Entretiens

Jad Tabet : « L’avenir du port de Beyrouth nous concerne tous »

Jad Tabet : « L’avenir du port de Beyrouth nous concerne tous »

Jad Tabet, ancien président de l’Ordre des ingénieurs et des architectes de Beyrouth, est architecte, urbaniste et écrivain. Auparavant adepte de l’existentialisme sartrien, il se tourne aujourd’hui vers Camus, évoquant la révolte et la quête de sens dans un monde en perte de repères. Il a publié en 2023 une biographie culturelle, architecturale et politique de son père Antoine Loubnãn al-bidãyãt fi sirat mouthaqqaf hadãthi. Ce dernier, influencé par le marxisme et le surréalisme français, est considéré comme l’un des pionniers de l’architecture moderne au Liban. Le livre décrit son parcours professionnel et les courants qui ont influencé ses pensées, tout en retraçant les différentes périodes marquantes de l’histoire du Liban.

L’injustice socio-politique qui a commencé avec le travail atroce et inhumain de la fabrication de la soie au Liban (où les enfants des paysans pauvres étaient soumis à des conditions ignobles), a conduit votre père, Antoine Tabet, vers le communisme, en réaction contre les pouvoirs capitaliste et religieux. Qu’en est-il de notre contexte actuel, et quelle lutte observez-vous ?

Le XIXe siècle a été marqué par une relation essentielle entre la concentration de capital nécessaire à la révolution industrielle et l’expansion coloniale de l’Europe. La montagne libanaise a été transformée en une succursale des soyeux lyonnais avec la monoculture de la soie qui a remplacé les cultures traditionnelles et constitué l’une des raisons principales de la famine qui a fait des centaines de milliers de victimes pendant la Première guerre mondiale. Le rêve communiste est apparu au XIXe siècle comme une réaction à un système capitaliste basé sur une exploitation effrénée de l’homme par l’homme. Mais avec le socialisme réel, l’utopie communiste s’est transformée en cauchemar. Le capitalisme néo-libéral, marqué par le pouvoir des multinationales et la dérégulation des marchés, a eu pour effet la croissance des inégalités et le détricotage progressif de toutes les couvertures sociales qui avaient été acquises grâce aux luttes populaires.

Le Liban est un pays exemplaire à cet égard. Je prétends que nous sommes l’expression la plus achevée du capitalisme néo-libéral, la réalisation suprême du modèle prôné par Milton Friedman et les Chicago Boys. Comment et pourquoi s’opposer à ces dérives ? Essentiellement dans un désir de justice et d’équité. Ensuite, parce que ce nouveau monde dans lequel nous vivons est un monde qui produit des monstres. Partout dans le monde, et même dans la vieille Europe, berceau de l’humanisme, on voit resurgir les fantômes d’un passé que l’on croyait révolu.

Mais les modèles anciens ne peuvent plus apporter de réponse. Le communisme est bien mort et les tentatives de le faire renaître sous des formes plus ou moins modernisées sont vaines.

Il nous faut inventer d’autres formes de luttes. Des luttes qui ne se focalisent pas uniquement sur le politique et l’économique, mais qui abordent les questions de l’identité, du genre, des conditions de vie et de l’environnement qui constitue l’un des défis les plus pressants du monde contemporain. Des luttes qui s’expriment à travers une multitude de formes d’expression, y compris la culture et l’art devenus des foyers principaux de résistance face à la logique du « réalisme économique » ou du repliement sur soi identitaire.

Pour Antoine Tabet, « (l’)architecte, quelle que soit la grandeur de son génie, ne peut échapper aux contraintes du temps et de l’espace pour imposer sa volonté à sa guise… » Quel avenir envisagez-vous pour la profession d’architecte dans un monde en constante évolution, marqué par la montée fulgurante de la technologie ?

Au début des années 60, l’architecte Michel Ecochard racontait que des savants étaient en train de mettre au point des « cerveaux électroniques » capables d’analyser en un temps record les données que l’on leur fournissait et d’y apporter les solutions les plus performantes, s’interrogeant sur l’avenir des architectes face à ces nouvelles technologies. Inspiré par ce défi, j’ai décidé de devenir architecte. Aujourd’hui, face à l’intelligence artificielle, la question se pose à nouveau. Bien que les machines fournissent des solutions basées sur les données, la créativité, l’intuition et la capacité de poser des questions restent des domaines réservés à l’homme, offrant encore une place importante à l’innovation humaine.

Antoine Tabet a initié la rubrique architecturale du premier numéro de L’Orient Littéraire, le 16 juin 1929. C’était l’unique numéro de cette période, puisque les lecteurs ont considéré les idées présentées comme des « balivernes contraires au bon goût ». Là, il a proclamé « la révolte de la pierre contre les ornements qui diminuent sa force et sa cohésion », et a appelé à « un retour à la vérité matérielle ». Comment décririez-vous votre parcours — ou votre révolte — d’un point de vue professionnel et politique, précisément durant les événements majeurs dans lesquels vous avez été impliqué et considéré comme « contraire au bon goût » du « système » : la reconstruction de Beyrouth après la guerre, votre séjour à l’Ordre des ingénieurs et architectes, ainsi que les projets de reconstruction et de réhabilitation du port de Beyrouth après l’explosion du 4 août ?

