Thierry Ardisson, animateur phare du petit écran, disparu lundi 14 juillet. Photo Joel SAGET / AFP
Il aurait détesté mourir un 14 juillet. « Je suis monarchiste, moi, monsieur ! » s'époumone-t-il, l’air fringant, sur le divan d’un palace parisien où il donne rendez-vous à L’Orient-Le Jour un matin d’octobre 2024. Ce jour-là, l’homme en noir enchaîne les appels comme les coups de colère, fidèle à sa réputation de grande gueule, jamais blasé. « J’ai créé des concepts, j’ai fait l’événement ! Ma seule frustration était de ne pas pouvoir faire venir toutes les personnalités que je voulais sur mes plateaux. Il faut dire que c’était plus facile de se faire sucer chez Drucker que de se faire emmerder chez moi ! » lâche-t-il à voix haute, transformant le lobby de l’établissement cinq étoiles en tribune improvisée.
Les rides creusées et le sourire ultra bright, l’animateur multiplie les réponses assassines et ses slogans fétiches, devenus avec les années, des répliques cultes. Car avec Ardisson, tout est dans la mise en scène. Même à dix heures face à un thé au lait. Figure du petit écran aguerri et contesté, adoré comme abhorré, il se savait immensément clivant, incapable de laisser indifférent – et il en jubilait. « Mère Teresa et Simone Veil ne faisaient pas l’unanimité non plus ! Y a que les cons qui n’ont rien à dire, qu’on aime dans ce pays ! » renchérit-il, pas peu fier d’exhiber la médaille qui lui a été remise quelques mois auparavant par Emmanuel Macron, le faisant chevalier de la Légion d’honneur. « Vous voyez cette plaquette assez laide ? J’aurais tellement aimé la montrer à mes parents, eux les villageois un peu gauches et perdus… Qu’auraient-il dit de leur gosse ? »
Lunettes et pensées noires
Loin, très loin des paillettes dans lesquelles il a baigné toute sa carrière, c’est dans un village perdu de la Creuse que grandissent le petit Thierry et son sentiment de honte sociale entre les unes de Paris Match et de France Dimanche qu’il collectionne. « Déjà, enfant, il se rêvait applaudi par le public, il ne pensait qu’à transformer sa vie de misères en récits de succès », nous raconte Mariana Baritchkova, l’une de ses premières collaborations.
Obsédé par l’argent et les Grimaldi, obstiné à se faire une place autour des tables marbrés du XVIe, il navigue entre les univers de la publicité et de la littérature après ses passages au Whiskey à gogo de Juan-les-Pins, flûtes de champagne moitié-prix en main. Au milieu d’une capitale qui bouge vite, sans doute trop vite pour le provincial à peine majeur, Ardisson se perd dans l’héroïne et les paradis artificiels, un divorce houleux et une tentative de suicide qui le fait douloureusement renouer avec le catholicisme… et le journalisme.
Thierry Ardisson lors de l'une de ses premières apparitions à la télévision, au début des années 1980. Photo AFP
Repéré par Marie-France Brière, alors directrice des programmes de TF1, il fait ses débuts à l’animation en 1985 dans Descente de police, adaptation de sa chronique d’entretiens agressifs pour le magazine Rock and Folk. D’emblée, « sa patte détonne », poursuit Baritchkova. À l’heure où s’amorce la libéralisation de l’audiovisuel promise par François Mitterrand, les téléspectateurs lassés par les programmations vaporeuses et les midis désuets de Danièle Gilbert, trouvent refuge sur La Cinq de Silvio Berlusconi – qu'Ardisson rejoint en 1987 pour présenter Bains de minuit. Depuis le bar luisant du Palace ou les canapés tachés des Bains Douches, il tutoie Saint Laurent et Deneuve, embrasse Sagan et Jagger et insulte même Boy George et Yourcenar. Pas encore réglementée, la consommation d’alcool et de cigarettes esthétise les cadres ardissoniens princeps qui font de lui une figure de proue du Paris branché.
« Il a eu ce qu’il voulait dans le sens où il a été respecté dans un monde qui n’était pas fait pour le fils d’un ouvrier modeste. En cinq ans, les ministres et autres puissants ont retenu son nom, et rien que ça était perçu comme une revanche », confie André Lecœur, son ami et témoin de ses recherches élaborées précédant ses rencontres. La Cinq en perte de vitesse évidente, Thierry Ardisson migre en 1988 sur Antenne 2 avec Lunettes noires pour nuits blanches jusqu’à l’ouverture de la décennie 1990 et les prémices d’une déchéance qui ne durera que cinq étés. Car si la mort annoncée d’un Parti socialiste au pouvoir et les décès successifs de Coluche, Gainsbarre et Berger évoquent pour certains la fin d’une forme d’anticonformisme tricolore, la télévision, elle, continue de rêver à plus de provoc’.
En bon critique de la bourgeoisie conservatrice, le fructueux producteur rebondit sur Paris Première, une chaîne du câble qui satisfait ses besoins d’indomptable noctambule dans Paris Dernière, programme filmé en extérieur avec des travailleuses du sexe en quête de riches clients et acteurs à la chasse aux bons scénarios. « Je commençais ma déambulation dans les restaurants étoilés auprès d’académiciens avant de l’achever dans un club libertin », se remémorait-il dans nos colonnes il y a neuf mois.
