Pour Audrey Diwan, Noémie Merlant est « Emmanuelle ». Photo DR/Pathé
Elle observe, séduit, s’assume. Au bord d’un avion reliant la frigidité parisienne à la chaleur moite de Hong Kong, le regard intéressé d’un inconnu s’attarde sur ses jambes, sa poitrine, ses lèvres qu’elle mord intensément. D’un clin d’œil, d’un geste discret de la main, elle l’invite à la suivre dans les toilettes de première classe où, sans un mot prononcé, sans volonté de connaître l’identité de l’autre, un ébat sexuel occupe l’espace confiné. Face à la glace et à ce reflet d’éternelle insatisfaite, la jeune brune guide son partenaire et s’abandonne. L’heure est à la satisfaction. Celle de donner plus que celle de recevoir. Celle de prouver à soi-même qu’on peut plaire sans éprouver un quelconque désir. En un demi-siècle, Emmanuelle a bien changé.
Derrière la caméra, Audrey Diwan laisse faire. Exigeante mais en symbiose avec Noémie Merlant, son actrice principale, stricte mais ouverte aux discussions comme aux compromis, la réalisatrice réajuste le mythe à son image, féministe et en totale adéquation avec une époque s’auto-analysant en permanence. « Avec ce film, je cherchais à savoir si l’érotisme a invariablement sa place dans nos sociétés, si on pouvait raconter une histoire de corps en le montrant moins, en restreignant le cadre pour faire travailler l’imaginaire du spectateur », explique-t-elle à L’Orient-Le Jour.
Audrey Diwan et Noémie Merlant sur le tournage à Hong Kong. Photo DR/Pathé
Cinquante ans après l’adaptation cinématographique du roman d’Emmanuelle Arsan (1959) par Just Jaeckin, l’opus continue d’attiser la curiosité et de vaporiser un délectable parfum de scandale. Avec son fauteuil en rotin, ses dialogues crus et sa bande-son signée Pierre Bachelet, la légende persiste. Mais est-elle ajustable à ce XXIe siècle fait de contradictions ?
Répressions et curiosités
Emmanuelle, c’est avant tout le récit d’un physique dénudé qui s’offre à une France conservatrice coincée dans ses préjugés. Frustrés, brimés au pays des Lumières, les penseurs et créateurs font toujours face à la censure sous de Gaulle et Pompidou. Pour transgresser, l’alibi intellectuel se doit d’être solide. L’ouvrage d’Arsan, publié sans le nom de l’autrice et sans mention de la maison d’éditions, se vend dans la clandestinité pendant près d’une décennie, jusqu’à ce mois de 1968 qui libère la parole, mais pas encore les corps.
Giscard et la promesse de plus de « libertés publiques », Bernardo Bertolucci et son Dernier tango à Paris, Marco Ferreri et sa Grande bouffe ‒ à bien moindre mesure ‒ attirent un public bourgeois, signalant l’ouverture des électeurs traditionalistes de droite à un cinéma d’auteur où il n’est pas question de pornographie, mais de cul-intello regardable. À l’égard de ces succès confortant leurs envies de violations artistiques, une poignée de puissants producteurs proposent à Just Jaeckin, un célèbre photographe de mode, d’adapter le sulfureux best-seller sur grand écran. Dans ce roman vendu à dix millions d’exemplaires, une épouse de diplomate multiplie les aventures affriolantes, perdue dans un couple qui ne se suffit plus.
Sylvia Kristel en 1974, la première « Emmanuelle » . Photo AFP
Le cinéaste, luttant lui aussi contre l’ordre établi, se bat pour autoriser la diffusion de son long-métrage dans les salles obscures. Si ce dernier est interdit aux moins de 18 ans, Jaeckin remporte, après un remodelage de quelques scènes, le bras de fer politico-sociétal ayant fait trembler le gouvernement et les beaux quartiers parigots. S’ensuivra un été 1974 vaporeux et torride, marqué par des débats orageux autour d’une sexualité féminine jusqu’alors non discutée et par la gestuelle et l’esprit novateur d’une Néerlandaise inconnue, Sylvia Kristel ‒ qui qualifiera plus tard la saga de « cadeau et de fardeau » tant elle y reste associée ‒, saluée pour son jeu ou décriée pour son rôle de femme-objet.
Libre ou libérée ?
