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Nos lecteurs ont la parole

Je t’aime Liban

Il y a un peu plus d’un an, le 8 octobre 2023, pour la première fois de ma vie, je foulais le sol libanais.

De ce pays, je ne connaissais rien. Ni son histoire, ni son peuple, ni ses paysages. Pas même sa cuisine. C’est bon de ne rien connaître. Ça permet de tout découvrir. Et il n’est de bonheur sans surprise.

C’est donc en vierge personne que je vins au pays du Cèdre. J’avais alors 45 ans et, pour la première fois depuis bien longtemps, je me sentis neuf, moi qui commençais à me croire vieux.

Quelle drôle de date, le 8 octobre, pour venir au Moyen-Orient. L’on m’interrogea : « Es-tu sûr de vouloir y aller ? Tu as vu ce qu’il s’est passé le 7 octobre ? Ce n’est peut-être pas le bon moment ! » Mais moi, je savais que c’était le moment. Je savais que c’est lorsque tout le monde recule qu’il faut avancer ; que c’est lorsque tout le monde panique qu’il faut être serein. Alors, tandis que tous les autres artistes, parfois eux-mêmes libanais, se décommandaient, reportaient leur voyage et leur spectacle, je sautai dans un avion, direction Beyrouth.

Dans l’avion, un pressentiment m’envahit. Je sus que quelque chose d’immense m’attendait. Que cette chose allait surprendre ma vie, la révolutionner. Quoi ? Impossible de le deviner. Ce qui était sûr, c’est que ce qui allait m’arriver au Liban serait d’ordre cosmique. Pas moins. À un moment, j’ai même cru que j’allais y mourir. Je ne savais pas alors que j’allais y renaître.

En France, je dépérissais. J’étais devenu aussi gris que le ciel de Paris. Peu à peu, j’étais devenu un être sans joie, terne. Je ne dévorais pas la vie. C’est elle qui m’engloutissait dans son flot d’ennuis. À l’heure de me coucher, il m’était impossible de raconter ce qui m’était arrivé la journée car il ne m’arrivait plus rien de significatif, de jouissif. J’avais même fini par me résoudre à l’idée que l’existence n’était qu’une lente et longue et déprimante promenade durant laquelle il ne se passe pas grand-chose. Je vivais comme si la vie était un compte épargne. Ce qui lui donne peu d’intérêt.

Puis je découvris le Liban. Et ma vie en fut bouleversée. À jamais.

Liban, tu m’as ressuscité. Tu m’as à nouveau fait aimer la vie. Tu m’as réappris à aimer les hommes. Tu m’as réconcilié avec le genre humain. Si vous êtes fâché, exaspéré, déprimé par l’humanité, rendez-vous au pays du Cèdre. Je vous garantis – vous m’entendez bien ? –, garantis qu’à nouveau vous vous émerveillerez pour cette machine si complexe, si surprenante que nous sommes. Et ce, toutes confessions religieuses confondues, toutes catégories sociales incluses. Au Liban, vous aimerez les pauvres comme les riches, les chrétiens comme les musulmans, les hommes comme les femmes, les enfants comme les vieillards.

Il y a, au Liban, un sentiment du vivant que je n’ai connu nulle part ailleurs. Peut-être parce que la vie, là-bas, est fragile, tient à si peu de choses. Ce qui fait que chaque instant est vécu intensément. Comme si c’était le dernier. On sait que l’on peut mourir, alors on se doit de vivre. Quel contraste avec ces pantins fantomatiques que sont devenus les Occidentaux ! Au Liban, vous parlez avec tout le monde, sympathisez sans que l’intérêt s’en mêle. Un inconnu croisé dans la rue peut devenir un ami pour la vie. Là où, en France, envers l’autre, il y a de la méfiance, au Liban il y a de la curiosité. Là où ici il y aurait de la distance, là-bas il y a la fraternité. C’est pourtant écrit dans notre devise, la fraternité. Eh bien c’est un sentiment que je n’ai connu qu’au Liban. Et c’est encore meilleur que l’amour.

Au Liban, j’ai fait la connaissance de Dieu. Chez moi, en France, j’en avais entendu parler, mais Lui et moi ça n’avait pas matché. J’étais plutôt de ceux qui L’ignoraient et qui se gaussaient de celles et ceux qui le vénéraient. À vingt ans, dans une révélation mystique, Il m’avait quelque peu intéressé, mais je continuais à m’en méfier, trouvant ses ambassadeurs suspects et peu dignes de Lui. Il a fallu que je foule la terre libanaise pour lever mes yeux au ciel. Avec gratitude, respect et humilité. Dieu est né au Liban. Je l’affirme. Regardez les nuages qui dominent Beyrouth : vous comprendrez facilement qu’ils ne sont là que pour qu’Il s’y couche. La nuit, dans la vallée de la Békaa, admirant les étoiles, on s’extasie sur Son art de tisserand. Et dans chaque regard des Orientaux que vous rencontrez, indépendamment de leur confession religieuse, Il est là. C’est Lui qui fait briller leur pupille. En Occident, je vois rarement ces regards. En Occident, je ne sens pas Dieu. Dieu est oriental.

