Lorsqu’il apparaît dans le hall improbable de ce nouvel hôtel de Beyrouth violemment kitsch situé sur ce qui fut une ligne de démarcation verte sanglante, le paradoxe entre le personnage et le lieu constitue un premier choc. Immédiatement, il vous domine de sa haute taille, de sa stature intellectuelle et de quelque chose de légèrement – oh ! de très légèrement – ironique dans ses prunelles claires, que sa courtoisie à la française peine à masquer.
Le léger malaise qui s’installe perdurera tout le long de l’entretien, sans qu’il ne semble s’en apercevoir ou en être le moins du monde gêné. C’est que pour lui, une certaine « bonne distance » semble être la règle, les conversations n’ayant nullement pour objectif de la bannir ou d’installer une quelconque proximité entre les êtres.
Un abîme vous sépare soudain de votre douce mère, la France…
Pourtant, à y voir de plus près, les traits du visage à la fois enfantins et lourds et la bouche charnue quelque peu boudeuse trahissent un penchant pour les plaisirs de la vie, une forme d’épicurisme, voire de sensualité, aussitôt démentis par le large front de penseur et le petit foulard rouge dans le col de la chemise, signe distinctif du libre-penseur désinvolte à la française.
Vous prenez votre courage – phénicien – à deux mains et, téméraire, vous vous lancez dans une série de questions au cours desquelles vous n’aurez jamais la main. C’est que l’éminent professeur, bannissant sans le dire expressément, tous les chemins de traverse, détermine lui-même les sujets sur lesquels il lui plaît de s’étendre et vous mène fermement sur ses propres sentiers d’intérêt.
Vous reprenez quelque espoir lorsqu’un bref sourire – que la conversation n’imposait pas – éclaire inopinément son visage, disparaissant aussi vite qu’il était apparu, comme une fenêtre se refermant aussitôt entrouverte, au point que vous vous demandez s’il a vraiment existé.
Vous vous rabattez alors sur l’enfance, réputée mère de tous les mystères. Sans plus de succès. N’obtenant, pour toute réponse, que les informations biographiques minimales disponibles sur tous les moteurs de recherche. Né à Neuilly-sur-Seine dans une famille aisée de la grande bourgeoisie française, d’un père polytechnicien et d’une mère juriste, avec un grand-oncle maternel ministre, le jeune homme, après son bac, suit le parcours classique d’un fils de bonne famille : classes préparatoires au Lycée Louis-le-Grand et khâgne option histoire, le petit Henry sachant, dès l’âge de dix ans, qu’il deviendrait historien.
« Son sort sera scellé », comme il le dit, par le fait que le Lycée disposait d’une chaire d’arabe et que le programme du concours, cette année-là, portait sur l’Islam des origines à l’an 850, ce qui le poussera à s’initier à la langue et à la civilisation de cette région du monde. C’est le philosophe Roger Hernandez, qui dirigeait alors le département d’islamologie de Paris IV, qui l’oriente vers Dominique Chevallier, le pape de l’époque pour tous les chercheurs sur le monde arabo-musulman, qui deviendra le directeur de sa thèse portant sur la Révolution française et l’Islam et sur l’expédition d’Égypte.
Agrégé en histoire de la Sorbonne et diplômé de l’INALCO en arabe littéraire, Henry Laurens ne s’est cependant pas contenté d’une connaissance du monde arabe par le seul prisme des rayons des bibliothèques spécialisées : c’est ainsi qu’il effectuera son service national à l’Université du Koweït, deviendra boursier à l’Institut français d’études arabes de Damas, puis lecteur à l’Université du Caire, avant d’être nommé directeur du CERMOC, puis de l’Institut français à Beyrouth, achevant ainsi une carrière de terrain diversifiée dans toutes les capitales arabes de la région.
C’est cependant tout naturellement en France que cet éminent arabisant connaîtra la carrière universitaire prestigieuse et la reconnaissance académique qui consacreront le sérieux de ses travaux et la qualité de ses nombreuses publications historiques et politiques. C’est ainsi qu’après avoir occupé de nombreux postes dans l’enseignement universitaire (maître de conférences à Paris IV, professeur, directeur de la formation doctorale « Études méditerranéennes » et directeur du département « Afrique du Nord Moyen-Orient » à l’INALCO), il est, depuis 2003, le titulaire de la chaire d’« Histoire contemporaine du monde arabe » au Collège de France.
