Un gâteau à message pour le droit à l’avortement. Photo tirée du compte Instagram Sweetfeminist
Devenu le dernier salon où l’on cause en étalant toute sa vie sous toutes les coutures (du mariage à la naissance des enfants, en passant par les goûts, les couleurs et l’intimité de chacun), les internautes viennent d’ajouter à Instagram un zeste de politique et de militantisme. Cependant, pour rester dans le style paillettes, scintillement et glamour, et dans un ton de légèreté et de gourmandise qui séduit tout le monde, le culinaire y a creusé sa place. Et plus précisément la pâtisserie. Ainsi, parallèlement à des manifestations diverses, des militantes et des activistes ont choisi d’exprimer leurs prises de position par le biais de gâteaux-messages qu’elles confectionnent à cet effet.
Dans cet esprit très américain, deux cheffes doublées d’artistes, Leah Rosenberg et Tess Wilson, ont créé un site intitulé Protest Cakes. Car pour elles, la pâtisserie est le meilleur moyen de mettre en lumière les conflits qui les passionnent et d’aider à les résoudre. Elles précisent : « Un gâteau est fait pour être partagé, c’est donc un bon porteur de message et un excellent moyen d’expression démocratique, surtout lorsqu’il est posté sur Instagram. En tant que cheffes pâtissières, le gâteau est devenu notre moyen de lancer une action. »
Les couleurs de la bannière LGBT ornent ce gâteau appétissant. Photo tirée du compte Instagram Protestcakes
Une pâtisserie aux épices des pays bannis
Ainsi, pour exprimer leur refus de la loi interdisant l’immigration, elles ont concocté le Seven Nation Cake avec des ingrédients provenant de pays « indésirables ». Tels des dattes de Libye, du mastic du Yémen, de l’arak d’Irak, du thé d’Iran, du hawash et du sorgho de Somalie. Les noms de ces composantes sont inscrits sur des petits papiers piqués sur le dessert. Un autre gâteau, qui s’intitule Smog Cake, est surmonté d’un nuage gris charbonneux de barbe à papa. Il a été créé pour contester la nomination d’un expert de l’environnement, jugé inadéquat, auprès de l’Agence US de l’environnement.
Ailleurs, le site Thesweetfeminist regorge de pâtisseries chargées de décorations et de messages, dans le but d’exprimer le droit à l’avortement. Sur l’une des recettes d’un simple gâteau à la vanille, orné de fleurs en chocolat, on peut lire : « L’avortement sauve des vies ». Une tarte recouverte de crème rose dit : « Vous n’êtes pas seul ». Et comme personne n’a encore oublié le mouvement Black Lives Matter, qui fait encore beaucoup lever la pâte et les fonds, dans ce même esprit, Bakers Against Racism se décrit comme une communauté sociale, unissant les boulangers et les artistes du monde entier pour lutter contre le racisme sous toutes ses formes. À partir de l’idée de vendre des parts d’un dessert pour la somme de 8 dollars chacune, la designer de ce groupe avait réussi une importante vente internationale de gâteaux en faveur de la lutte contre toute discrimination. Outre leur goût, savoureux, ces gâteaux à connotation politique se font les ingrédients de levées de fonds pour promouvoir une cause donnée. Outre ce phénomène très américain, ce procédé a été repris par des toques ukrainiennes au profit d’associations humanitaires sous l’intitulé « CookForUkraine ». Le site de collecte de fonds de ce collectif indique son but :« CookForUkraine veut augmenter la prise de conscience de la crise humanitaire à laquelle le monde est actuellement confronté, ainsi qu’à collecter les fonds nécessaires pour aider les enfants et les familles en Ukraine qui ont été déplacés en raison de la situation actuelle. »
Le Seven Nation Cake contre les lois interdisant l’immigration préparé avec des ingrédients provenant de pays « indésirables ». Photo tirée du compte Instagram Protestcakes
Des gâteaux électoraux
L’idée d’utiliser le gâteau comme catalyseur de changement et comme forme de protestation semble étonnante « mais efficace », soulignent les auteurs de Protest Cakes. « Le gâteau est certes éphémère, temporaire et bref dans son plaisir avant d’être consommé. Nous espérons que le besoin de protestation sera également temporaire et les conflits mis en cause résolus. » La pâtisserie comme arme politique n’est pas nouvelle. C’est ce que note l’historienne culinaire KC Hysmith : « Les suffragettes américaines avaient utilisé la nourriture et la pâtisserie pour convaincre le corps électoral, uniquement masculin à l’époque, que si elles obtenaient le droit de vote, les femmes ne renonceraient pas à leurs “devoirs féminins” à la maison et au foyer. » L’historienne ajoute : « Plus tard, les femmes ont préparé ce qui est devenu connu sous le nom de “gâteaux électoraux”, pour encourager les électeurs à soutenir des causes qui leur tenaient à cœur. » À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les suffragettes ont inclus plusieurs de ces recettes dans les livres de cuisine qu’elles avaient publiés. Entre l’art de réussir une dinde rôtie ou un gratin de patates douces, elles glissaient subtilement des parenthèses satiriques. Pour exemple, la tarte pour le mari incrédule d’une suffragette, dont la croûte « devrait être mélangée avec tact et doigts de velours ».
Rappelons qu’après une longue lutte, les Américaines ont pu aller aux urnes en 1920. Sans se reposer sur leurs lauriers, et décidées à avoir leur mot à dire par tous les moyens dans tous les aspects de la vie du pays. Mais qui aurait pensé que le gâteau allait mener à tout, y compris à la Cour suprême américaine ? En décembre 2017, cette plus haute instance du pays de l’Oncle Sam a eu à traiter une affaire sur le refus d’un boulanger (anti-LGBT) de préparer un gâteau pour la célébration du mariage d’un couple gay. La cour a tranché en faveur du boulanger au nom du droit à la liberté d’expression.



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