La prison de Roumié, la plus grande du Liban, dans le Metn. Photo d'archives Marwan Assaf
Les prisons et les centres de détention au Liban hébergent actuellement 8402 prisonniers, dont 48 % sont étrangers, notamment syriens (2572) et palestiniens (563). Parmi les détenus, 83 % n’ont pas encore fait l’objet de jugement, un facteur qui, outre la criminalité étrangère, aggrave la surpopulation carcérale. Ces chiffres ressortent de statistiques de la Commission des prisons de l’Ordre des avocats de Beyrouth, présidée par Joseph Eid, sous la supervision du bâtonnier Fadi Masri, et avec la coopération du ministère de l’Intérieur et des Forces de sécurité intérieure (FSI).
Les résultats de l’étude du barreau ont été publiés le mercredi 28 août, après « un travail soutenu de six mois », affirme à L’Orient-Le Jour Me Eid, dont l’équipe est composée de 80 avocats. « Nous avons agi sur le terrain, en nous rendant dans la plupart des 24 prisons et 229 centres de détention à travers le territoire », déclare-t-il, notant avoir vérifié « la conformité des dossiers établis dans les Palais de justice avec le nombre effectif des prisonniers ».
Taux d’occupation de 360 %
La prison de Roumié, plus grand établissement pénitentiaire au Liban, dont la capacité est de 1050 prisonniers, est sursaturée. Selon le rapport de la commission, 3619 personnes écrouées y croupissent, soit un taux d’occupation de 360 %. Le taux est en nette augmentation par rapport à il y a 5 ans, lorsqu’il atteignait 250 %, relève Me Eid.
« Parmi les prisonniers de Roumié, 2850 sont sans jugement », révèle le président de la Commission des prisons, mentionnant aussi la prison de Qobbé (Tripoli), où seules 99 sur 809 personnes incarcérées ont fait l’objet de condamnations. Situation similaire à Zahlé : sur les 686 détenus, seulement 67 ont été jugés. De même qu’à Baalbeck et Jezzine, où 95 sur 102 détenus, et 115 sur 133 attendent respectivement que leurs dossiers judiciaires avancent. À la prison des femmes à Baabda, seules 10 prisonnières ont été condamnées, tandis que 92 autres attendent toujours leur jugement. À la caserne Barbar el-Khazen (quartier de Verdun à Beyrouth) et à la prison de Jbeil, 55 sur 60 et 41 sur 46 personnes incarcérées sont également en attente de verdict. Dans la prison de Douma (nord), aucune des 21 personnes arrêtées n’a encore été jugée.
Maître Eid commente les statistiques en déplorant « la lenteur de la justice ». Pour lui, « les magistrats ne doivent pas se dispenser de travailler quand bien même leurs salaires ne sont pas considérables ». L’avocat exhorte, dans ce cadre, les juges à « trancher les quelque 1000 demandes de remise en liberté actuellement en cours », soulignant que « plutôt que de maintenir en détention les auteurs de certains délits, les juges peuvent simplement leur interdire de voyager ou leur imposer le paiement de cautions ».
Pannes de véhicules et report d’audiences
Outre les atermoiements de la magistrature, Me Eïd évoque d’autres motifs de ralentissement des procès, notamment des reports d’audiences dus à des pannes fréquentes des fourgons consacrés au transport des détenus, ou encore à un manque de carburant alloué à ces véhicules. Il indique, à cet égard, qu’ « en l’absence de budget de l’État, le barreau de Beyrouth sollicite des associations internationales pour tenter d’obtenir la réparation et l’entretien périodique des fourgons ». Et de déplorer : « De nombreux véhicules ont ainsi été réparés par le biais des FSI mais, en parallèle, d’autres ne fonctionnent plus ».
De tels problèmes, ainsi que d’autres, font constamment l’objet de concertations entre les FSI et de responsables de l’Ordre des avocats, affirme à L’OLJ une source sécuritaire. Lors des visites des représentants du barreau dans les prisons, des difficultés sont recensées et des tentatives de solutions recherchées pour réduire l'occupation des établissements pénitentiaires, indique cette source.
Le bâtonnier Fadi Masri évoque pour sa part une autre cause de surpopulation des prisons : l’impossibilité pour de nombreux détenus de régler les indemnités auxquelles ils ont été condamnés en même temps que leurs sanctions pénitentiaires. « Après avoir purgé leurs peines, beaucoup de prisonniers ne peuvent quitter leurs lieux de détention à cause de difficultés à s’acquitter des montants imposés par les juges pour la réparation des préjudices qu’ils ont causés », relève Me Masri. Il rappelle qu’en décembre 2019, sous le mandat Melhem Khalaf, le barreau avait réglé, en lieu et place de nombreux condamnés, toutes les indemnités ne dépassant pas 1 million de livres, dans un contexte où l'effondrement de la monnaie nationale n'en était qu'à ses débuts. Une mesure « difficile » à reconduire dans le contexte monétaire actuel, selon lui.
La densité carcérale est « une bombe à retardement », avertit Me Eid, selon lequel les mauvaises conditions de détention ont des conséquences « désastreuses », au plan sanitaire. Il note qu’« à l’heure actuelle, seuls deux médecins sont en charge de prodiguer des soins dans les prisons », alors que, selon lui, les spécialistes de la santé étaient précédemment au nombre de sept. En cause, des honoraires payés en livres libanaises. Outre les risques sanitaires, l’avocat « évoque un autre impact négatif de la surpopulation pénitentiaire. Celle-ci « défavorise », voire « empêche » toute réhabilitation, réintégration sociale, ou prévention de la récidive, selon lui.
Le président de la Commission des prisons révèle enfin qu’ « un plan d’urgence judiciaire » devrait être bientôt établi pour trouver des solutions, notamment augmenter le nombre de magistrats et accorder l’entraide judiciaire aux prévenus dans le besoin, entre autres.



