D.R.
En novembre 2017, Giuliano da Empoli est invité à Chicago au dîner inaugural de la fondation créée par Barack Obama à son départ de la Maison Blanche. L’heure est déjà sombre pour les démocraties. Donald Trump vient de conquérir le pouvoir. Le Brexit, avec ses effets catastrophiques, a triomphé en Grande-Bretagne. En Italie, de futures élections laissent entrevoir une vague national-populiste sans précédent.
La nouvelle fondation Obama, dotée de moyens financiers considérables, va pouvoir au moins apporter des idées pour combattre la vague illibérale qui menace de déferler sur le monde.
C’est ce que croit l’écrivain, qui fut aussi un proche conseiller politique de l’ex-Premier ministre italien (de centre-gauche) Matteo Renzi. Il a donc accepté de venir à cette inauguration, en compagnie d’autres « leaders en devenir » que la fondation est censée « inspirer, habiliter et connecter pour qu’ils changent le monde ». On le voit, la Fondation Obama a des ambitions modestes !
Mais il va vite découvrir qu’il a fait 7 000 kilomètres pour entendre l’ancien chef cuisinier du couple Obama vanter les mérites du potager de Michelle à la Maison Blanche, qui « renvoyait un message très fort à la nation et au monde » ; puis, un « pionnier de la consommation réfléchie de chocolat en entreprises » ; ensuite, le prince Harry parlant de la jeunesse ; et, enfin, Michelle Obama en personne dialoguant avec une poétesse à la mode.
Autre surprise, les participants ne peuvent discuter qu’à travers des « facilitateurs de conversation », de préférence transgenres, qui leur intimèrent de répondre d’abord à cinq questions sur eux-mêmes : « Pourquoi est-ce que je m’appelle comme ça ? », « Qui sont les miens ? », « Qui aimerais-je être ? »… Un des invités italiens ayant répondu « moi-même » à la dernière question s’est vu traiter de tous les noms. Comme le remarque da Empoli, si un des participants à cette réunion de l’excellence démocratique avait été un électeur américain ordinaire, il serait forcément ressorti trumpiste.
Alors que l’heure des prédateurs a visiblement sonné, et que « partout les choses évoluent d’une telle façon que tout ce qui doit être réglé le sera par le feu et l’épée », l’auteur du remarquable roman Le Mage du Kremlin (Gallimard, 2022) a choisi non seulement de nous raconter qui sont les nouveaux fauves – il faudrait plutôt dire ogres, occupés à se partager le monde pour mieux le déchiqueter – mais aussi combien ceux qui prétendent leur résister sont des proies idéales, prisonniers qu’ils sont de leur candeur, de leur bien-pensance ou de leur lâcheté.
Dans un précédent essai, Les Ingénieurs du chaos (JC Lattès, 2019), l’auteur avait décrit la nouvelle alliance entre les dirigeants populistes et l’univers de la tech. Il y annonçait ce qu’on observe aujourd’hui avec le ralliement d’une grande partie de la Silicon Valley au trumpisme.
Dans L’Heure des prédateurs, l’écrivain italo-suisse élargit sa quête en montrant que le développement de la tech et plus encore de l’IA, est devenu une arme supplémentaire entre les mains des prédateurs qu’ils s’appellent Trump, Mohammed ben Salman, Poutine, l’Argentin Milei, ou, à une échelle plus réduite, le président salvadorien Nayib Bukele, qui, confronté à la violence systémique des gangs dans son pays, a proclamé l’état d’urgence et fait arrêter toutes les personnes tatouées.
Il part de ce qui s’est passé dans l’actuel Mexique quand le conquistador Hernán Cortés y débarqua avec quelques centaines de compagnons. Le tout-puissant empereur aztèque Moctezuma (1466-1520) avait largement les capacités militaires de repousser un prédateur aussi numériquement faible mais, se laissant impressionner par les chevaux, les cuirasses et les mousquets des Espagnols, il a tergiversé. « Le résultat, écrit l’essayiste, fut celui qui, de tout temps, a tendance à découler de ce genre d’hésitation : ayant voulu éviter la guerre au prix du déshonneur, Moctezuma eut le déshonneur et la guerre. » Il y perdra aussi la vie.
