Critiques littéraires

Ode à la jeunesse de Latakieh

Ode à la jeunesse de Latakieh

D.R.

Khaled Khalifa (né près d’Alep en 1964) nous a quittés en octobre 2023. Son dernier roman, publié posthume par son éditeur Naufal / Hachette Antoine, vient tout juste de paraître sous le titre Les Poissons morts respirent les écorces de citron.

De Éloge de la haine, à Personne ne priera sur leurs tombes, en passant par Il n’y a pas de couteaux dans les cuisines de cette ville et La Mort est une corvée, Khalifa n’a eu de cesse de nous surprendre avec les titres poétiques et extrêmement éloquents de ses romans. Ceux-ci tendent à reprendre des moments ou éléments-clefs de l’histoire et à représenter le réalisme magique subtil dont l’auteur était friand.

En l’occurrence, le titre réfère au fruit très présent dans la ville de Latakieh (le citron) où se déroule l’histoire, et à la destruction du littoral de ladite ville par le régime dans les années 1980-1990, une des multiples formes de la répression (les poissons morts). Mais aussi, le titre offre une image paradoxale qui résume la tragédie moderne qu’est l’histoire de Sam, Mariana, Moussa, et Manal, les quatre protagonistes principaux du roman, qui ne sont autres que les quatre narrateurs qui reprennent chacun, à la première personne du singulier, dans l’une des quatre parties du roman, l’histoire de leur amitié – et de son délitement.

Sam est issu d’une famille affiliée au régime. Bien qu’il ne soit sans foi ni loi, et qu’il s’efforce de se soustraire à l’influence de son puissant cousin, Sam va finir par se ranger dans les rangs.

Mariana qui vit avec Sam une histoire d’amour passionnée et destructrice, va éventuellement épouser un George médiocre, pour s’installer avec lui dans un mariage fade à Boston – tout en revivant sa passion pour Sam à chaque visite à Latakieh.

Moussa, fils d’une famille puissante et riche de propriétaires terriens, cherche, lui aussi, à se détacher de la culture (féodale) de sa famille, mais finit par accepter le cadeau que lui fait son grand-père : un espace commercial dans la rue la plus passante de la ville. Son mariage avec Manal sera la seule expression de sa rébellion.

Manal est issue des milieux les plus pauvres de la ville, et d’une famille stigmatisée par un père trafiquant de jeunes filles pour mariages temporaires (y compris sa propre fille Rima), devenu en parallèle laveur de corps dans l’espoir de blanchir sa réputation. Manal parvient à échapper à la mainmise de son père et trouve son salut dans la littérature. Mais la culpabilité l’empêche de rompre avec sa famille malgré les souffrances infligées.

Les quatre personnages font partie, avec Rony, le cousin de Mariana, et Yara, de la bande de rock des Black Birds. C’est leur amour de la musique et leur désir de crier leur révolte qui les unissent. Une soirée de concert mémorable sera leur seul vrai moment de gloire. Après ce succès, chacun des protagonistes racontera, à sa façon, le déclin de leur amitié. Celle-ci ne survit pas à leurs différends.

Les Poissons morts respirent les écorces de citron est un roman sur le passage à l’âge adulte, dans la mesure où il suit la transformation d’une bande de jeunes issus de sectes et milieux sociaux divers, alors que ceux-ci entrent dans la maturité. De là où ils étaient rebelles, en opposition violente à la société sectaire et traditionnelle, ils finissent tous par succomber.

Dans son dernier roman, Khalifa nous offre une ode magnifique à la jeunesse. La jeunesse folle, nourrie de rêves impossibles. Jeunesse flamboyante qui se déploie dans une vie sauvage, désinhibée et chaotique, comme Khalifa lui-même aimait la pratiquer. Tous seront cependant rattrapés par leurs destins, car tous demeureront prisonniers, dans une certaine mesure, de la société contre laquelle ils s’étaient soulevés.

Le roman décortique la façon dont le système se maintient et se reproduit dans l’intimité des rapports humains, qu’ils soient amicaux ou amoureux. Il en expose la mécanique. Comme par exemple dans les premières pages du roman où, prise en flagrant délit de consommation de haschisch, toute la bande est embarquée par la police. Sam, ne voulant pas voir ses amis humiliés et mis en danger, va faire jouer de ses relations. La simple mention du nom de son puissant cousin et de sa mère va suffire à les faire libérer, lui, Moussa et Rony… Fait par amour, ce geste de Sam est cependant lourd de conséquences, et illustre leur dépendance au système qu’ils haïssent sincèrement et s’acharnent à combattre. C’est dans ce sens que ce roman est une tragédie moderne, un théâtre dans lequel des femmes et des hommes se battent pour se défaire de leur destinée, dictée par leur appartenance sociale. En vain.

Leur échec est à l’image de l’agonie de la ville dont le littoral est détruit par la cupidité, à coups de bulldozers et de pelleteuses. La perte des libertés individuelles est étroitement liée à la destruction de la liberté à plus grande échelle, celle de tout un peuple.

Sam, Mariana, Moussa et Manal, n’auraient-ils vraiment pas pu casser le moule ? Sommes-nous tous, vraiment, comme eux, prisonniers de nos sociétés traditionnelles, sectaires et tribales ? Les enjeux sont élevés, et le roman posthume de Khaled Khalifa, en rendant hommage à l’appétit de la jeunesse pour la vie, semble nous montrer la voie.

Samakoun mayyitoun yatanaffasou kouchour al-laymoun (Les Poissons morts respirent les écorces de citron) de Khaled Khalifa, Naufal / Hachette Antoine, 2024, 264 p.

Khaled Khalifa (né près d’Alep en 1964) nous a quittés en octobre 2023. Son dernier roman, publié posthume par son éditeur Naufal / Hachette Antoine, vient tout juste de paraître sous le titre Les Poissons morts respirent les écorces de citron.De Éloge de la haine, à Personne ne priera sur leurs tombes, en passant par Il n’y a pas de couteaux dans les cuisines de cette ville et La Mort est une corvée, Khalifa n’a eu de cesse de nous surprendre avec les titres poétiques et extrêmement éloquents de ses romans. Ceux-ci tendent à reprendre des moments ou éléments-clefs de l’histoire et à représenter le réalisme magique subtil dont l’auteur était friand.En l’occurrence, le titre réfère au fruit très présent dans la ville de Latakieh (le citron) où se déroule l’histoire, et à la destruction du...
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