De gauche à droite : Don McCullin (photo d'archives L'OLJ) , la reine Noor de Jordanie (photo d'archives L'OLJ), Faten Hamama (photo AFP), Pierre Bergé (photo Carla Henoud), Malika Oufkir (photo d'archives L'OLJ), Nan Goldin (photo Max Kramer), Carla Bruni (photo Mathieu Zazzo), Elton John (photo d'archives L'OLJ), Brigitte Bardot (photo Fondation Brigitte Bardit) et Salah Stétié (photo Michel Sayegh).
Entre Noor, reine d’élégance en 1979, et Nan Goldin, insoumise en 2024, la rédaction culturelle de L’Orient-Le Jour revisite ses rencontres inoubliables. Faten Hamama nous ensorcelle autour d'un café improvisé et Malika Oufkir illumine ses vingt ans de captivité avec une force désarmante. Sir Elton John troque le champagne pour des tapis orientaux en 2001, tandis que Pierre Bergé, serein, redéfinit l’élégance au crépuscule de sa vie. Salah Stétié, mémoire vivante en costume bleu marine, nous laisse des mots précieux, et Brigitte Bardot, frêle mais toujours féline, cultive le mystère à Saint-Tropez. Don McCullin, lui, capture l’horreur avec un œil délavé d’humanité. Enfin, Carla Bruni nous séduit par ses mots bien plus que par ses traits. Moments d’éclat, de grâce ou d’émotion brute : chaque rencontre révèle un fragment d’âme, où les journalistes deviennent, pour un instant, des rêveurs émerveillés.
1979 : Noor de Jordanie : profession, reine
par Irène MOSALLI
Le roi Hussein de Jordanie et son épouse la reine Noor en octobre 1989. Photo d'archives AFP
C’est un jeudi 19 décembre 1979, en fin d’après-midi, moins d’un an après son mariage avec le roi Hussein, qu'est fixée l’interview avec la reine Noor à Amman. La voiture qui nous conduit emprunte un chemin différent que celui menant au flamboyant palais royal Alhashimia, situé hors de la ville, et nous dépose devant une belle bâtisse épurée baptisée al-Nadwa. En y pénétrant, des enfants chantent et courent en toute liberté dans le vestibule, donnant aux lieux une impression chaleureuse. Une voix douce et ferme leur intime un « good night Ali, good night Haya, have nice dreams ! ». La réponse vient en chœur : « Good night mommy, good night mommy. »
Mommy n’est autre que la reine Noor, et les deux petits sont les enfants du roi Hussein et de sa défunte épouse Alia. Vêtue d’une robe élégante toute simple, bleu roi et col russe bordé d’un fil d’or, la reine nous accueille avec une gentillesse extrême. Une élégance, déjà, dans la simplicité. Du souverain dont elle partage la vie, elle dit : « Il est pour moi une référence et une inspiration. » Son métier de reine ? « J’ai commencé par prendre des cours d’arabe littéraire avec un professeur libanais de la famille Haddad. » « Nos meilleurs moments ensemble, confie-t-elle aussi : le matin au petit déjeuner où le zaatar et les journaux sont de rigueur. Le soir détente, pour Sa Majesté - qu'elle aime appeler ainsi - qui lit des romans de science-fiction et des revues sur l’aéronautique. Moi je révise ma grammaire arabe en lui demandant des explications. »
1999 : Malika Oufkir, vingt ans dans les prisons du Maroc
par Diala GEMAYEL
Malika Oufkir en septembre 1999. Photo d'archives L'OLJ
Il y a les cages mentales et les murs aveugles du centre de détention de Roumiéh, assis sur ce virage de Metn el-Sarih. Et il y a les cages mentales et l’interview de Malika Oufkir dans les bureaux donnant sur la baie du Saint-Georges. L’écrivaine marocaine, incarcérée pendant vingt ans avec sa famille au Maroc, était à Beyrouth en 1999 pour signer son livre, La Prisonnière.
La présence physique d’une personne qui a connu un enfermement injuste, de longue durée et qui en sort en ayant préservé son feu intérieur, est un bouleversement. Les paroles de cette personne rendent aux mots prononcés dans la vie de tous les jours – prison, injustice, folie, pardon pour ne choisir qu’eux – leur densité. Dans le flux des rencontres pour la page culturelle de L’Orient-Le Jour, celle-ci surgit. Comment garder sa boussole interne sans accepter le cadeau de la violence ?
