Ieva Saudargaite Douaihi, « Groundsel at army post » (2022) et « Avocado tree trunk » (2021. Avec l'aimable autorisation de l'artiste.
Installée dans un appartement au cachet mandataire ou début République, la galerie No/Mad Utopia – fondée en 2023 par Marie-Mathilde Jaber – accueille « Undergrowth », première exposition solo d’Ieva Saudargaite Douaihi.
Photographe active depuis une décennie, l’artiste a participé à de nombreuses expositions collectives. Son travail a été publié dans plusieurs ouvrages, et son livre Beirut, Naked City est paru en 2019. Ses œuvres figurent dans les collections de l’Institut du monde arabe et de la Fondation Boghossian. En 2022, elle lance Takeover, un espace autogéré d’expérimentation artistique, qui vient de fêter ses deux ans à Achrafieh.
Des arbres en résistance
Saudargaite Douaihi s’est fait connaître à travers une série photographique consacrée aux arbres de Beyrouth et de sa périphérie, qu’elle traite comme des portraits révélant la cohabitation parfois absurde entre végétal et bâti. Dans Banyan in Excelsior Hotel pool (2022), un arbre semble s’écouler comme un liquide. Dans Mexican Bird of Paradise and Zanzalakht (2025), deux troncs se frôlent comme dans une étreinte discrète en bord de route.
Ces images, issues de la série The Trees Before Last, constituent le cœur d’« Undergrowth », accompagnées de natures mortes en petit format. Ce travail s’est cristallisé pendant le confinement lié à la pandémie de coronavirus, alors que l’artiste et son fils étaient coincés en Lituanie, puis à son retour à Beyrouth, après l’explosion au port en août 2020. Eucalyptus Tree hiding the Beirut Port Silos (2020), l’un des premiers clichés pris après son retour, résume cette bascule : « Une image d’après l’explosion, mais sans se focaliser sur la destruction. J’étais fascinée par le simple fait que la vie continuait. C’est devenu une obsession. »
Avec le temps, elle a appris à identifier ses sujets : espèces endémiques, invasives ou naturalisées. « On pourrait les voir comme des Beyrouthins, dit-elle. Certains s’épanouissent, d’autres luttent pour survivre ici. » Elle s’attache à cette vitalité obstinée : les jeunes pousses surgies d’épaves abandonnées (Green Eyelashes, 2022), ou les plantes enracinées dans les sacs de sable des postes militaires (Groundsel at Army Outpost, 2022).
Ieva Saudargaite Douaihi, « Ficus near Beirut river », de la série The Trees before last, 90 x 70 cm. Avec l'aimable autorisation de l'artiste.
Jardin sauvage
La nouvelle série Pan’s Garden, directement liée aux précédentes, prend forme à partir d’un cliché de 2022 réalisé dans un secteur envahi de Hazmieh. Présentée sur caisson lumineux, l’image dialogue avec une vidéo produite pour l’exposition. Son sujet : la lente disparition d’une voiture blanche, abandonnée dans un parking fermé, sous l’assaut progressif d’un buisson de mûres.
« Le buisson avait complètement envahi la voiture. J’ai engagé deux jardiniers pour la retrouver, puis l’extraire », raconte l’artiste. Ne pouvant suivre leur progression, elle filme la scène avec un drone. À l’écran, le montage à rebours transforme la scène en une fable inversée : la végétation reprend ses droits. « Le buisson devient le personnage principal, pas les jardiniers. »
Arbres augmentés
Toutes les œuvres d’« Undergrowth » ne sont pas photographiques. En documentant ses arbres, l’artiste fait remarquer qu’on y insère des objets pour les rendre « utiles ». « C’est révélateur de notre rapport à la nature : tout doit nous servir », dit-elle.
De cette observation naît la série Woodwounds : des esquisses au crayon sur fragments d’écorce. Chaque dessin reprend un élément greffé à l’arbre. Dans Barbed Wire on Olive (2024), du fil barbelé figure sur une branche d’olivier. Camera on Eucalyptus (2024) est dessiné sur de l’écorce d’eucalyptus. Le support et le dessin, tous deux périssables, incarnent une mémoire fragile.
Vue de l'exposition des photos de Ieva Saudargaite Douaihi à la galerie No/Mad Utopia. Photo Ieva Saudargaite Douaihi.
Objets-témoins
Plus cryptiques, les objets de la série Dictionary of Past and Current Self sont, selon Saudargaite Douaihi, les plus personnels. Ce sont des images trouvées, ni prises ni tirées de ses archives.
Spilt Milk (2024) montre un couple dans une clairière, aux côtés d’une voiture d’époque. Une structure de cactus séché, cousue sur la photo, la brouille presque entièrement. Dans Nuclear Family (2024), trois personnes posent devant un vieil arbre entouré d’une clôture. Des découpes de Mylar, assemblées en couches, recouvrent les corps : seuls leurs contours subsistent. « Comment documenter l’absence d’un père ? La solitude ? Le sentiment d’être aimé ? interroge-t-elle. Même les fétiches d’aujourd’hui viennent de quelque chose, là-bas, dans le passé. »
Née en Lituanie, arrivée au Liban à l’âge de neuf ans, l’artiste puise dans ces deux terres un lien intime. Enfant, elle jouait dans la forêt avec des cailloux, des bâtons, des olives, du chêne ou des figues de Barbarie. « Le savon au laurier vient d’ici, le Pears Glycerin de là-bas. Je les assemble pour créer une nouvelle signification. » Ces objets, dit-elle, sont comme des « talismans », déposés dans un « troisième espace » : celui de l’imaginaire et de l’expérience personnelle.
Un diptyque réalisé en 2025, formé de deux pierres ponces taillées sur mesure, incarne cette logique : The birds and… renferme une plume de perdrix ; … the bees, une guêpe européenne momifiée.
L’exposition « Undergrowth » est visible à la galerie No/Mad Utopia jusqu’au 26 juillet, puis sur rendez-vous jusqu’au 30 août.
Contact : mariemathilde@nomadutopia.art


Superbe découverte qui fait rêver et réfléchir ! MERCI à vous, et à l’artiste pour l’autorisation de publier les photos qui illustrent l’article.
17 h 08, le 15 juillet 2025