Chargée de symboles est la tournée que vient d’effectuer le Premier ministre dans cet hallucinant mini-Hiroshima que l’ennemi israélien a fait du Liban-Sud.
À peine nanti de la massive confiance du Parlement, confronté d’entrée de jeu à une gigantesque pile de dossiers réclamant tous un traitement d’urgence, Nawaf Salam a clairement montré où allait la priorité : au retour dans leurs foyers des centaines de milliers de citoyens qui en ont été chassés par la plus désastreuse des guerres. Mais il a surtout voulu faire prendre conscience à cette population durement sinistrée qu’elle est désormais – et à jamais – placée sous la protection exclusive de l’État. Ce message, Salam a même choisi de l’expliciter dans la localité de Khiam, historique haut lieu des atrocités carcérales israéliennes sous l’occupation devenu par la suite le fief et le mémorial du Hezbollah : l’armée régulière, a-t-il ainsi souligné, est seule mandatée pour défendre le pays.
Monumental se présente cependant le chantier du retour, dans ses divers aspects technique, financier et tout d’abord sécuritaire. S’ingéniant à discréditer la troupe et à en entraver le déploiement, Israël ne cache plus son intention de conserver durablement cinq hauteurs dites stratégiques avec, affirme-t-il, l’entière bénédiction des États-Unis. Fallacieux est pourtant le prétexte invoqué, car ces collines surplombant le Nord israélien ne revêtiraient quelque valeur qu’au seul cas, désormais fort improbable, où éclaterait une nouvelle guerre. À l’heure des satellites et de ces drones omniprésents dans le ciel libanais, elles n’étoffent en rien la surveillance de l’application, par le Liban, des clauses de l’accord de cessez-le-feu conclu en novembre dernier.
Révélatrice des noirs desseins de Tel-Aviv est en outre l’ampleur inouïe des destructions. Les rares habitations et commerces épargnés par les bombardements ont été délibérément dynamités et les cultures calcinées au phosphore, tout se passant comme si l’État hébreu songeait non plus désormais à un Liban-Sud enfin pacifié, mais à un no man’s land dans toute l’acception du terme, un espace lunaire vidé ou presque de toute présence humaine. C’est ce défi qu’est visiblement déterminé à relever le pouvoir légal libanais en usant du vaste crédit interne et international dont il bénéficie. Mais est-il seulement besoin de rappeler qu’il devra être fort surtout de la pleine, entière et volontaire adhésion de la population concernée, et plus particulièrement des chiites qui en représentent la majorité ?
Admirable de ferveur et même souvent d’héroïsme est certes l’attachement viscéral à la terre qui anime cette population. Mais l’heure n’est-elle pas venue de redescendre précisément sur terre, de refuser de servir plus longtemps de chair à canon à ceux qui ont capté cette communauté pour finir par l’exposer aux plus grands malheurs ? Pas plus d’ailleurs qu’aux autres Libanais, il n’est demandé aux chiites de prêter l’oreille aux projets de normalisation ou même de paix formelle avec Israël que caresse pour notre pays l’Amérique de Trump, en parallèle avec sa lubie de Riviera sur une bande de Gaza vierge de Gazaouis. Ce qui est actuellement en jeu, c’est un espoir de stabilité et de sécurité pour la zone frontalière qui n’a cessé de servir de victime expiatoire aux fauteurs de guerre. Il y a gros à parier que par-delà les deuils et les douloureuses désillusions, c’est ce même sentiment qui habite une part chaque jour croissante de cette communauté.
En somme, ce n’est pas avec Israël que les nostalgiques du Hezbollah sont conviés à faire la paix, mais avec ce même État dont les chiites ont toujours formé une composante essentielle, avant d’en être éloignés, très souvent malgré eux, par la conquérante milice. Le pluralisme dont s’enorgueillit à juste titre notre pays ne saurait se limiter à la singulière brochette de familles spirituelles qui y vivent. Il est de tradition que le pluralisme libanais soit vécu aussi à l’intérieur même des communautés. Pour leur honneur, c’est déjà le cas pour la quasi-totalité des autres communautés, et les libres esprits chiites ont amplement mérité de rejoindre la cacophonique mais précieuse, irremplaçable Babel libanaise.
Ces discordantes voix chiites ont existé dans le passé, avant d’être criminellement réduites au silence. Elles n’en continuent pas moins d’exister. Elles s’expriment sans défi mais sans crainte ou inhibition non plus. Et cette licence soudain retrouvée de parler ou d’écrire, l’État du changement est tenu, lui, d’y veiller.


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