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Actualités - Interviews

Interview - La fille du général marocain, emprisonnée pendant vingt ans, se trouve au Liban Malika Oufkir, celle dont la mort n'a pas voulu (photo)

C’est avec une certaine appréhension, mêlée de curiosité et d’émotion, qu’on attend de rencontrer Malika Oufkir, fille aînée du général berbère assassiné après avoir attenté à la vie du roi Hassan II du Maroc. La lecture de son histoire, qu’elle a racontée à la journaliste Michèle Fitoussi, et qui a paru chez Grasset en février dernier sous le titre “La prisonnière”, réveille des centaines de questions qu’il va falloir poser en un temps record. Les photos récentes d’elle montrent une très belle femme, mais elles restent pourtant loin de la réalité : Malika Oufkir, après vingt ans de privations, d’humiliations et d’isolement, est le symbole de la vie et de la noblesse d’âme. Rencontre avec une reine de courage. Au moment des présentations, le regard de Malika Oufkir plonge dans celui de son interlocuteur : pas question de feindre ou de mentir, ces yeux-là n’en laissent pas le loisir ni l’envie d’ailleurs. Ils sont l’exact reflet d’un tempérament depuis longtemps aguerri à l’adversité : «J’ai appris très tôt à me défendre, dans ce milieu d’adultes où j’ai été élevée. On vous y apprend que vous n’êtes rien : mon caractère sans doute m’a appris à sans cesse m’imposer». Malika a été adoptée à l’âge de 5 ans par Mohammed V, le père de Hassan II, et a été élevée avec Lalla Mina, sa fille. Séparée donc très tôt de sa famille, elle a vécu jusqu’à 16 ans dans l’enceinte du palais. Il lui en aura fallu du caractère et de la volonté pour affronter une existence impitoyable : «Ma mère croyait qu’une malédiction me poursuivait. J’étais pourtant destinée à tout avoir. La première fracture a eu lieu quand on m’a séparée de ma famille. Quand je l’ai retrouvée, à l’âge de 16 ans, j’ai connu deux ans de bonheur avant de faire un accident de voiture à Paris, dans lequel j’ai failli perdre un œil et être défigurée à vie. La troisième fracture, sans doute la plus douloureuse, c’est celle que j’ai connue à partir de l’âge de trente ans. En cochant les années en prison, les rares fois où je pleurais, c’était lorsque je réalisais que je ne pourrais jamais avoir d’enfants, ma seule envie véritable dans la vie». Pendant toutes ces années d’enfermement, la fille aînée du général Oufkir a résisté en s’occupant de ses frères et sœurs. Elle est fière d’avoir pu donner, pendant les quatre premières années de détention où la famille était encore réunie dans une même cellule et possédait quelques livres de classe, des cours aux enfants qu’étaient alors ses cinq frères et sœurs. Grâce à elle, ils ont pu atteindre un niveau de scolarité presque normal jusqu’en 1977 et ne jamais perdre l’usage du français. «Avec eux, j’ai été mère sans l’être réellement : c’était un rôle très difficile, qui m’a permis de découvrir ce qu’était le don de soi. Sans toutes ces années où j’ai tout donné, où je me suis oubliée dans ceux que j’aimais, je n’aurais jamais survécu». « Être à la hauteur de sa souffrance » «Il ne suffit pas de souffrir. Le tout est d’être à la hauteur de sa souffrance» : Malika Oufkir prononce avec émotion la phrase que lui répétait sa mère, «cette femme exceptionnelle», durant leur détention : «Dans les conditions dans lesquelles on a vécu, on aurait pu flancher». Quand je voyais un de mes frères se tordre de douleur ou ma sœur perdre du sang chaque jour pendant des années, j’étais prête à me jeter à genoux devant les gardes pour leur demander un cachet d’aspirine. À quoi pouvait bien servir la dignité humaine dans ces moments-là ? Mais ma mère me rappelait toujours à l’ordre. “Quand tu seras libre, me disait-elle, n’aie jamais à te reprocher un comportement que tu ne pourras pas te pardonner”. Ces actes de bravoure et de lutte laissent songeur. «Le tout, c’est de savoir pourquoi on vous massacre, explique Malika Oufkir. Quand vous comprenez qu’en s’en prend à vous pour vous éliminer parce que vous portez un nom et parce que vous tenez tête au pouvoir, vous vous battez encore plus». Certains prisonniers ressortent