Il était, de ce fait, tout à fait naturel – quoi qu’il s’en défende – que ce spécialiste reconnu d’un « Orient compliqué », en permanence secoué par des crises et des conflits violents, soit consulté par les dirigeants diplomatiques et culturels de son pays, et cela à divers titres : en tant que membre du jury des concours d’accès au corps des Affaires étrangères – cadre d’Orient, membre du haut conseil de l’IMA ou président du pôle Espar (Égypte, Soudan, Péninsule arabique) du ministère des Affaires étrangères.
Et si « L’Orient échappe à l’homme pressé », Laurens ne l’est vraisemblablement pas qui lui a consacré une œuvre monumentale, dont notamment La Question de Palestine, en cinq volumes parus entre 1999 et 2015 consacrés à la genèse de cette histoire et à la « cicatrice palestinienne » et intégralement traduits en arabe. Il est dit, à juste titre, qu’il n’existe nulle part ailleurs l’équivalent d’un travail de cette taille. Il fera l’objet d’une synthèse magistrale proposée dans Question juive, problème arabe, le choix du terme « question » étant motivé, comme il l’explique, par le fait « qu’il soit entré dans la langue politique comme sujet d’intérêt n’ayant pas de solution évidente, comme ce fut le cas pour la fameuse ‘‘question d’Orient’’ ».
Il faut dire qu’Henry Laurens accorde une attention particulière, outre leur contenu, à la forme de ses ouvrages et, surtout, à l’art des titres, allant de L’Orientalisme islamisant en France, à Lawrence en Arabie, en passant par Le Rameau d’olivier et le Fusil du combattant et, plus récemment, Le Passé imposé.
On ne peut s’empêcher de questionner l’éminent spécialiste sur le conflit israélo-arabe et l’avenir de la région du Moyen-Orient dans laquelle « la guerre est promue par tous les acteurs irrémédiablement comme l’ultime avatar de la politique ». Son pessimisme sans appel vous prend de court : « C’est un enchaînement mortel. L’image, c’est un corps à corps dans lequel les deux parties ne peuvent pas se séparer, mais n’arriveront pas à s’avenir, bloqués dans ce piège historique qui peut durer extrêmement longtemps… » Et il poursuit par un verdict implacable exprimé avec le sens de la formule qui est le sien : « Le drame du XXe siècle réside dans ce transfert de la question juive en problème palestinien qui, aujourd’hui, fait resurgir la première, sans que l’on puisse voir se définir une sortie acceptable et acceptée par tous. »
Sur le plan du langage utilisé – qui est, en dernière instance, une forme d’opinion, voire de conviction politique – on ne peut s’empêcher de remarquer – et d’admirer au passage – l’objectivité prudente ainsi qu’une forme de neutralité académique élégante dans laquelle se cantonne, en toutes circonstances, Laurens. Une sagesse dont « l’historien se console sachant que toute histoire, même du plus ancien, est histoire contemporaine et toute œuvre d’historien, production de son présent et donc soumise aux ravages du temps qui passe… »
Si l’on voit ainsi Laurens prendre de la hauteur par rapport à son travail d’historien, voire avoir une attitude que l’on pourrait, de prime abord, qualifier de hautaine, c’est qu’on n’a pas su appréhender tout l’homme : un grand bourgeois français marié à une philosophe et psychothérapeute libanaise qui est son roc et dont il a un fils amoureux du Liban au point de vouloir en obtenir la nationalité, un amateur de kebbé cru et d’arak que son père – qui s’y connaissait en alcools – lui avait recommandé comme étant la meilleure boisson alcoolisée au monde, un homme d’une grande générosité de cœur et d’esprit qui pratique et apprécie l’humour, un timide qui finit par vous avouer, entre deux gorgées de votre boisson nationale, « craindre que le portrait que vous brosserez de lui ne soit trop réaliste », un écrivain qui qualifiant, un jour, son ami Amin Maalouf de « plus français des Libanais », s’est vu à son tour qualifié par notre académicien de « plus libanais des Français » !
Pourquoi Henry Laurens vous fait-il irrémédiablement penser à un personnage de Simenon ? De ceux auxquels on continue à penser longtemps après avoir refermé le livre ?
Décidément, « la question Laurens », comme « la question de Palestine » et « la question d’Orient », reste posée.
Un sujet d’intérêt n’ayant pas de solution évidente.
N'est-ce pas lui l'auteur de la fameuse boutade: "Si vous avez compris quelque chose sur le Liban, c'est qu'on vous l'a mal expliqué"??
19 h 36, le 05 juin 2025