Aïda Sabra. Photo Studio Halloum Montréal
Comment êtes-vous arrivée dans le monde du théâtre ?
J’ai commencé la danse à 7 ans à l’École Alice Lecourt, à Wadi Bou Jamil, à Beyrouth, dont les cours étaient très professionnels. Ma professeure se produisait alors au Casino du Liban ainsi qu’au Festival al-Bustan ; j’ai même participé à un spectacle au cinéma du Dôme du centre-ville. C’était avant la guerre. Je voulais devenir ballerine, mais je ne voyais pas comment en faire mon métier. Je me suis donc dirigée vers des études de théâtre à l’Université libanaise, et toute ma carrière a été traversée par cette passion.
Quel est le rôle qui vous a le plus marquée dans votre carrière ?
Je crois que c’est mon rôle dans Mère, lors de ma première collaboration avec Wajdi Mouawad, en 2021. Ce rôle était très émouvant, j’ai presque vécu les mêmes circonstances et je me suis sentie proche de la composition du personnage. C’était la première fois que je montais sur une scène aussi importante sur un plan international, avec un metteur en scène aussi reconnu. J’avais le premier rôle, et c’était une responsabilité énorme. On y trouvait des registres très variés, cette femme assume de très lourdes responsabilités, tout en étant attendrissante ; il y a en elle un morceau de notre histoire.
Votre rôle dans « Mère » présente-t-il des connexions avec celui que vous jouez dans « Journée de noces chez les Cromagnons » ?
Dans une certaine mesure, mais dans mon rôle actuel, c’est un autre type de femme, celui d’une mère courage dans la guerre libanaise. L’une était en exil, l’autre sur place, mais qui porte en soi un fort attachement à son pays, cela ne fait pas de différence. Ceux qui vivent loin n’oublient pas ce qu’il s’y passe, ils n’arrivent pas à être heureux. Au moindre incident au Liban, ils restent connectés aux informations et ils sont inquiets pour leur famille. Peut-être sont-ils encore plus affectés par les événements ; leur rêve est de rentrer.
Comment avez-vous vécu l’exil ?
J’ai vécu toute la guerre libanaise sur place, on habitait sur la ligne de démarcation, près de l’église Mar Mikhaël, ce qui fait qu’on a dû à plusieurs reprises quitter notre maison quand les bombardements étaient trop intenses, et puis on revenait. En 1990, mon mari a perdu son travail, on a décidé de partir pour Montréal, où nous sommes restés environ 4 ans. Cette période a été très difficile, j’ai passé de nombreuses auditions, et ai été confrontée au racisme. Il n’y avait aucune ouverture à la diversité à cette époque, on me demandait si j’étais chrétienne ou musulmane, on me disait qu’on préférait embaucher des Canadiens au chômage… Je n’ai obtenu qu’un seul rôle, et j’ai donné des cours de danse dans une école. Puis j’ai perdu un enfant peu de temps après sa naissance. On est revenus rapidement au Liban et j’ai poursuivi ma carrière théâtrale, j’ai monté mes propres pièces, j’ai joué dans des séries télévisées, dans des films… En 2020, le journal où mon mari travaillait, al-Hayat, a fermé. À cause du Covid-19 et de la crise économique, nous sommes retournés au Canada, où vivent nos enfants.
Comment a commencé votre collaboration avec Wajdi Mouawad ?
Wajdi m’a parlé de Mère en 2019, et on a monté la pièce en 2021. J’ai travaillé avec beaucoup de metteurs en scène, mais travailler avec lui est fantastique. J’apprécie vraiment sa méthode de travail, on a le sentiment que l’on participe à la création de l’œuvre. Il est à l’écoute de toute proposition qu’on lui soumet. S’il la trouve valable, il la garde dans la mise en scène, ou dans le texte, pour un arrangement syntaxique ou l’expression d’une pensée. Cet échange est permanent, comme un jeu de ping-pong, et il ne s’énerve pas, il est respectueux et humble. Cette qualité de dialogue stimule l’imagination, et accentue notre engagement sur scène. Journée de noces chez les Cromagnons existe en trois versions ; la dernière a été travaillée avec la traductrice Odette Makhlouf, Wajdi a ajouté son propre personnage. Le texte avait été initialement écrit en français, et on a retravaillé quelques aspects de la traduction en arabe, en faisant des essais. On a nuancé certains passages pour coller au plus près aux caractéristiques des personnages.
