En 2020, Yolande Labaki avait fabriqué 100 poupées offertes à des enfants victimes de l’explosion au port de Beyrouth. Photo Facebook
Elle vous ouvre la porte elle-même. Dans cet appartement d’Achrafieh qui lui ressemble, tout en couleurs et débarrassé du superflu, Yolande Labaki porte ses 97 ans avec grâce. Énergique, enthousiaste, elle révèle quelques toiles destinées à sa prochaine exposition solo prévue en octobre à la galerie Cheriff Tabet.
Non seulement il n’est pas indiscret de lui demander son âge, mais elle l’affiche avec fierté. « Je suis fière d’avoir traversé ce temps en restant intacte et en continuant à faire des choses qui me plaisent », dit-elle. « Tout me plaît, j’aime la vie, j’aime découvrir, j’ai encore plein de choses à apprendre et à faire », ajoute l’artiste, cheveux roux flamme, caftan chamarré. Née Yolande Audi, elle a grandi à Saïda, dans le bâtiment iconique de la savonnerie qui fut sa maison familiale. De son enfance, elle ne garde rien de particulier. Une période classique, tranquille, sans malheurs, sans éclats mémorables. Elle a 8 ans quand la famille déménage à Beyrouth, rue Abel Wahab el-Inglizi. Collège de jeunes filles, adolescence insouciante avec une joyeuse bande d’amis. À la mort de son père, ce sera ensuite le départ en Égypte, pays de sa mère, et puis l’envol vers Paris où, sur les bancs de la Sorbonne, elle se lance dans des études d’histoire de l’art et de littérature. « Des années passionnantes », commente-t-elle, mais le grand élan l’attend ailleurs.
« Une nuit, je vois en rêve un escalier en colimaçon avec deux pieds »
Mariée avec l’ambassadeur Kesrouan Labaki, elle se retrouve en 1966, au seuil de la quarantaine, entre Belgique et Allemagne où se déroulent douze années de vie sociale et familiale qu’elle qualifie de « merveilleuses ». « Cette période était riche en tout, en amitiés surtout, mais aussi en découvertes artistiques. J’allais vers la cinquantaine, le plus bel âge d’une femme. Les enfants avaient grandi, le monde entier était secoué par un vent d’insouciance, c’étaient les années hippies, les Beatles. Je les ai vécues dans les meilleures conditions », affirme celle qui va bientôt, presque sans y croire et en parfaite autodidacte, se révéler une artiste singulière et très vite reconnue. « L’ époque était au surréalisme. Tout le monde ne parlait que de l’art surréaliste, j’en étais imprégnée. Une nuit, je vois en rêve une image claire d’un escalier en colimaçon et, au bas de cet escalier, deux pieds. Une image hallucinante, prégnante au point qu’à mon réveil, je me dis que je dois mettre ça sur papier. Je fouille les tiroirs d’écolier de mes enfants, trouve du papier et une boîte d’aquarelles et je fais un dessin qui me semble pas mal. Je l’accroche au mur », raconte-t-elle. « Mon mari rentre à l’heure du déjeuner et me demande qui a fait ça. Je lui dis que c’est moi. Il est impressionné. Kesrouan Labaki était la générosité même. Il m’a aussitôt entraînée dans le meilleur magasin de fournitures d’artistes et m’a offert le plus beau matériel dont un peintre puisse rêver. Chevalet, couleurs, pinceaux, brosses, tout le nécessaire pour que je m’y mette sérieusement », détaille celle sur qui l’art tombe sans s’annoncer. « Une vanne s’est ouverte, je poursuis ce travail pour le plaisir qu’il me procure. On ne peut pas dire qu’il s’agissait de vocation. C’est un trop grand mot. Je n’ai eu ni vocation ni message à transmettre », dit Yolande Labaki. « C’était simplement une belle aventure qui s’est transformée en un beau parcours. Un jour, nous avons reçu un grand artiste belge, Florent Crommelynck. Il m’a dit qu’il voyait dans mes peintures une cohérence, une idée, une identité. Il m’a déconseillé de m’inscrire dans une académie, m’a poussée à poursuivre ce travail en me promettant de venir régulièrement me conseiller et me guider. Ce qu’il a fait », confie-t-elle. Une première exposition de ses œuvres a lieu au Palais des beaux-arts de Bruxelles en 1974. Elle est légitimée.