« Il ne suffit pas de souffrir. Le tout est d’être à la hauteur de sa souffrance. » Malika Oufkir prononce avec émotion la phrase que lui répétait sa mère, « cette femme exceptionnelle », durant leur détention : « Quand je voyais un de mes frères se tordre de douleur ou ma sœur perdre du sang chaque jour pendant des années, j’étais prête à me jeter à genoux devant les gardes pour leur demander un cachet d’Aspirine. À quoi pouvait bien servir la dignité humaine dans ces moments-là ? Mais ma mère me rappelait toujours à l’ordre. « Quand tu seras libre, me disait-elle, n’aie jamais à te reprocher un comportement que tu ne pourras pas te pardonner. » Malika Oufkir est sortie de prison « extérieurement démunie et intérieurement enrichie ». Il y a les cages mentales et les portes des prisons syriennes, ouvertes le 8 décembre 2024.
2001 : Faten Hamama, d’une grâce très Kelly
par Maya GHANDOUR HERT
Faten Hamama en février 2001 à Beyrouth. Photo d'archives AFP
Faten Hamama avance derrière un sourire qui désarme, alliant simplicité et majesté. Dans une suite feutrée de l’hôtel Vendôme Intercontinental à Beyrouth, elle apparaît, silhouette élancée, parée d’une abaya noire subtilement brodée d’or. Aucun artifice ostentatoire, juste cette élégance innée qui la précède. Son visage, marqué de fines rides, respire une beauté intemporelle. Ses yeux, francs et lumineux, captent l’attention, tandis que sa voix, tamisée d’un accent égyptien aux intonations presque chantantes, enveloppe comme une brise d’été.
La grande dame du cinéma arabe est encore plus « cinémagénique » en vrai. La veille, nous l’avions croisée dans un salon de l’hôtel Bristol où elle était aux cotés de la députée Bahia Hariri qui lui avait décerné le prix de la Femme arabe. Ayant accosté la star pour un entretien, elle nous avait gentiment signifié « non » de la tête, suivi par un « pas d’interviews », catégorique de la part d’une accompagnatrice. Rentrée bredouille au journal, cachant à peine l’effet d’une monumentale déception. Le lendemain, coup de fil anonyme à 8h30 du matin : « Madame Hamama prendra le café avec vous dans une demi-heure. » Nous saurons plus tard que Mme Hariri avait opéré dans les coulisses pour « arranger » le RDV tant désiré avec une star restée loin des spotlights et qui n’avait pas foulé le sol libanais depuis 27 ans, choisissant d’épargner à sa mémoire l’image d’une ville meurtrie.
En ce matin frisquet de février 2001, elle s’émerveille de ce Beyrouth renaissant, moderne mais fidèle à son âme. À chaque mot, elle oscille entre retenue et passion, offrant des réponses limpides, ponctuées d’anglais ou de français, comme pour mieux saisir la nuance. On découvre une femme où se mêlent force et délicatesse, star et humanité, maman-poule et icône, incarnation vivante d’une grâce qui semble traverser les époques sans jamais s’éteindre.
2001 : Ni Rolls Royce ni champagne pour Sir Elton
par May MAKAREM
Elton John au Festival de Beiteddine en juillet 2001. Photo d'archives L'OLJ
En cet après-midi de juillet 2001, il règne une grande agitation sur la terrasse de l’hôtel Mir Amine, à Beiteddine. Sir Elton John himself, qui la veille a donné un concert de deux heures trente sans interruption, avec, en prime, un extrait, en avant-première mondiale, de son album This Train Don’t Stop Anymore, apparaît en pantalon de lin et tee-shirt hawaïen, un brillant à l'oreille gauche, sirotant sa limonade. De quoi provoquer l’hystérie sur les lieux. Hypercool, jonglant entre les fans et les journalistes à l’affût depuis des heures, serrant des mains, signant des autographes et se prêtant au jeu des micros avec un grand sourire aux lèvres.