« Je n'avais regardé que 20 minutes du premier film. Quand les producteurs m’ont tendu le livre, je l’ai d’abord lu de manière récréative sans arrière-pensée. Mais ça m'a fait réfléchir. J’ai imaginé un cadre nouveau, une femme sans plaisir. Parce qu’elles existent », détaille Audrey Diwan qui se lance alors dans l’écriture ‒ avec Rebecca Zlotowski ‒ d’une Emmanuelle 2.0, moderne, ambitieuse, sonnée. « J’ai voulu faire table rase du passé, oublier les injonctions faites auparavant à son histoire, même si j’ai certes sous-estimé la portée de ce prénom », avoue la metteuse en scène.
Emmanuelle, incarnée donc par Noémie Merlant ‒ Léa Seydoux, qui a initialement été annoncée en tête de la distribution en mai 2022, s’est finalement désistée ‒ n’attend plus son mari. Célibataire, elle arpente les gratte-ciel du monde entier, mandatée par un grand groupe pour évaluer les qualités des hôtels cinq étoiles. Au cœur de la capitale financière chinoise, un univers glacé se dessine et se capture comme une longue publicité pour fragrance de luxe.
Entre les interminables réunions présidées par le personnage de Naomi Watts et la supervision des travaux d’un établissement en expansion, Emmanuelle tente de renouer avec ses désirs. Avec des hommes, des femmes, à deux, à trois ou seule, l’exploration de soi est décomplexée, mais montrée avec modération. « En se consacrant à ma tâche, je remarque qu’on a uniquement laissé des réalisateurs faire des films sur la jouissance des femmes si celles-ci pouvaient en donner. Ça m’a passionnée et bouleversée », confesse Diwan, qui reconnaît que « ça ne se serait pas fait à ma manière si #MeToo n’avait pas existé ».
Audrey Diwan visionnant les rushes de la journée. Photo DR/Pathé
Si elle admet que les actrices françaises n’avaient pas de mal à se dénuder, c’est « surtout qu’elles n’avaient pas le choix ». Sous le joug d’une contrainte silencieuse, les interprètes féminines se trouvaient en effet forcés d’exhiber ‒ souvent malgré elles ‒ leur plastique pour continuer de jouer et de répondre aux requêtes de petits messieurs tout-puissants les décrivant comme des proies. « Ce n’est que ces dernières années que l’industrie s’est mise à écouter les victimes. Sur le tournage, nous avons travaillé avec des coordinateurs d’intimité pour que chaque scène de sexe fasse sens », étaye la lauréate du Lion d’or 2021.
Nuits câlines et critiques
Au travers d’un scénario souvent glacial, parfois cérébral, Audrey Diwan permet à son Emmanuelle de s'égarer dans une atmosphère climatisée à outrance, quitte à agacer les irréductibles de l’épopée caliente des seventies. « Le clivage est avant tout générationnel. Les plus âgées ne se touchent pas, les plus jeunes se retiennent ou sont démunies de désirs, tandis que d’autres diront qu’Emmanuelle n’est plus bandante. Il ne s’agit pas d’être dans la retenue, mais de comprendre que l’érotisme se situe dans ce que l’on cache », défend la cinéaste, alors que les acerbes critiques s’amoncellent dans les colonnes des journaux et magazines hexagonaux.
Trop sensible, pas assez « orgasmique », le long-métrage présenté en avant-première à la 72e édition du Festival de San Sebastian ne reçoit pas les éloges attendus par la cinéphilie internationale, qui lui prédisait une place dans le palmarès cannois ou vénitien en début d’année. « J’assume. Cette vision féministe fait partie de ma construction intellectuelle, de ma complexité, de mon vécu, de mes racines libanaises. La provocation, c’est facile et c’est trop tard pour s’y plier », se défend Diwan.
Noémie Merlant, « Emmanuelle » de son temps ? Photo DR/Pathé
Dans ce qui n’est donc pas un manifeste sexuel, mais un narratif sensuel, la lascivité, à défaut d’être clinquante ou frontale, se profile dans une gorgée d’eau, un glaçon masturbatoire, une tempête et un embarquement immédiat pour des voyages interdits dans des cabanes surveillées par des caméras. « Emmanuelle en 2024, c’est une femme qui se reconnecte avec le plaisir et la redécouverte d’un corps, c’est simple », analyse la scénariste, originaire du pays du Cèdre. « Mais maintenant, à vous de me raconter. Comment ça se passe à Beyrouth ? » demandait-elle à la veille de la sortie du film dans les salles françaises, le 25 septembre dernier. Que dire ?