Comment avez-vous vécu le triste épisode de l’annulation de la création de la pièce à Beyrouth ?
On a commencé à travailler la pièce à Paris en mars dernier. Il était prévu d’aller ensuite au théâtre Monnot pour poursuivre des répétitions ouvertes au public. Wajdi voulait notamment présenter sa méthode de travail à des étudiants. On y est donc allés, et ce fut une période très stressante, de malentendus et de détournements de propos. Ce qui est triste, c’est que personne n’a envie de comprendre ce qu’il se passe. C’est l’ignorance, la malveillance et la jalousie qui ont déclenché l’annulation de la pièce à Beyrouth. Elle a ensuite été jouée à Montpellier, puis Madrid et La Rochelle.
Que ressentez-vous en voyant le succès de cette pièce chez un public qui n’en connaît très souvent ni la langue ni la culture ?
C’est une très grande responsabilité de capter le public occidental sur des sujets qu’il ne connaît pas. La question est de savoir comment l’atteindre pour qu’il comprenne ce que nous vivons. Cette histoire pourrait se passer dans n’importe quel pays en guerre, elle montre à quel point ce contexte transforme les gens, et comme c’est laid. Wajdi écrit beaucoup sur la guerre, certainement par effet de catharsis mais aussi pour secouer les gens et les inciter à ne pas encourager la guerre. Ce qui apaise l’âme, c’est l’amour.
La guerre éloigne les membres d’une même famille, pas seulement dans le sens géographique. Chacun est affecté par la guerre de manière spécifique et ils ont du mal à se comprendre ensuite, toutes générations confondues. Dans la pièce, Nelly, qui est narcoleptique, est le symbole d’une génération qui refuse la violence. Elle est en opposition avec ses parents qui l’obligent à vivre la guerre. Son frère Neel est celui qui regarde la vérité en face, celle que les parents ne veulent pas voir, ou qu’ils tentent de dissimuler. Ils sont dans le déni en voulant organise un mariage pour leur fille. Le mariage est à la fois lié au déni et à un chemin de résilience. Cette attitude de déni est très répandue au Liban. Parfois c’est positif, cela permet de continuer à vivre, et les Libanais aiment profondément la vie. Mais ils ne souhaitent pas résoudre les problèmes, ce qui est la source de leur malheur.
Comment percevez-vous le personnage de Nazha ?
Cette mère semble tout faire pour garder sa famille saine et sauve. Les femmes sont celles qui souffrent le plus pendant une guerre, surtout quand elles ont des enfants. Son fils, Walter est mort à la guerre, c’est une grande souffrance, mais elle veut continuer pour ses deux autres enfants. Son mari est colérique, insatisfait, et il est nostalgique des débuts de leur relation amoureuse, avant les enfants. Elle est triste de voir à quel point il n’est pas heureux d’avoir des enfants. Pendant les préparatifs de ce mariage, elle essaye de retrouver la mémoire d’un passé heureux, pour revivre en elle un bonheur perdu.
Néyif est dur avec elle, et elle essaie de trouver un peu d’espoir auquel se raccrocher mais la cruauté de la vie ne le lui permet pas. Peut-être que sans la guerre il aurait pu apprécier ses enfants, mais le stress de la guerre le rend anxieux en permanence. Je connais cette angoisse, lorsque mes enfants me disent qu’ils voyagent au Liban, je suis folle d’inquiétude ! Il faut regarder les ravages de la guerre en face, peu de gens en parlent, et c’est pour cela que rien ne change. Cette violence est une responsabilité collective. Wajdi invite son public à se réveiller.
Je m’amuse beaucoup en jouant Nazha, je cherche sans cesse de nouvelles nuances à mon personnage pour que mon interprétation ne soit pas enfermée dans une routine. Quand on joue, c’est important de trouver avec notre personnage des liens, des espaces de croisement. Avec Nazha, je partage une forme de folie. À la maison je suis un peu fofolle, d’ailleurs le premier mot prononcé par mon fils aîné est khaouta ! Avant chaque représentation, je m’isole pour répéter le texte en entier, et surtout pour bien m’imprégner du rythme, qui est essentiel dans le travail de Wajdi. Les variations rythmiques permettent d’exprimer les différentes nuances du personnage de la mère et des autres personnages. Le moment du décès de Neel est particulièrement douloureux pour moi. Sur scène, je donne de tout mon cœur, et je ne sais pas faire semblant.