Contrairement à certaines célébrités qui se sont produites au Festival de Beiteddine avant lui, l'icône de la pop est, lui, libéré de tous artifices. Loin des caprices extravagants des stars, comme cette diva qui a exigé l’installation de toilettes dans sa loge menant les plombiers à travailler toute la nuit pour la satisfaire, Rocket Man détonne. Tel autre signifiant dans son contrat, pas plus de douze autographes à signer et deux caisses de vins aux prix astronomiques qu’il a emportés dans son jet privé. Voyant partout une menace de terrorisme, une autre grande vedette de la chanson réclamait à chaque déplacement la fouille de fond en comble de la voiture qu’elle empruntait. Des pages entières peuvent être remplies pour raconter les demandes complètement ahurissantes des vedettes venues au Liban...
Pour sa part, Sir Elton John a affiché une simplicité rare, mais aussi une bonne dose d’humour quand il a décidé d’acheter certaines des pièces d’art qui décoraient sa suite d’hôtel. Des bougeoirs, des suzanni, des tapis persans et autres prêtés par Bassam Daher et Jean-Louis Mainguy, entre autres. Sachant que la négociation faisait partie des mœurs de consommation en Orient, Sir Elton s’est amusé à marchander, avant d’emporter ses nouvelles acquisitions dans son avion privé.
2015 : Pierre Bergé, sans vanités
par Carla HENOUD
Pierre Bergé dans son bureau en novembre 2015. Photo Carla Henoud
Il faisait frais à Paris ce jour de novembre 2015. Dans l’ascenseur qui mène au premier étage de cet hôtel particulier habité par le temps, où traînent les fantômes de Manet et Troyat, la minute est longue. Intense. « Vous avez une demi-heure. S’il ne vous apprécie pas, monsieur a le droit d’interrompre l’interview les cinq premières minutes. » Un silence presque sacré, une appréhension légitime accompagne l’instant d’avant.
Avant l’apparition de Pierre Bergé, impressionnant dans ce décor où il a soigneusement conservé des pièces, des livres, des mots, des morceaux de vie et des souvenirs. À deux semaines du lancement de la première vente aux enchères de 1 600 livres, partitions musicales et manuscrits précieux du XVe au XXe siècle, il est apparu serein, un lecteur mais aussi un collectionneur presque heureux de s’alléger de ce poids matériel, le bonheur des mots étant à présent ancrés dans son âme, comme une seconde nature.
L’entrevue aura duré plus d’une heure avec, en bonus, une inoubliable séance photo à laquelle il s’est livré, abandonné même, généreusement. Ce qu’il en reste, presque dix ans plus tard, ce sont des images, des silences, des confidences sur la vie, la mort, sur l’amour et Saint Laurent, l’homme et non le mythe, l’élégance d’un homme qui semblait adouci par ces 85 ans. Et puis une courtoisie, ce visage, déjà ailleurs, comme détaché, et des mains longues, gracieuses, fatiguées, qui vous saluent avant de partir, avec la certitude de la dernière fois. Pierre Bergé décédera deux ans plus tard, le 8 septembre 2017, d’une hémorragie cérébrale.
2018 : Salah Stétié, mémoire et solitude
par Joséphine HOBEIKA
Salah Stétié. Photo Michel Sayegh/archives L'OLJ
La maison de repos où est installé Salah Stétié en 2018 se situe dans les Yvelines, la verdure printanière est luxuriante dans le jardin où il s'apprête à dérouler sa trajectoire de vie romanesque, jalonnée de voyages, de rencontres et de beauté. Dans son élégant costume bleu marine, il évoque avec ferveur et nostalgie ses étés dans les montagnes du Chouf, où ses parents avaient coutume de recevoir des poètes comme Rachid Nakhlé ou Boulos Salameh. Né sous le mandat français, il se remémore en souriant la pénurie de sucre et du chocolat Mecco pendant la Seconde Guerre mondiale. Lors de l’arrivée victorieuse des alliés à Beyrouth, il raconte avec amusement l’expérience de son premier chewing gum.