Il y a un peu plus d’un an, le 8 octobre, je foulais pour la première fois le sol libanais. Ce voyage bouleversa ma vie, mon existence, mon rapport aux hommes et à Dieu. En un an, j’y suis retourné cinq fois. Par besoin. Car, désormais, loin du Liban, je fane comme une plante privée d’eau. Je reviens à toi, Liban, pour me ressourcer, pour reprendre une dose de joie. Je suis drogué à toi, merveilleux Liban. Tout est exceptionnel au Liban. Ses paysages, son peuple, son histoire. L’ADN du Liban, c’est l’extraordinaire. Pour le meilleur et, bien souvent, pour le pire. Le Liban est une tragédie grecque. La fatalité y siège, comme Dieu. Régulièrement, la foudre s’abat sur lui. Politique, économique, militaire, mafieuse, le Liban connaît toutes les malédictions, à intervalles réguliers et répétés. Comme s’il était puni d’être aussi beau, aussi bon.

Pendant que j’écris ces lignes, des bombes pleuvent sur ta tête. Ravagent les habitations. Massacrent les populations. Je pleure pour elles. Chaque Libanais tué me fait porter le deuil. En tant que Français, je ne peux qu’avoir honte vis-à-vis de vous, peuple libanais.

Aujourd’hui, et je l’écris en toute lucidité, sans romantisme, sans lyrisme, sans flatterie, je me sens plus libanais que français. C’est pour le Liban que je veux œuvrer. C’est envers le Liban que je ressens une dette. C’est au Liban que je veux vivre. J’ai eu plus de chagrin à quitter un Liban en guerre qu’à retrouver une France en paix. Dans l’avion, je pleurais. Peuple libanais, encore une fois dans ton histoire, tu te dois d’être fort et courageux. Je sais que tu es las, que tu n’en peux plus, que tu voudrais un peu de répit, de tranquillité. Si l’on te fait autant souffrir, Liban, c’est que tu as tout pour être heureux et que l’on te jalouse. Alors, on te convoite, on te fait du mal, on t’abîme, on te meurtrit. Mais n’oublie jamais que tu es naturellement superbe et sublime. Que, malgré les immeubles éventrés, les familles endeuillées, les enfants en guenilles et les parents en banqueroute, la beauté et la bonté ruissellent sur toi, ô grand peuple libanais.

Peuple libanais, mon ami, mon frère, prends soin de toi. Car, encore une fois, tu ne devras compter que sur toi-même. Mais tu te relèveras, car toujours tu te relèves. Même ébranlé, même titubant, toujours tu te remets sur tes deux pieds. Je t’offre ma bien modeste béquille pour que tu prennes appui sur moi. Ce n’est pas grand-chose, c’est même très peu de chose, mais c’est tout ce que je puis t’offrir.

Je t’aime, Liban. Et quiconque a foulé ton sol t’aime et se souvient de toi. Je reviendrai très vite, entre deux bombes, t’étreindre encore plus fort que les fois précédentes. Car, avec toi, c’est à chaque fois plus fort. Et, à nouveau, on rira, on pleurera, on partagera, on festoiera, on s’amusera, on dansera, on s’enivrera, on vivra, car c’est ça le Liban : la grande fête des grandes émotions. Je t’aime.

Olivier SAUTON

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Il y a un peu plus d’un an, le 8 octobre 2023, pour la première fois de ma vie, je foulais le sol libanais. De ce pays, je ne connaissais rien. Ni son histoire, ni son peuple, ni ses paysages. Pas même sa cuisine. C’est bon de ne rien connaître. Ça permet de tout découvrir. Et il n’est de bonheur sans surprise. C’est donc en vierge personne que je vins au pays du Cèdre. J’avais alors 45 ans et, pour la première fois depuis bien longtemps, je me sentis neuf, moi qui commençais à me croire vieux. Quelle drôle de date, le 8 octobre, pour venir au Moyen-Orient. L’on m’interrogea : « Es-tu sûr de vouloir y aller ? Tu as vu ce qu’il s’est passé le 7 octobre ? Ce n’est peut-être pas le bon moment ! » Mais moi, je savais que c’était le moment. Je savais que c’est lorsque tout le monde recule...
commentaires (1)

Waw, merci !

KHL V.

10 h 24, le 17 octobre 2024

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Commentaires (1)

  • Waw, merci !

    KHL V.

    10 h 24, le 17 octobre 2024

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