Mon père est mort quand j’avais 20 ans. C’était le temps des sixties, le temps de toutes les révolutions. Un monde finissait et un autre naissait… Bientôt, un certain mois de mai allait nous apprendre à demander l’impossible. Après la défaite des armées arabes en juin 1967, nous avions mis tout notre espoir dans la révolution palestinienne qui allait renverser les régimes corrompus. Nous voulions changer le monde et croyions dur comme fer que nous étions en train de fabriquer l’Histoire. Très vite cependant, cette ardeur insouciante sera rattrapée par les principes de réalité. La guerre civile au Liban nous apprendra qu’on ne peut pas ignorer impunément les peurs et les atavismes claniques ancrés dans la mémoire des communautés sociales. Le retour lancinant d’une violence qui ne faisait que recréer les conditions mêmes de sa reproduction va peu à peu déchirer le voile de nos illusions reposantes. Très vite, Beyrouth est amputée de son centre et le principe même d’organisation de son espace en sera fondamentalement bouleversé. Peu à peu, la violence va remonter le cours du temps, s’étendant sur les diverses régions du pays, effaçant progressivement les traces de ses mémoires successives.

C’est alors que vous êtes parti ?

J’ai tenté de recommencer ma vie en France où j’ai commencé à travailler sur des projets de type social, comme un centre d’hébergement pour toxicomanes et un autre pour femmes battues, des logements pour les plus démunis ainsi que des équipements publics et des interventions urbaines dans des quartiers en cours de mutation. Bientôt, un nouvel équilibre mondial qui verra le jour après la chute du système soviétique et la première guerre du Golfe mettra un terme à une guerre du Liban devenue absurde, et le débat sur la reconstruction du pays va me rattraper. Je me suis engagé de toutes mes forces avec mes amis et collègues, architectes, historiens, sociologues, économistes, journalistes et artistes contre le projet de reconstruction du centre-ville qui se proposait de raser la mémoire de Beyrouth pour mettre en scène l’image d’une ville nouvelle où règnerait ordre et opulence et où les aménagements urbains, y compris les éléments patrimoniaux préservés et les espaces publics soigneusement dessinés servaient de faire valoir à la spéculation immobilière.

Les fantasmes de la reconstruction vont rapidement s’évanouir et les fantômes du passé ressurgir avec la sclérose d’un système politique basé sur le clientélisme et les privilèges d’une caste qui monopolise tous les pouvoirs, la gestion mafieuse des finances publiques et l’exacerbation des antagonismes sociaux et communautaires.

C’est dans la continuité de cette mobilisation que j’ai été élu à la présidence de l’Ordre des ingénieurs et architectes, face à une coalition regroupant l’ensemble des partis de ce que l’on appelait la « Solta ». Quatre années et demie m’ont permis de mesurer la force de ce système basé sur le clientélisme et le repli sur les clans communautaires pour pallier la démission d’un État qui n’assure aucune protection à ses citoyens. Et lorsque l’explosion du port de Beyrouth fera des centaines de morts et des milliers de blessés et détruira des quartiers entiers de la ville, je m’engagerai à nouveau avec les architectes, les ingénieurs, le monde académique et la société civile pour lancer la « Déclaration urbaine de Beyrouth » et tenter d’imaginer une reconstruction qui ne soit pas un simple replâtrage des quartiers démolis mais qui ouvrirait des perspectives nouvelles pour la ville.

C’est justement dans ce cadre que s’inscrivent les débats que nous lançons aujourd’hui sur l’avenir du port de Beyrouth avec le Beirut Urban Lab et l’Institut Issam Fares de l’Université américaine ainsi que le Centre arabe pour l’architecture. À partir des deux projets présentés à la demande du gouvernement libanais par la Banque Mondiale d’une part et par des experts français de l’autre, ces débats visent à lancer une vaste discussion publique afin d’imaginer comment reconstruire le port avec la ville à l’exemple de nombreuses cités méditerranéennes. Comment mettre en cohérence les systèmes de desserte, résoudre les problèmes d’accessibilité, traiter les problématiques environnementales, permettre un certain degré de mixité entre les fonctions urbaines et les fonctions portuaires, préserver le site de l’explosion comme site mémoriel et mettre en place un système de gouvernance qui assure une gestion efficace, transparente et responsable des activités portuaires ?

Le port a constitué le point de départ du Beyrouth moderne, lorsqu’au milieu du XIXe siècle, une petite médina côtière s’est transformée en relais principal entre l’Europe et l’hinterland arabe. L’avenir du port de Beyrouth nous concerne tous et ne peut pas être décidé entre quatre murs, dans le secret des bureaux d’étude et des administrations officielles.

Loubnãn al-bidãyãt fi sirat mouthaqqaf hadãthi (Le Liban des commencements dans la biographie d’un intellectuel moderne) de Jad Tabet, préface d’Elias Khoury, éditions Riad El-Rayyes, 2023, 335p.

« La discussion sur les projets de reconstruction et de réhabilitation du port de Beyrouth » (conférence des 25 et 27 juin 2024 à l’Université américaine de Beyrouth).

Jad Tabet, ancien président de l’Ordre des ingénieurs et des architectes de Beyrouth, est architecte, urbaniste et écrivain. Auparavant adepte de l’existentialisme sartrien, il se tourne aujourd’hui vers Camus, évoquant la révolte et la quête de sens dans un monde en perte de repères. Il a publié en 2023 une biographie culturelle, architecturale et politique de son père Antoine Loubnãn al-bidãyãt fi sirat mouthaqqaf hadãthi. Ce dernier, influencé par le marxisme et le surréalisme français, est considéré comme l’un des pionniers de l’architecture moderne au Liban. Le livre décrit son parcours professionnel et les courants qui ont influencé ses pensées, tout en retraçant les différentes périodes marquantes de l’histoire du Liban.L’injustice socio-politique qui a commencé avec le travail atroce et...
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