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Culture - Exposition Événement

Abdel Hamid Baalbaki, son « ode au Sud », sa « Guernica » libanaise, son art empreint d’humanité...

Le musée Sursock propose à ses visiteurs une plongée dans l’âme de cet artiste indissociable de celle de son Sud natal. Et dont la maison-musée à Adaïssé a été gravement endommagée pendant les derniers bombardements israéliens au Liban.

Abdel Hamid Baalbaki, son « ode au Sud », sa « Guernica » libanaise, son art empreint d’humanité...

Au centre de la première salle de l’exposition consacrée à Abdel Hamid Baalbaki au musée Sursock, une évocation symbolique de la bibliothèque de ce peintre, poète et écrivain. Photo ZZ

Il avait lui-même dessiné les plans de sa maison à Adaïssé, au Liban-Sud. Cette demeure longtemps rêvée dont il avait entamé la construction à la fin des années 1990, à son retour dans son village natal après trois difficiles décennies de vie urbaine beyrouthine. Abdel Hamid Baalbaki l’avait conçue avec l’ambition d’en faire aussi un centre culturel et artistique rayonnant dans sa région. Décédé en 2013, ce peintre, sculpteur, poète et écrivain n’aura fort heureusement pas assisté à la destruction de sa demeure et au saccage de sa précieuse bibliothèque, riche de plus de 4 000 ouvrages dédiés à l’histoire de l’art et à la littérature, au cours de cette dernière guerre israélienne contre le Liban.

C’est à ce titre que le musée Sursock lui consacre une exposition-hommage voulue aussi comme une « ode au Sud », à cette terre du Jabal Amel dont l’âme imprègne l’ensemble de son œuvre peinte ou écrite – et dont « il fut en réalité le premier artiste », comme le rappelle dans une vidéo de témoignages filmés son neveu et fameux artiste lui-même Ayman Baalbaki.

Un coin de la première salle consacrée à l’hommage à Abdel Hamid Baalbaki au musée Sursock. Photo  Christopher Baaklini
Un coin de la première salle consacrée à l’hommage à Abdel Hamid Baalbaki au musée Sursock. Photo Christopher Baaklini


Conçue par la directrice de l’institution muséale Karina el-Hélou, en collaboration avec l’Atelier Meem Noon qui signe une très belle scénographie autour d’une trentaine de ses toiles empruntées à des collections privées, essentiellement celle de sa famille, « Abdel Hamid Baalbaki, une ode au Sud »* met particulièrement en lumière la sensibilité à l’humain et à la nature de ce peintre engagé, qui a toujours privilégié la sincérité de ses convictions à toutes considérations marchandes ou de notoriété artistique.

Une vie en deux temps

Né en 1940, diplômé des beaux-arts de l’Université libanaise au début des années 1970, son talent, bien que reconnu par ses pairs, sera restreint par l’irruption de la guerre. Mais aussi et surtout par son obstination à privilégier l’art arabe et l’école de Bagdad d’abord, puis le réalisme social dans ses œuvres à une période où au Liban les artistes en vogue se tournaient vers l’expressionnisme abstrait.

Et pour cause, ce fils d’agriculteurs, « monté » à Beyrouth, n’aura eu de cesse de témoigner par la plume ou le pinceau de sa sensibilité de gauche. Mû par « une pulsion intérieure humaniste d’une rare intensité », comme le confie son fils Oussama, qui a suivi ses traces, ainsi que « par le désir de produire un art porteur d’un message », ajoute un autre de ses fils, le chef d’orchestre Loubnan Baalbaki, Abdel Hamid Baalbaki donnera la prééminence à l’art du portrait, au cours d’une première période qui coïncide avec ses trois décennies de vie dans la capitale. Par la suite, de retour au bercail au début des années 2000, il s’adonnera aux représentations paysagères de sa région natale. Il en fera des allégories de ses désillusions sociales et politiques, tout en y insufflant une certaine perspective « écolo » avant l’heure.

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Issues de ces deux temps de vie et de créativité de Abdel Hamid Baalbaki, l’ensemble des œuvres réparties sur deux salles au premier étage de l’institution muséale beyrouthine plonge d’abord les visiteurs dans une sorte d’exploration intime de la notion du « chez-soi » de cet artiste pluridisciplinaire. Avant de l’emporter dans une suite de portraits urbains raconteurs d’un Beyrouth populaire, loin du cliché d’une ville glamour et insouciante.

Portraits urbains des gens de peu

Au milieu de la première pièce, une reconstitution symbolique de sa bibliothèque met en lumière, à travers quelques-uns de ses recueils et des ouvrages rescapés des bombardements de sa maison, sa facette poétique et littéraire. Tandis que sur les cimaises, c’est son regard de peintre réaliste posé sur ses contemporains, ceux de son environnement immédiat, qui se dégage de la série de portraits accrochés.