Étudiant à l’École des lettres, le poète décrit avec ferveur son amour pour la langue française et les belles rencontres qu’il a faites à Beyrouth et à Paris, Gabriel Bounoure, Sartre, Camus, Yves Bonnefoy, Pierre-Jean Jouve… L’auteur semble alors transporté au Café de flore, sa mémoire vivante est saisissante. De son expérience de directeur de L’Orient littéraire à Beyrouth, puis de diplomate à travers le monde, ce sont les relations humaines qu’il garde précieusement. « À partir de 1992, je me suis exclusivement consacré à l’écriture », confie-t-il comme un soulagement. C’est alors une quête incessante de beauté qui anime ses textes et ses yeux.
Les mots peinent à sortir, le poète est fatigué. Au moment du départ, ses yeux sont vibrants de mémoire et empreints de solitude. « Ne perdez pas une minute pour rester en contact avec la création innovante et vivante », lance-t-il comme pour arrêter le temps. Sur le chemin du retour, se bousculent des images, des mots, des silences, et une émotion profonde face à une destinée généreuse et visionnaire.
2018 : Carla Bruni, son podium sans clichés
par Zéna ZALZAL
Carla Bruni. Photo Mathieu Zazzo
Top model, croqueuse d’hommes, reconvertie en chanteuse « minaudeuse » affichant à son tableau de chasse l’ex-président de la République française, Nicolas Sarkozy, devenu son mari, mais resté son « amoureux », comme elle le répète si fréquemment la bouche en cœur… C’est armé de ces préjugés que l’on se rend en ce mois de juillet 2018 chez Carla Bruni, quelques semaines avant son concert au Festival de Beiteddine.
Située dans un coin discrètement surveillé du 16e arrondissement de Paris, la résidence de l’ex-Première dame porte son empreinte : le classicisme de la grande bourgeoisie mêlé à une modernité sobre… Une gouvernante en tenue nous y reçoit. Moins de deux minutes de retard, voilà que la voix feutrée et chantante de Carla Bruni se fait entendre : « Excusez-moi, je déjeunais avec des amis juste à côté », lance la belle. Visage totalement nu et filiforme en jeans, tee-shirt et santiags. Poignée de main chaleureuse, elle nous entraîne dans la pièce qui lui sert de studio-bureau. Deux guitares, des carnets d’écriture, des livres pleins les étagères et des murs entièrement tapissés de coupures de presse et de photos de ses proches : amis, famille et icônes, parmi lesquels ne figurent, étonnamment, que très peu de clichés d’elle, offrent un premier indice sur sa personnalité : bien plus intello, affective et tournée vers les autres qu’on ne l’aurait supposé.
Une heure de conversation à bâtons rompus plus tard, brièvement interrompue d’un tendre câlin à sa petite Giulia (6 ans à l’époque) venue se jeter dans ses bras en rentrant de l’école, on ressort de chez la Bruni fasciné. Non par sa beauté sculptée, mais par son art enchanteur de la conversation. Cette femme a réellement le don des mots. Elle sait si bien en faire usage, dans un mélange de poésie et de lucidité qui rend chacune de ses phrases un bijou d’intelligence. Sensible et redoutable à la fois.
2019 : Don McCullin : Et s’il prenait à Israël de bombarder Baalbeck ?
par Fifi ABOU DIB

Octobre 2019. À l’initiative de Philippe et Zaza Jabre, des photographies de Don McCullin sont données à voir dans la fabrique de cloches de Beit Chabab, en présence du photographe. Ces clichés argentiques, dont McCullin a intentionnellement et soigneusement repris les ombres, les lumières, les noirs profonds et les contrastes dramatiques, montrent des scènes prises au Liban durant la guerre de 15 ans. L’objectif de l’exposition est de révéler, « pour que jamais plus », une vérité brutale. McCullin nous y plonge, entre autres, dans l’épuration de la Quarantaine, en 1976, par les « phalangistes » d’alors. Un « shoot » d’une rare cruauté.
Plus tard, nous sommes assis sous un porche de la belle demeure des Jabre, au Bois de Boulogne, donnant sur une vaste pelouse animée de sculptures. Silhouette tassée, vareuse avachie, gestes las, il pleure en évoquant la mort de la mère de ses enfants dans ses bras. Enfant pauvre de l’Angleterre industrielle, il s’était engagé dans l’armée de l’air en tant que photographe.
