Critiques littéraires Critique

Survivre au deuil, au cœur du drame libanais

Survivre au deuil, au cœur du drame libanais

D.R.

Huit août 2020. Zadig et Zoé commence par une scène de condoléances. Un « rituel » qui ne dit pas vraiment son nom. On devine, au regard de la date, que la défunte, Yola Saïd, est une victime parmi tant d’autres de la double explosion au port de Beyrouth. Quelque chose de désespéré dans les gestes automatiques des femmes chargées du service traditionnel d’eau et de café. Quelque chose d’intrusif dans la présence des caméras et des journalistes. Quelque chose de lassant dans l’empathie, l’insistance, la répétition des promesses de justice. Une note étouffante sur laquelle commence un récit intimiste où se déroulent, en contrepoint, les étapes d’un deuil pluriel comme sait en produire le Liban.

Carole Awit, écrivaine mais aussi journaliste, docteure en littérature française, enseignante à l’Université Saint Joseph à Beyrouth et à l’Académie libanaise des Beaux-Arts, lauréate du Prix du Jeune Écrivain, est notamment auteure de trois livres pour la jeunesse. Zadig et Zoé est son premier roman de littérature générale. Le récit est confié à Zadig, le narrateur, frère jumeau de Zoé. Orphelins à un très jeune âge, ayant perdu leurs deux parents et leur petit frère encore nourrisson dans l’attentat contre Rafic Hariri, tous deux vont tenter vivre, dépossédés de leur enfance, de leur maison, de leur passé, et du bonheur familial qui n’a pas eu le temps de s’accomplir. Recueillis par leurs grands-parents, ils vont devoir aussi souffrir de la souffrance de ces adultes, de leurs renoncements et de leur vieillissement inéluctable. Le piano de la grand-mère s’est tu. La relation avec ces tuteurs naturels, malgré la tendresse qui la sous-tend, est maladroite, hantée par les « Ombres », distendue par la douleur que chacun, par sa seule présence, ravive en l’autre. Les images et trésors du passé sont enfermés. « Il n’y avait pas assez de vie pour animer quatre corps qui se côtoyaient dans le grand appartement », écrit Carole Awit, ajoutant joliment, à propos des jumeaux « ce qu’il reste de nous, c’est une seule âme pour deux corps que la douleur ravive ». Il y aura au cours de l’adolescence des mécanismes d’adaptation parfois traduits en automutilations secrètes ou en modifications d’apparence (Zoé se teint les cheveux en bleu) ou en quête d’identité (Zoé prend le deuxième prénom de sa mère). La musique sauve, de temps en temps. Entre autres, The Cure et leur « Charlotte Sometimes » que Zadig chante en s’accompagnant à la guitare – Charlotte, la mère.

Court et dense, Zadig et Zoé s’articule en trois petits chapitres : La Douceur, La Douleur, Les Couleurs. À travers cette segmentation, l’auteure réinvente la traversée du deuil. Et quel deuil ! Ici les morts sont subites, brutales, sanglantes. Le cheminement mental de Zadig – qui tient son nom de Voltaire qu’aimait son père – l’entraîne dans un vortex qui vide sa vie de substance et l’affaiblit au point de lui ramollir les jambes. Zoé – dont le nom est emprunté à la Zooey Glass de Salinger, l’un des auteurs préférés de sa mère qui était américaine –, Zoé donc, semble à son frère, en tant que fille, plus familière avec la mort et plus douée pour la vie. Il faudra que ces deux-là sortent de leur gémellité. Il leur faudra surtout exhumer les traces du passé, frôler eux-mêmes la mort et vivre un deuil externe au leur pour enfin franchir le cercle de douleur qui les tient prisonniers. Telle est l’issue optimiste que l’auteure offre à ses protagonistes. Tel est le faisceau de lumière qu’elle présente, au sein-même de leur longue obscurité, à ses frères et sœurs du Liban, victimes de violences successives dont ils n’ont pas le temps de se relever.

Seize illustrations de l’artiste visuelle Chloé Khoury rythment de leur spontanéité ce récit quasi initiatique. Ces dessins en noir glissent sur le fil onirique d’un roman où il est beaucoup question de rêves, de signes et d’éléments cosmiques.

Le titre pourrait évoquer un roman jeunesse mais, par l’intensité du sujet traité, le récit parle à tous les âges, en tous lieux. C’est cette universalité que souligne dans sa préface l’écrivain et juriste Philippe Ségur quand il écrit : « Carole Awit a cette faculté-là de toucher, à travers la singularité de son expérience, ce qui fait le fonds commun de l’humanité. »


Zadig et Zoé de Carole Awit, L’Harmattan, 2025, 80 p.


Huit août 2020. Zadig et Zoé commence par une scène de condoléances. Un « rituel » qui ne dit pas vraiment son nom. On devine, au regard de la date, que la défunte, Yola Saïd, est une victime parmi tant d’autres de la double explosion au port de Beyrouth. Quelque chose de désespéré dans les gestes automatiques des femmes chargées du service traditionnel d’eau et de café. Quelque chose d’intrusif dans la présence des caméras et des journalistes. Quelque chose de lassant dans l’empathie, l’insistance, la répétition des promesses de justice. Une note étouffante sur laquelle commence un récit intimiste où se déroulent, en contrepoint, les étapes d’un deuil pluriel comme sait en produire le Liban.Carole Awit, écrivaine mais aussi journaliste, docteure en littérature française, enseignante à...
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