D’emblée, on est happé par ces personnages, en solo ou en groupes, que l’artiste semble avoir captés au vif, âmes comprises, dans leurs activités quotidiennes. Ces hommes au café (mélange bigarré de lecteur de journal, joueur de trictrac et fumeur de narguilé en tarbouche) qui émergent comme de joyeux lurons d’une toile de 1971 ; ce « Abaday, Abou el-Jamajem » au regard noir, crâne rasé, tatouages de tête de mort et revolvers à la ceinture, qu’il immortalise quelques années plus tard comme le symbole de la guerre ; ce vendeur ambulant de pastèques plongé dans la lecture du journal ; ou encore ces gracieuses employées de maison éthiopiennes promenant le « fils des maîtres » dans son landau… Autant de « gens de peu » que l’artiste se plaît à représenter – parfois avec une pointe de satire – comme d’emblématiques figures de la réalité d’une ville profondément inégalitaire.

La souffrance, l’indigence et le déracinement

Et puis, il y a les portraits intimes. Ceux qu’il consacre aux membres de sa famille, à sa fille Soumaya (aujourd’hui une cantatrice reconnue) entre autres, dont il se plaît à croquer les attitudes d’adolescente, dans une série de sanguines qui témoignent de sa parfaite maîtrise du trait dessiné. Un trait qui s’assouplit, se nimbe d’une douce empathie dans les grandes toiles à l’huile représentant les « oubliés de la société » : ces deux vieillards émaciés en conversation sur le pas de leur porte, ou encore ce malade grabataire contemplant sa plantureuse jeune femme découper une citrouille assise par terre devant son lit… Des scènes de genre qui expriment la vision mélancolique de la condition humaine de cet artiste à la profonde empathie envers les défavorisés de la terre. Et en particulier ceux de sa région, qui se lit dans la tristesse des regards de cette jeune femme en foulard et de son jeune fils, qui apparaissent au premier plan d’une sorte de procession immémoriale sur fond de paysage vallonné dans une toile éloquemment intitulée Exode

Dans le fond de la seconde salle trône « The War », l’une des pièces centrales de l’œuvre de Abdel Hamid Baalbaki. Photo Christopher Baaklini
Dans le fond de la seconde salle trône « The War », l’une des pièces centrales de l’œuvre de Abdel Hamid Baalbaki. Photo Christopher Baaklini


Un même sentiment de douloureuse beauté et d’abandon que l’on retrouve dans les peintures de paysages – ceux de son Sud natal – déployées sur les murs de la seconde salle. Une série de panoramas desquels se détache une belle suite de sanguines représentant des troncs d’arbre criant la souffrance, l’indigence et le déracinement.

Cette force suggestive du trait chez Abdel Hamid Baalbaki, cette puissance expressive de son art, on les retrouve, poussés à leur paroxysme, dans The War Mural, l’impressionnante fresque qu’il a réalisée en 1977, en pleine guerre civile. Empruntée à la collection Saradar, cette pièce maîtresse, qualifiée de Guernica libanaise, vaut à elle seule la visite de l’exposition que lui dédie le musée Sursock (avec le soutien de la Fondation Loubna Khalil). À ne pas rater ! 

* « Hommage à Abdel Hamid Baalbaki. Une ode au Sud » au musée Sursock jusqu’au 28 septembre 2025.

Il avait lui-même dessiné les plans de sa maison à Adaïssé, au Liban-Sud. Cette demeure longtemps rêvée dont il avait entamé la construction à la fin des années 1990, à son retour dans son village natal après trois difficiles décennies de vie urbaine beyrouthine. Abdel Hamid Baalbaki l’avait conçue avec l’ambition d’en faire aussi un centre culturel et artistique rayonnant dans sa région. Décédé en 2013, ce peintre, sculpteur, poète et écrivain n’aura fort heureusement pas assisté à la destruction de sa demeure et au saccage de sa précieuse bibliothèque, riche de plus de 4 000 ouvrages dédiés à l’histoire de l’art et à la littérature, au cours de cette dernière guerre israélienne contre le Liban.C’est à ce titre que le musée Sursock lui consacre une exposition-hommage voulue aussi comme une...
commentaires (2)

Le sud recèle de nombreux talents extraordinaires. Do âge que la plupart d entres eux soient étouffés par la “culture” des Argons des lieux.

Zampano

07 h 47, le 10 mars 2025

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Commentaires (2)

  • Le sud recèle de nombreux talents extraordinaires. Do âge que la plupart d entres eux soient étouffés par la “culture” des Argons des lieux.

    Zampano

    07 h 47, le 10 mars 2025

  • Le sud recèle de talents innombrables.. dommage que nombre d entres eux seraient étouffés par l on sait qui

    Zampano

    07 h 46, le 10 mars 2025

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