« Au cours des trois dernières années, ajoute l’auteur, les responsables politiques des démocraties occidentales se sont comportés, face aux conquistadors de la tech, exactement comme les Aztèques du XVIe siècle. Confrontés à la foudre et au tonnerre d’Internet, des réseaux sociaux et de l’IA, ils se sont soumis, dans l’espoir qu’un peu de poussière de fée rejaillirait sur eux (…) »
Quittant le roman pour revenir à l’essai sous forme d’un récit, Giuliano da Empoli va donc endosser le rôle d’un scribe aztèque, « à sa manière, par images, plutôt que par concepts, dans le but de saisir le souffle d’un monde, au moment où il sombre dans l’abîme, et l’emprise glacée d’un autre qui prend sa place ».
Le lecteur accompagne donc le scribe aztèque dans ses pérégrinations, de Riyad à New York, à la rencontre des puissants du monde, qualifiés de « techno-césaristes » parce qu’ils ne cherchent pas à convaincre mais à imposer, étendre leur influence, voire envahir en s’appuyant sur les outils du numérique. « Les conquistadors de la tech ont décidé de se débarrasser des anciennes élites politiques, explique l’auteur. S’ils parviennent à leurs fins, (…) les libéraux et les sociaux-démocrates, les conservateurs et les progressistes, tout ce dont nous sommes habitués à considérer comme l’axe porteur de nos démocraties, sera balayé. » À noter que les géants du numérique n’ont pas toujours été trumpistes. Du temps d’Obama, ils étaient de son côté, permettant, grâce à un ciblage très efficace des électeurs, sa réélection. C’est une des raisons qui expliquent que la classe politique démocrate n’a jamais cherché à leur imposer la moindre restriction ou législation anti-trust. Elle est aujourd’hui punie par où elle a péché.
Plus encore que dans ses précédents ouvrages, on en ressort ébranlés par la description glaçante de ce monde naissant que Giuliano da Empoli s’emploie à regarder avec la lucidité impitoyable d’un Machiavel. Le philosophe politique florentin et grand théoricien de l’histoire avait pris pour modèle la famille Borgia. Trump, Poutine et quelques autres sont les nouveaux « borgiens » mais avec des armées autrement considérables, dont celle, phénoménale, de l’ingénierie algorithmique des plateformes numériques.
C’est là qu’il faut parler de révolution, car cette puissance sans précédent, ils n’entendent pas la mettre au service d’un nouvel ordre, mais plutôt du désordre international. D’où un stupéfiant renversement du monde. « Le chaos n’est plus l’arme des rebelles, mais le sceau des dominants, écrit l’auteur. La réélection de Trump marque (…) un point de bascule car, à ce stade, les conquistadors de la tech se sentent, pour la première fois, assez forts pour déclarer la guerre aux anciennes élites. Jusqu’à présent, la convergence entre les borgiens et les technologues était dissimulée par le fait que ces derniers n’osaient pas contester ouvertement la suprématie du bloc de Davos. »
La guerre étant déclarée, qui va bien pouvoir conduire la résistance face aux borgiens et aux conquistadors de la tech ?
Giuliano da Empoli pointe qu’en quarante ans les vingt candidats démocrates au poste de président et de vice-président des États-Unis étaient tous des avocats, catégorie professionnelle pourtant la plus détestée par les électeurs (chez les Républicains, c’étaient des hommes d’affaires et un acteur, Ronald Reagan). Si Obama et Bill Clinton ont pu être élus, c’est parce qu’ils bénéficiaient d’une intelligence et d’un charisme extraordinaires, ce que n’avaient ni Hillary Clinton ni Kamala Harris. À cette caste d’avocats, il est reproché son manque de courage face aux enjeux décisifs, notamment la lutte contre les inégalités économiques, et, pour compenser cette lâcheté, leurs positions radicales sur la défense des minorités qui dépassent celles de leurs électeurs. Aujourd’hui, sans grande surprise, les grands cabinets d’avocats se sont couchés devant Donald Trump, y compris ceux de New York, et ne font grand-chose contre ses abus.
« Il faut tuer les avocats », recommandait Shakespeare dans sa pièce Henri IV. Alors, s’ils veulent survivre, les démocrates ne devraient-ils pas suivre, du moins symboliquement, son conseil ?
L’Heure des prédateurs de Giuliano da Empoli, NRF Gallimard, 2025, 154 p.