de leur geôle l’air hagard, ayant perdu la notion des choses, ne pouvant plus jamais réintégrer une vie normale. Malika Oufkir soigne son apparence, et pendant tout le temps de l’entretien, qui a duré un peu plus d’une heure, elle ne s’est pas appuyée une seule fois sur le dossier de sa chaise : une tenue parfaite, intacte malgré vingt ans de souffrances physiques et morales. «Quand la vie vous a tout enlevé, vous vous battez encore. Sans mon honneur, sans mon amour-propre, je ne vois pas pourquoi j’aurais affronté aujourd’hui l’autre partie de ma vie : la vie». Le labyrinthe Choisir la vie après des années passées au bord de la mort peut sembler chose facile : «Quand les portes s’ouvrent, quand on est aspiré par la vie, on est très vite complexé : on a le sentiment d’être paralysé. Il faut travailler pour retrouver une identité». La prison, malgré toute l’horreur que son souvenir éveille chez Malika Oufkir, possède sa face claire : «La prison est comme un labyrinthe : si vous possédez la force et la curiosité pour vouloir en sortir, vous vous dépassez vous-même». Vingt ans passés entre 4 murs transforment la souffrance en expérience : «La fracture, au sens propre du terme, la plus déterminante a été celle de la mort de mon corps. De fracture en fracture, j’ai franchi des portes, jusqu’à atteindre la dernière : celle qui reflétait ce que j’étais». La détention a fait de Malika Oufkir un être différent, en déphasage avec le monde, “ce qui est, comme le dit mon frère Raouf, la meilleure façon de s’imposer”. Différente, parce qu’en prison elle a appris l’essentiel : «Mes priorités ne sont pas forcément celles des autres». Débarrassée des apparences et des a priori, elle dit «être profondément heurtée par la souffrance des autres». «J’ai beaucoup de mal à supporter le “zapping” que font les gens lorsqu’ils voient des images de famine ou de guerre». Face à la vie réelle, Malika Oufkir se compare au désert, pays des Berbères, les hommes bleus et fiers dont est issue la lignée de son père. «Je suis extérieurement démunie, et intérieurement enrichie». Un enrichissement qui va jusqu’à l’impensable : le pardon. «J’ai découvert la tolérance et, à travers elle, qu’il n’y a pas de justice, explique-t-elle. Quand j’ai dépassé la haine, qui affaiblit et rend terre-à-terre, j’ai ressenti un bien-être intérieur qui m’aide beaucoup à vivre». Elle tient à effacer le passé, et s’est juré depuis longtemps de «ne jamais faire l’amalgame entre un père (Hassan II) et son fils (Mohammed VI)». Ce passé qui la hante, malgré toute sa dignité, son humour, son élégance, lui a laissé des traumatismes qui s’estompent très difficilement : la peur affreuse des gradés, le choc des clés, sortir de chez elle entre chien et loup, ou les éclairages «tamisés», qui lui rappellent trop les mèches de bougies de sa cellule. «Je ne suis pas toujours disponible pour la liberté». La liberté, pour celle qui a passé la moitié de sa vie enfermée, c’est l’isolement : «Être enfermée dans l’obscurité est pour moi un refuge, mon monde à moi». À la fin de l’entretien, Malika Oufkir est épuisée. La «prisonnière» n’en a pas fini avec ses démons, mais elle dédie «toutes ces années de souffrance à (son) pays», pour lequel son livre est «une déclaration d’amour». Avant de s’en aller sur ces derniers mots : «La vie m’a vengée : je suis là. La mort n’a pas voulu de moi».
C’est avec une certaine appréhension, mêlée de curiosité et d’émotion, qu’on attend de rencontrer Malika Oufkir, fille aînée du général berbère assassiné après avoir attenté à la vie du roi Hassan II du Maroc. La lecture de son histoire, qu’elle a racontée à la journaliste Michèle Fitoussi, et qui a paru chez Grasset en février dernier sous le titre “La prisonnière”, réveille des centaines de questions qu’il va falloir poser en un temps record. Les photos récentes d’elle montrent une très belle femme, mais elles restent pourtant loin de la réalité : Malika Oufkir, après vingt ans de privations, d’humiliations et d’isolement, est le symbole de la vie et de la noblesse d’âme. Rencontre avec une reine de courage. Au moment des présentations, le regard de Malika Oufkir plonge dans celui de son...