Photographier n’est pas tuer, mais la distance est ténue entre la gâchette d’un fusil et celle d’une caméra. À la fin de sa vie, hanté par une culpabilité qui n’est pourtant pas la sienne, ce témoin de plus d’un demi-siècle de violences et de barbarie, désespère de voir un changement positif dans la nature humaine. Il se console d’avoir parfois préservé contre l’oubli la trace de certains sites, comme Palmyre. Ses clichés des temples de Baalbeck en éclairent la précarité, et il se pose déjà la question : « S’il prenait à Israël de bombarder ? » Le bleu de ses yeux, délavé par les larmes, ne se pose plus que sur les paysages, cherchant dans la nature l’introuvable innocence.
2024 : Et Dieu nous redonna Bardot
par Karl RICHA
Brigitte Bardot. Photo Fondation Brigitte Bardot
Depuis cette maisonnette azuréenne au ras de l’eau, on ne voit rien. Encerclée par des blocs de béton d’un côté et des eucalyptus géants de l’autre, c’est coupée du monde extérieur que se tient une frêle petite dame en robe blanche et bleue, ses chatons à ses pieds. L’apparence a bien sûr changé, mais la prestance et la gouaille sont, elles, éternellement reconnaissables.
Sous le soleil brûlant de ce Saint-Tropez qu’elle a rendu célèbre, Brigitte Bardot fait comprendre qu'elle n'accueille jamais les têtes étrangères dans sa demeure de la Madrague – où elle s’est recluse depuis des décennies – avant de s’installer sur son banc en bois. Rarissime dans les médias, le ton est donné. Ici, interdiction de prendre quelconque photo ou de s’attarder sur des sujets controversés. De s’attarder tout court en fait. Impressionnante sans le savoir, cassante sans s’en rendre compte, l’actrice et activiste refuse d’évoquer son image trop longtemps. À l’aube de ses 90 ans, elle préfère s’étaler sur sa fondation éponyme puis sur son unique voyage au pays du Cèdre à l’occasion de ce premier entretien avec un quotidien non français depuis les années 1990 – et le premier avec un libanais. Âme libre, provocatrice, complexe, l’icône des icônes le répète : elle est restée elle-même jusqu’au bout, ou presque.
L’entretien survenu comme un rêve fiévreux après plusieurs mois de folles négociations secrètes, ce 9 juillet 2024, émaillé par les appels et les questions curieuses de la poignée de personnes mises dans la confidence, restera comme le jour (un brin décevant) où B.B. décida de garder le mystère entier, encore…
2024 : Nan Goldin, non censurée
par Gilles KHOURY
Nan Goldin. Photo Max Kramer
La rencontre remonte à un mois. Tout commence par un coup de fil de Hala Wardé, qui nous informe de l’inauguration de This Will Not End Well, la rétrospective itinérante que la Neue Nationalgalerie de Berlin consacre à la photographe Nan Goldin et dont Hala a conçu l’architecture. Une collaboration entre une architecte libanaise, dont nous estimons profondément la précision et la poésie de l’œuvre, et une artiste américaine qui fait partie de notre panthéon personnel : il n’en fallait pas plus que ce coup de fil pour nous convaincre de prendre l’avion et d’aller couvrir l’événement.
D’autant plus que Nan Goldin, qui parle peu à la presse, nous accordait un entretien exclusif à condition seulement qu’elle ne soit pas censurée. Depuis le 7 octobre 2023, la photographe juive, ayant participé à des manifestations pro-Palestine et qualifiant le projet sioniste de « génocidaire », ne s’était pas encore exprimée publiquement à ce sujet. C’est donc dans l’intimité de son appartement berlinois, au lendemain du vernissage de sa rétrospective – où elle a donné un discours politique ayant fait l’effet d’une onde de choc – que Nan Goldin nous a reçus.
Plus qu’un entretien, ce moment fut la confirmation que l'artiste incarne la vie en soi : la noirceur de la mort, les tunnels de l’addiction, l’expérience du suicide et tant d’autres croix qu’elle a pourtant réussi à envelopper dans une bienveillance immense. Au-delà de son talent, qui a inspiré tant et tant de prétendus « successeurs », même empilés, la véritable magie, la puissance, l’immensité de Goldin réside dans sa manière d’avoir fait de l’art et de l’activisme une seule et même entreprise.

