Talal Darjani et Maria-Christie Bakhos présentant la pièce de théâtre « May Ziadé » lors d’une conférence à l’Université antonine, en février 2024. Photo Ghina Fleyfel
Fondé en 2023 à l’Université Sorbonne Nouvelle à Paris, à l’Institut de recherche en études théâtrales, le Laboratoire international de recherche sur les images et la scénographie (Liris) regroupe des chercheurs et des artistes issus de neuf régions du monde, créant des passerelles entre les différentes cultures et pratiques scénographiques contemporaines. Ce laboratoire académique constitue ainsi une plateforme permettant à ses 214 membres, provenant de 53 pays, de présenter leurs approches en matière de scénographie théâtrale, ainsi que les techniques mises en place pour les développer, favorisant ainsi un échange constructif entre contributeurs et participants.
Pour la zone MENA, le Liris a désigné Talal Darjani, metteur en scène, scénographe, écrivain, chercheur et professeur titulaire à l’Université libanaise, comme directeur de référence scientifique. Maria-Christie Bakhos, chercheuse, metteuse en scène, actrice, auteure et professeure associée titulaire à l’Université libanaise, occupe quant à elle la fonction de référente scientifique adjointe. Tous les deux sont membres du comité scientifique de ce laboratoire à l’Université Sorbonne Nouvelle. L’un des objectifs des représentants du Liris dans la région MENA est de sensibiliser à l’importance de l’espace scénique en tant que producteur de sens. « Il s’agit également d’adapter les critères de la rhétorique établis en Occident aux particularités de notre culture, afin de construire une nouvelle école qui nous ressemble et qui pourra par la suite être appliquée ailleurs », souligne Maria-Christie Bakhos. Cette école doit pouvoir exprimer « notre identité culturelle », précise-t-elle encore.
Intégrer le Liris présente de nombreux avantages pour les pays de la région MENA. Pour le Liban en particulier, il constitue « une fenêtre pour montrer notre travail académique et artistique. Contrairement au cinéma ou à l’événementiel, le théâtre ne bénéficie pas d’une grande exposition. C’est donc une opportunité pour faire connaître nos innovations et partager le fruit de nos recherches avec un public international », souligne Maria-Christie Bakhos.
Au-delà du texte, la scénographie comme acteur principal
Si, au Liban, la scénographie est souvent réduite au simple décor – où par exemple la seule fonction d’une chaise est de permettre aux acteurs de s’assoir –, cet art de l’espace et de la mise en scène participe pleinement à la narration visuelle et crée une expérience immersive, permettant au public d’interagir avec la pièce. Maria-Christie Bakhos explique d’ailleurs que la scénographie, tout comme la performance des acteurs ou la musique, joue « un rôle dramatique », et que le « choix scénographique donne un sens précis à la pièce théâtrale ». D’un spectateur passif, consommateur de l’histoire, la scénographie doit pouvoir faire un spectateur actif, en l’incitant à « utiliser son imagination et ses émotions pour compléter le sens et les signes produits sur scène », ajoute-t-elle.
Pour illustrer cette approche, elle évoque la pièce de théâtre Ponce Pilate, une adaptation du roman Le Maître et Marguerite de l’auteur russe Mikhaïl Boulgakov, réalisée par Talal Darjani, et dont elle a participé à la mise en scène. Elle met en avant la transformation progressive des éléments scéniques : le trône qui change avec l’évolution de la pièce, ou encore les lances qui protégeaient Pilate, symboles de sa puissance, et qui s’enfoncent, plus tard, dans la croix pour se transformer en barreaux, l’emprisonnant. « Ainsi, de manière organique, l’élément scénographique s’est au fur et à mesure transformé sous les yeux du spectateur, transmettant le message et la connotation du texte. Cette culture scénographique est peu courante au Liban et dans le monde arabe d’une façon générale », se désole-t-elle. Selon la chercheuse et artiste, cette situation s’explique par deux raisons majeures : « D’une part, le décalage est énorme entre la culture scénographique et l’œil du spectateur, peu habitué à lire le langage et percevoir la rhétorique et la décoder, et d’autre part, les artistes sont peu enclins, en lisant un texte, à construire ce genre de rhétorique et trouver un espace scénique capable de la transmettre. Au Liban, il n’existe pas une académie de scénographie qui inculque l’aspect dramatique et l’esthétique théâtrale », poursuit-elle.
