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« L’Orient des écrivains » : Écrire la guerre - L'Orient des Écrivains 2025

Algérie - France : La gloire de mon père, le drapeau de ma mère

L’écrivaine française d’origine algérienne Dalya Daoud raconte l’histoire de son père qui a été « agent double » en Algérie.

Algérie - France : La gloire de mon père, le drapeau de ma mère

Paysage des Aurès en Algérie.

L’histoire que je vais vous raconter n’a rien de glorieux, contrairement à ce que le titre de cet article indique. Rien de honteux non plus. Elle est en revanche symptomatique des silences que la guerre instaure dans certaines familles, auxquels seules des révélations peuvent un jour mettre fin, en vous fichant une petite claque au passage. Il s’agit de celle de mon père ou ce qu’il a bien voulu en dire au travers d’un manuscrit intitulé de manière un peu emphatique L’histoire de notre vie (la sienne et celle de ma mère, donc), qu’il a rédigé à l’âge de quatre-vingts ans, pendant le confinement auquel nous avait contraints la pandémie de Covid-19. Alors qu’il est à la retraite depuis de nombreuses années, la période a été chez lui propice à la réflexion et à l’écriture, comme une foultitude d'autres gens. « C’est comme ça, les vieux aiment faire leurs courses le samedi au milieu de la foule, au lieu de choisir un matin désert en semaine », aime-t-il à plaisanter.

Avant qu’il ne l’écrive, je n’ai jamais su quel rôle mon père avait joué ni même s’il en avait eu un durant ce qu’on a appelé les « événements » qui se sont déroulés en Algérie à partir de 1954, qui ont fini par être appelés « guerre d’Algérie », amenant à l’indépendance de ce pays colonisé par la France entre 1830 et 1962.

Son manuscrit apporte une réponse aux questions qu’on ne lui a pas posées : mon père a bien eu une charge et pas des moindres durant cette période, puisqu’il a été, entre l’âge de 16 et 18 ans environ, sentinelle à un check-point positionné dans les montagnes des Aurès, ainsi qu’interprète en langue amazighe, et cela pour le compte de l’armée française. Son poste se trouvait près du village où il avait été forcé de s’exiler avec ma mère, car le leur, situé un peu plus loin, avait été fermé afin de restreindre les possibilités de planque pour les insurgés algériens qui avaient pris le maquis. Ce que nous apprend mon père dans ces pages, c’est qu’il a, dans le même temps, œuvré en tant que passeur de documents et d’armes, cette fois pour le compte des fellaghas, combattants révolutionnaires algériens, à l’endroit même de ce check-point. Un agent double, en somme.

Son récit met en scène des choix individuels inouïs si tant est qu’on puisse les considérer ainsi – quelle alternative se présentait à lui quand il n’a jamais été question que de survie ? – et je me demande pourquoi il ne m’a pas été raconté alors que j’étais enfant, avant que je m’endorme le soir car, si je le regarde avec distance, il est éminemment romanesque.

Sans doute mon père a-t-il craint de construire chez moi, sa fille de nationalité française et d’origine algérienne, des formes de troubles schizophréniques ou des interrogations concernant sa migration vers un pays qui avait colonisé le sien. Ça n’est qu’une hypothèse intime. Ma mère ne s’est jamais étendue non plus, elle s’est débarrassée du sujet il y a longtemps en me disant, de façon lapidaire, qu’ils préféraient épargner à leurs enfants l’exhibition de leurs souffrances passées. Après quoi, khlas, rideau, silence.

Cette histoire a ainsi été dérobée à ma connaissance alors que, racontée d’une certaine façon, elle aurait pu faire de mon père un héros ; il lui suffisait de se donner le beau rôle grâce à son implication dans la lutte menée par les fellaghas, en vue de libérer l’Algérie. Je remarque que plus tard, lorsqu’il rédige enfin ses Mémoires, il ne se brosse pas davantage en 007 ni ne s’accroche de médaille au col. Il est troublant de penser que, si les nôtres ont le malheur d’être confrontés à la guerre, peut naître en nous l’espoir secret, malvenu et néanmoins inévitable qu’ils en sortent avec les honneurs, avec des actes chevaleresques à leur actif plutôt qu’ils n’en sortent tout court. La situation, pour le moins inédite dans laquelle mon père s’est retrouvé, annule ce genre de considérations tout comme elle méritait du temps pour être dite (il a mis près de soixante ans à le faire), car elle ne s’arrête pas là. Le jeune paysan des Aurès qu’il a été a morflé de part et d’autre de ses engagements, pris dans le tourbillon de la grande histoire, comme on dit.

Jeté en geôle et « traître » par deux fois

C’est à mon père que je laisse le soin de raconter cela car, dans son manuscrit, il parle mieux que je ne le ferais de ce garçon d’une vingtaine d’années, marié de frais et parent d’un premier enfant. Le voilà aux alentours du début de l’année 1962, planté dans le décor des montagnes les plus abruptes d’Algérie, muni de son pistolet-mitrailleur.