Thierry Ardisson reçoit un Sept d'or pour l'ensemble de sa carrière au début de la décennie 2000. Photo AFP
Concepteur génialement corrosif, Thierry Ardisson reste malgré tout associé à d’impardonnables questionnaires inappropriés, gênants, voire dangereux. Dans le local des archives qu’il aurait bien aimé brûler, un échange avec l’écrivain pédophile Gabriel Matzneff et une blague de très mauvais goût sur « les gamines de douze ans et demi ». Une remarque qu’il dit « regretter » dans un entretien accordé au quotidien Libération. « Le fait que l’époque l’acceptait ne m’excuse en rien. Ce serait comme dire en 1942 que tout le monde était collabo. Bah... fallait pas l’être », expliquait celui qui réintègre en 1998 les rangs du service public pour un talk-show pas moins outrancier.
Tout le monde en a parlé
Le costard noir amincissant, l’initiateur ouvertement jaloux des records d’audience de Fogiel et PPDA sombre dans l’anxiété qui l’a toujours rongé. À l’aube du troisième millénaire, le presque quinquagénaire rebat les cartes de l’entertainment national avec Tout le monde en parle, une émission proposée en deuxième partie de soirée sur France 2. « Si un artiste voulait vendre des places ou un produit, si un politicien voulait convaincre, il fallait venir montrer sa gueule chez nous », se remémore Philippe Corti, DJ du spectacle télévisé. « Le triomphe reposait en une recette assez simple : convier un militaire à discuter avec une bimbo de télé-réalité, inviter une icône du cinéma à s'asseoir aux côtés d’un parfait inconnu qui en réalité est le fils du général de Gaulle », ajoute-t-il.
Thierry Ardisson pour le lancement de sa nouvelle émission, en 1998. Photo AFP
Brad Pitt, Jane Fonda, Angelina Jolie sont alors reçus au même titre que Steevy Boulay, Loana et Jean-Marie Bigard, qui eux-mêmes se voient logés à la même enseigne que Mikhaïl Gorbatchev, Jack Lang et Michel Rocard. Conscient avant l’heure de l’importance de « créer un moment », comme il aimait le rappeler, Ardisson est, sur France 2, sacré pape de la viralité ou élu président du buzz, au choix. Des confessions chocs des descendants de vedettes – le fils de Sheila, l’enfant illégitime de Delon, entre autres – aux débats enfiévrées sur l’assassinat de Marie Trintignant avec une Lio justement énervée en passant par le verre brisé par Milla Jovovich sur un coup de colère, l’acolyte de Laurent Baffie marque un tournant, regrettable ou estimable, là aussi au choix, dans l’arène médiatique. « On pourra dire ce qu’on veut mais ce mec a rendu la télé divertissante ! Tous les gars du paf ont tenté de faire du Ardisson, mais personne n’en était capable ! » lance Philippe Corti, fidèle « parmi tant de traîtres » ayant entouré l’intervieweur aussi complexe que complexé.
Revenu sur Paris Première pour des dîners strassés à la chandelle au 93, faubourg Saint-Honoré – sa vraie adresse et nom du programme – entre 2003 et 2007, il décide d’accepter l’offre de Canal+ en 2006, quelques semaines après s’être vu remplacé par Laurent Ruquier sur la Deux. Dans Salut les Terriens, projet indéniablement moins ambitieux que les précédents, le désormais sexagénaire se montre adouci, s’humanisant avec le temps qui passe et qui le hante. La légèreté des années fantasmées mise au placard, il quitte le groupe Canal sous la direction de Vincent Bolloré – qu’il insulte sans retenue là où on veut bien l’entendre –, et se consacre à, il se sait, ses ultimes envies.
À l’hôtel du temps qui passe
Ses célèbres fiches, jingles, magnétos et montages souvent douteux enterrés, l’animateur revient à l’écriture et réalise pour France 3 une série de rencontres fictives avec des légendes disparues à l’aide de l’intelligence artificielle, du deepfake et de voix doublées. De retour dans les couloirs des maisons d’éditions pour vendre ses idées de livres – il en a sorti deux rien que ces six derniers mois –, Thierry Ardisson révélait tourner un documentaire sous la direction de sa femme, « l’amour de (sa) vie et celle qui (l’a) sauvé de tous les dangers », la journaliste Audrey Crespo-Mara, joker des JT du week-end de TF1 notamment. « Je souhaiterai qu’il soit montré après ma mort, le plus tard possible », confessait-il, ému, à L’Orient-Le Jour en faisant promettre de ne rien révéler au moment de la publication de l’article.
Thierry Ardisson et Audrey Crespo-Mara s'apprêtent à monter les marches du Festival de Cannes. Photo AFP
S’il donnait une impression je-m’en-foutiste et nonchalante vis-à-vis de son image, Thierry Ardisson la contrôlait en réalité avec une exigence rare. Tout ce qui était écrit sur sa personne devait être relu, corrigé, mais « jamais édité ». « Je ne vais pas venir déranger des journalistes, pas moi ! » ricanait-il avec la « folle envie » de s’allumer secrètement un cigare. Curieux, l’éternel insatisfait laisse des derniers blancs après plus de deux heures d’échange. « Est-ce que je suis aussi connu au Liban qu’on le dit ? Qu’est-ce que je représente là-bas, gamin ? » nous interroge-t-il. « Sexe, drogues et Michel Aoun – en référence à l’interview de celui qui est alors exilé en France, et qui évoque, deux jours après les faits, la responsabilité de la Syrie dans l’assassinat de Rafic Hariri – », lui répond-t-on. « Génial ! C’est un bon titre de nécro, ça ! Pensez-y ! »



Il ne mérite pas plus Michel aoun
10 h 54, le 16 juillet 2025