C’est dans cette optique que, tout en poursuivant leur engagement au sein du Liris, Talal Darjani et Maria-Christie Bakhos ambitionnent de fonder au Liban un laboratoire parallèle, permettant aux étudiants de plonger dans le travail pratique en matière de scénographie, et leur procurant un espace propice à l’expérimentation. « L’espace scénique, qui pourtant constitue un aspect indispensable au travail théâtral, est souvent négligé, voire non reconnu. Or le théâtre ne se limite pas uniquement au texte, qu’on peut tout simplement lire dans un livre. Ainsi, ce qu’on espère à travers la création du laboratoire, c’est de permettre aux jeunes de présenter au reste du monde un travail théâtral valide », affirme Maria-Christie Bakhos.

Les enseignements des journées d’étude
Parmi ses activités, le Liris tient un séminaire annuel sur les enjeux de la scénographie : dramaturgiques, rhétoriques, esthétiques, historiques, sociologiques et philosophiques. En parallèle, chacune des 9 régions organise une journée thématique annuelle d’étude en ligne. Les intervenants, artistes praticiens et chercheurs originaires de la région organisatrice partagent leurs expériences et leur travail devant des participants se connectant des quatre coins du monde.
En janvier dernier, le Liris MENA a lancé un appel à participation aux chercheurs et artistes des universités de la région, pour contribuer à la prochaine journée d’étude prévue en décembre 2025, sous le thème « Transformations du caractère scénographique : dévoiler l’essence du texte et la philosophie derrière la vision du réalisateur ». « Les intervenants y présenteront leur perception et leur expérience de terrain, articulées autour d’une réflexion théorique et analytique », note Maria-Christie Bakhos. Les contributions retenues seront publiées dans différentes langues dans le journal scientifique du Liris, diffusé dans les universités et les librairies. Lors de la dernière édition de la journée d’étude MENA, en 2024, les 12 interventions ont exploré trois axes majeurs, d’après la référente scientifique adjointe du Liris dans notre région. Le premier a établi la scénographie en tant qu’élément dramatique, comme dans le cas du travail de Talal Darjani.
« Le professeur Darjani a présenté son concept novateur de transformation de la scénographie en personnage dramatique. Comme tout autre personnage de la pièce, l’élément scénographique possède des objectifs et des actions, et donne corps sur scène à des personnages du texte », explique Maria-Christie Bakhos. Dans son intervention, cette dernière a démontré l’application de ce concept par ce réalisateur dans une pièce sur May Ziadé qu’elle interprétera prochainement au Liban. Quant à Jana el-Hassan, metteuse en scène libanaise, elle a évoqué le corps de l’acteur et sa place dans la scénographie. De même, pendant la journée d’étude, deux autres contributeurs du Koweït et d’Arabie saoudite ont abordé la relation entre le metteur en scène et la scénographie, ainsi que le rôle du scénographe dans la transmission du sens dramatique.
Le deuxième axe a porté sur les difficultés dans l’enseignement de la scénographie dans le monde arabe et les problèmes liés au lexique de ce domaine. « On est en train d’utiliser des mots latins en arabe, même pour le mot scénographie », note la chercheuse universitaire. Ce manque de terminologie en arabe « nuit, selon un intervenant tunisien, à notre conception de la scénographie et à notre capacité à la développer », ajoute-t-elle. Dans ce même axe, une contributrice iranienne a évoqué la façon de former les scénographes à la réflexion métaphorique et rhétorique.
Quant au troisième axe, il a été question de l’intégration de l’intelligence artificielle et des nouvelles technologies dans la scénographie, et leur impact sur le domaine. Une intervenante tunisienne a ainsi noté l’importance de la culture et des arts plastiques dans la formation du scénographe, avant même l’utilisation des nouvelles technologies. Les synthèses de ces interventions seront présentées au cours du colloque international du Liris à New York en novembre 2025.