« Un jeune lieutenant français m’a invité à le suivre. Je l’ai suivi sans aucun soupçon. Mon arme est toujours avec moi. Lorsque nous sommes arrivés au magasin d’armement, il m’a dit gentiment de lui remettre mon MAT 49, de le déposer ici jusqu’à tout à l’heure. Et nous nous sommes dirigés vers une bâtisse, là où un autre interprète, comme moi, travaille pour l’armée française. Mais lui, c’est un engagé. Il me regarde avec un air méchant, il m’a dit ceci : “Tu es un salopard ! (désolé du gros mot mais c’est ce qu’il a dit) Tu travailles avec les fellagas !” Avant de lui répondre quoi que ce soit, on croise le lieutenant avec qui je travaille. Il nous arrête, il avait le visage blanc et triste. Il m’a dit : “Pourquoi tu as fait ça ? Celui qui t’a dénoncé, il est en bas.” J’ai répondu naïvement :“ Je n’ai rien fait mon lieutenant. Aide-moi.” Il m’a répondu : “Je ne peux rien pour toi, mais je te conseille de parler.” Et puis il m’a dit “adieu ”. J’en suis sûr, je lui ai fait de la peine, vu comme il m’a regardé, parce que j’ai travaillé sous ses ordres, nous avons sympathisé et il m’a fait totalement confiance, je l’ai trahi.

L’interprète m’a pris par le bras et nous sommes descendus jusqu’en bas. Nous avons traversé un long couloir plein de cellules des deux côtés. Au fond, il y a une porte blindée. Il frappe, on rentre. Qu’est-ce que je vois ? L’homme qui m’a dénoncé, attaché à une chaise en ferraille. Il a dû passer un sale quart d’heure. Je le regarde, il baisse les yeux. À côté, je vois assis à la table un officier avec deux soldats bien baraqués, habillés tous en tenue de parachutiste. À ce moment-là, on disait tenue “léopard”. L’officier m’a invité à m’asseoir et a demandé au prisonnier de parler. Alors il a commencé à raconter sa vie et l’interprète a traduit. Le prisonnier ne parlait pas français, que chaoui. Moi, je n’avais pas besoin de l’interprète, bien sûr. Il dit que je lui donnais régulièrement des cartouches, que je lui ai donné des fois des grenades et que je lui ai fait passer des documents, que je lui ai facilité la tâche pour passer de la marchandise et que je paie ma cotisation au FLN (Front de libération nationale, parti politique algérien fondé en 1954). Sur le coup, je me suis levé comme pour dire “c’est pas vrai”, mais le soldat m’a pris par l’épaule en me disant que ça servait à rien. Mon cas était réglé. L’officier se lève et vient devant moi et me pose la question : “Vous reconnaissez les accusations portées contre vous ?” Je voulais lui expliquer, j’ai commencé : “Mon capitaine”. Il m’a arrêté net : “Tu me réponds oui ou non”. Comme j’ai vu que mon dossier était ficelé, ma déposition était déjà écrite, il ne reste plus qu’à la signer, je me suis dit pourquoi me faire tabasser gratuitement ? Donc je lui réponds : “Oui, je reconnais que j’ai travaillé avec le détenu.”

Ils m’ont ramené à ma cellule. Mais avant de rentrer dedans, il m’a donné une terrible gifle, en me disant ceci : “C’est de la part du dixième BC”. Le bataillon de chasseurs à pied. Ces hommes-là sont dénués de toute sensibilité humaine, de pitié. Ils sont dressés pour faire avouer. J’ai passé une nuit terrible dans une cellule de deux ou trois mètres carrés. Ça sentait très mauvais. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. De temps en temps, j’entendais des gémissements, des cris. À un moment donné, j’ai pensé que je ne reverrai plus ma femme, ni notre fils. À cet instant, croyez-moi, j’ai pensé mourir. Je n’ai pas eu peur seulement des regrets : pourquoi ceci, pourquoi cela”. »

Avec des mots précis, dénués de toute fioriture dans le but de faire acte de vérité et que je trouve, malgré le contexte tragique, assez cocasses, mon père parle des militaires français comme de collègues de travail, de personnes avec qui il a partagé mine de rien un quotidien.

Dans son manuscrit, il ne nous apprend pas quand, en tant qu’agent double, il a « doublé » ni quand il a « trahi ». Il ne parle pas non plus de la relation qu’il a entretenue avec les résistants algériens, comment sa mission lui a été commandée. Peut-être n’a-t-il fait qu’obéir à tous ceux qui le menaçaient. Les militaires français qui l’ont emprisonné lui ont finalement laissé la vie sauve et mon père n’écrit pas pourquoi – il ne le sait sans doute pas lui-même. La proximité de l’échéance du 19 mars 1962, date à laquelle l’indépendance de l’Algérie est déclarée, lui a sans doute offert sa chance.

Mais son histoire avec la guerre ne s’arrête pas là et je le laisse donc la poursuivre.