Jongler avec les outils informatiques
Dès lors, elle n’a de cesse d’explorer de nouvelles voies, de nouveaux médiums, de plus en plus attentive aux faits contemporains, ce qui confère à son œuvre une pertinence constante. À la question de savoir quel médium lui a procuré le plus de satisfaction, « On ne peut pas dire », répond-elle. « La peinture à l’huile est extraordinaire, c’est un travail minutieux, de longue haleine, beau, fin, raffiné. L’acrylique sèche vite, il faut donc travailler vite. J’ai beaucoup aimé le numérique, j’aime toutes les techniques modernes. Pour ma série numérique, j’ai utilisé des outils comme Correct Draw et Photoshop combinés ensemble. J’ai aussi aimé travailler les boîtes en plexi avec les objets de fouille. C’était très amusant de composer sur Photoshop la scénographie de chaque pièce. J’avais deux mondes entre les mains : un objet âgé de 2000 ans et une mise en scène moderne », détaille-t-elle.
Marchant allègrement vers son centenaire, Yolande Labaki n’a pas encore fait le tour des moyens qui s’offrent à elle. « Aujourd’hui, je m’aventure dans l’intelligence artificielle », annonce-t-elle. « J’ai déjà fait quelques expériences. C’est passionnant. Ce sera ma prochaine aventure, si Dieu me prête vie. Le dialogue avec l’IA est extraordinaire. Tu lui donnes un texte, tu dois le composer, le raffiner, donner le maximum de détails et d’informations, et “elle” te répond », explique-t-elle. « C’est une nouvelle expérience artistique. Je donne beaucoup d’éléments pour avoir un bon résultat. J’ai l’impression de dialoguer avec quelqu’un qui essaie de comprendre ce que je veux. Il faut que mes questions soient claires et précises. Elle est là pour me donner une réponse. Je voudrais avoir quelques années devant moi pour pouvoir réaliser cette aventure », confie l’artiste qui se dit par ailleurs « paresseuse », démarrant sa journée assez tard et gagnant en énergie à mesure que la journée avance. « J’ai des convictions », dit-elle aussi, intimement persuadée que la mort n’est pas une fin mais un « passage », qu’elle espère le moins douloureux possible, vers un inconnu qui lui aussi est aventure. Elle se dit aussi « heureuse d’avoir vécu jusqu’à cet âge et d’avoir eu l’opportunité de faire ce cheminement, comme si l’esprit était plus éveillé en se rapprochant de la fin ».
Trop de fous dans ce monde
Sur la guerre, Yolande Labaki dit qu’elle n’a aucune influence sur son travail : « Je ne suis pas du genre à me lamenter. J’envoie les ennuis dans d’autres sphères. Il y a des sphères dans mes tableaux. » Elle ajoute, désabusée : « La guerre d’aujourd’hui, c’est misère sur misère. Je trouve que trop, c’est trop, il y a trop de fous dans ce monde. Ce sont des combats de fous. Un fou ne peut pas comprendre la diplomatie. Il faut avoir toute sa tête et toute sa raison pour y parvenir. Ici, en Ukraine ou ailleurs, il n’y a que des fous. » « J’aime le Liban, affirme-t-elle, mais pas au point de donner ma vie pour lui. Je suis née ici, je vais finir ici, j’ai préparé ma place, mais je ne suis pas héroïque. » Sans regrets : « J’ai réalisé dans ma vie tout ce que j’avais envie de réaliser. J’ai eu une belle vie, fondé une belle famille, eu une belle vieillesse », dit Yolande Labaki, qui entretient une relation des plus tendre avec ses enfants et petits-enfants, et conseille à ces derniers et à leur génération de « rester soi-même, d’assumer ce qu’on est et ce qu’on veut être ». Quant à donner quelque chose au monde dans lequel on vit, elle souligne que donner est en même temps recevoir. Elle qui a confectionné 100 poupées à distribuer aux enfants éprouvés par la catastrophe du 4 août 2020 dit avoir été mille fois plus heureuse du bonheur de ces enfants qu’ils ne l’ont été eux-mêmes avec leurs poupées.


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