« Après avoir passé presque trois mois d’incarcération, me voilà libre mais soucieux. Comment affronter l’avenir incertain et inquiétant ? Je retrouve ma femme, ma mère, toute la famille. Pas de joie excessive, nous sommes restés discrets. Notre village avait été fermé toutes ces années. Je suis dans les premiers à être rentré. Il y a beaucoup à faire car pendant sept ans de guerre tout a été abandonné. Il y a même des maisons écroulées. Les arbres fruitiers sont morts. Mais nous sommes décidés à tout remettre sur pied. Et puis un jour, tout d’un coup, je vois arriver des énergumènes qu’on appelait à ce moment-là “Les enfants du 19 Mars”, qui nous disent : “Nous sommes les représentants du peuple algérien, on nous a donné l’ordre de rassembler tous ceux qui ont coopéré avec la France. Que ce soit civils ou militaires. On va leur faire des dossiers pour qu’ils soient jugés selon leurs actes.” En roulant les mécaniques et en vous regardant avec mépris. Tout cela, je l’ai subi comme un vulgaire traître, de la part de ces gens qui voulaient cacher leurs propres fautes.

J’ai vu des documentaires sur la fin de la guerre 39-45, sur ces soi-disant patriotes français qui rasaient les crânes des pauvres petites malheureuses femmes françaises parce qu’elles ont couché avec des soldats allemands et d’autres femmes qui leur crachaient dessus alors qu’elles-mêmes ont fait peut-être pareil, mais en cachette. J’ai cité cela parce que ça s’est passé exactement comme ça chez nous en Algérie. Et c’est comme ça que ça se passe dans toutes les guerres. Malheur aux perdants et gloire aux hypocrites, car les vrais combattants et les vrais patriotes sont morts ou sont restés humbles.

Ma mère a beau leur expliquer la situation et que son mari, mon père, a été le premier martyr de la révolution et que nous avons beaucoup donné pour la cause algérienne. Mais rien à faire, ils étaient très décidés, ils croyaient que l’Algérie était à eux seuls. De vrais-faux jetons. Ils nous avaient tous rassemblés, nous étions une cinquantaine. Ils nous ont encadrés et nous sommes partis à pied dans un autre village distant de deux kilomètres. C’était l’ancien poste de commandement du dixième BCP de l’armée française. Là, ils nous ont dit de tout démonter, barbelés, chicanes et toutes les guérites d’observation que l’armée française a fait construire sur le toit de l’école. Car c’était une école, avant. »

Un drapeau pour son retour ?

Mon père raconte ensuite que pendant les dix jours qu’a duré sa détention, au cours de l’été 1962, il a supplié ses compatriotes et nouveaux geôliers de le laisser s’expliquer sur le rôle qu’il avait joué dans les sentinelles françaises postées sur les routes de montagne, au profit des combattants algériens. En entendant son nom, un gradé de l’armée de libération nationale a finalement décidé de l’entendre : « Tu es un fils de martyr, tu n’as pas à être traité de la sorte », lui a-t-il dit, prenant seul la décision d’annuler tous les projets judiciaires concernant celui qui était, encore quelques instants avant, considéré comme traître à la cause, incapable d’apporter des preuves de sa souscription. Une fois encore, mon père a réchappé sans plus d’explication à la peine capitale et s’est vu autorisé à rentrer chez lui, le plus simplement du monde.

J’ai imaginé que ma mère, accablée d’inquiétude, avait de son côté projeté d’envelopper son veuvage dans le drapeau algérien qui avait été distribué aux paysans de ces montagnes reculées des Aurès. C’est ce que je me raconte.

C’est la première fois que ces mots sont publiés et que je les attribue à celui qui les a écrits, mon père.

Je reste interdite devant la façon dont les choses ont tourné pour lui, lorsqu’il a été détenu d’une part par les militaires français et d’autre part par les Algériens devenus libres. Il a été l’une de ces petites gens aux prises avec la déraison de la guerre dont il est sorti sauf au moyen d’une certaine adresse et surtout du hasard, tenant du miracle. C’est sa version des faits et je la crois volontiers car je ne suis pas certaine qu’il soit possible d’affecter l’amertume, ni qu’une décision de vie ou de mort sur autrui tienne à bien plus que ça.

Dalya Daoud est écrivaine et journaliste, dernier ouvrage paru : Challah la danse (Le Nouvel Attila, 2024).

L’histoire que je vais vous raconter n’a rien de glorieux, contrairement à ce que le titre de cet article indique. Rien de honteux non plus. Elle est en revanche symptomatique des silences que la guerre instaure dans certaines familles, auxquels seules des révélations peuvent un jour mettre fin, en vous fichant une petite claque au passage. Il s’agit de celle de mon père ou ce qu’il a bien voulu en dire au travers d’un manuscrit intitulé de manière un peu emphatique L’histoire de notre vie (la sienne et celle de ma mère, donc), qu’il a rédigé à l’âge de quatre-vingts ans, pendant le confinement auquel nous avait contraints la pandémie de Covid-19. Alors qu’il est à la retraite depuis de nombreuses années, la période a été chez lui propice à la réflexion et à l’écriture, comme une foultitude...
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