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Culture - Exposition Itinérante

De l'art à contre-courant, en attendant de rejoindre le port de Beyrouth

L’Art Explora Festival, lancé à Marseille il y a quelques semaines, a choisi de mettre à l’honneur différents photographes arabes dans son pavillon photo. Au programme, l’exposition « Contre ; Courant », mise en place par Danielle Makhoul et Amanda Abi Khalil.

De l'art à contre-courant, en attendant de rejoindre le port de Beyrouth

Un programme artistique, l'Art Explora Festival, se dirige lentement vers le port de Beyrouth. Photo DR

Art Explora Festival a choisi de consacrer son pavillon photo à la photographie et l’image en mouvement dans le monde arabe. Aux commandes, deux commissaires d’exposition libanaises, Amanda Abi Khalil et Danielle Makhoul. Ce festival itinérant prévoit de parcourir la Méditerranée jusqu’en 2026.

« Le bateau offre quelques expériences immersives, il s’accompagne de trois pavillons, établis dans des containers que l’on installe sur les quais du port. Une programmation artistique innovante et contemporaine accompagne le festival dans chaque ville visitée », explique vivement Danielle Makhoul. La première étape du périple s’est tenue sur le Vieux-Port de Marseille, entre le 6 et le 18 juin. Entre le 20 et le 29 septembre, cap sur Tanger, puis Rabat, avant de rejoindre Malaga, Durres (Albanie), Rijeka (Croatie), Nice, Athènes, Limassol, Beyrouth, Alger, Lisbonne, Izmir, Tunis. « Amanda Abi Khalil sera chargée du programme du festival à Beyrouth, en 2025. Nous travaillons également sur des possibilités de montrer “Contre ; Courant” (Undertow) au sein de certaines institutions, dans la région arabe et ailleurs », ajoute l’architecte libanaise établie à Londres.

Une vue de l'exposition Art Explora à Marseille. Photo DR

En préparant l’exposition et le parcours du bateau-musée, les deux commissaires n’ont eu de cesse d’interroger la dimension ambivalente de ce voyage, qui fait écho aux routes empruntées par ceux qui cherchent refuge en dehors de leurs pays. « À travers le travail des 20 artistes sélectionnés, nous interrogeons le pouvoir, le privilège et la responsabilité. Notre désir est de montrer la Méditerranée du point de vue des artistes arabes, à travers des récits de migration et d'exil souvent méconnus, et des perspectives négligées. Ces voix résonnent à contre-courant », souligne la commissaire d’exposition. Le parcours offre une pluralité de supports, images, vidéos, journaux, broderies, enregistrements… 

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En voiture avec Sirine Fattouh, le soir du 4 août

Sur un air de Ragheb Alamé…

Le triptyque photographique de Catherine Cattaruzza s’inscrit dans une œuvre qui interroge les espaces abandonnés de Beyrouth, intitulée I Can’t Recall the Edges, réalisée entre 2016 et 2019. « C’est un travail face à la mer, qui représente l’extension réalisée sur le front de mer au centre-ville, et qui matérialise la fragilité du territoire. C’est a posteriori que ce travail est intéressant pour moi ; car depuis que j’ai quitté le Liban, je suis en exil, et je dois tout réapprendre en France. Mais je crois qu’au fond on est tous en exil », constate l’artiste, qui a conçu ses clichés avec des pellicules périmées. « Ce choix appuie la fragilité de l’espace avec un grain explosé et des couleurs très étranges. Les transformations chimiques parlent d’un pays en perpétuelle mutation. Au-delà des remblais faits sur le Normandy, c’est tout un scandale politico-financier qui refait surface, avec la destruction des ruines du souk par exemple », poursuit la photographe.

C’est en chanson que Sirine Fattouh a choisi d’évoquer les chemins tortueux des migrations avec The Welcome Song. « Il s’agit d'une installation vidéo où je me suis filmée avec mon père, nous chantons Hamdellah Aassalemé, de Ragheb Alamé. Lorsque j’étais enfant il travaillait en Arabie saoudite et je l’accueillais ainsi à l’aéroport. Ensuite, lorsque je suis venue en France pour mes études, il a repris la tradition chaque fois que je rentrais pour les vacances. L’œuvre parle de déplacement, de guerre, du temps qui passe et de l’inversion des rôles », explique la vidéaste. Ce travail fait partie d’une trilogie qui explore le chant performatif, et qui a été montrée en décembre dernier à la Villa de Belleville. « Avec The Last Song, je reviens sur un souvenir de guerre et une chanson que ma maîtresse nous avait appris dans un abri. Le troisième opus concerne l’hymne national fredonné par cinq femmes, qui font claquer des ceintures, geste que faisaient régulièrement mes grands frères pour me faire peur. Cette fois, j’interroge le patriotisme, en défiant les gestes masculins et l’autoritarisme », poursuit la jeune artiste.

La Méditerranée vue par les artistes arabes. Photo DR

Broderies palestiniennes, bactéries pelliculaires et autres discours de l’exil

L’artiste Majd Abdel Hamid a vécu entre la Syrie, le Liban, la Palestine et la France. Les pièces présentées dans le pavillon photo appartiennent à une vaste série, Muscle Memory. « L’idée m’est venue de travailler sur l’exil alors que je faisais ma demande de visa d’artiste pour la France. J’ai souhaité travailler le sentiment de deuil ressenti en quittant une ville, tout en m’inspirant d’une tradition du sud de la Palestine. En période de deuil, les femmes trempent leurs robes brodées dans des teintures indigo, puis au fil des lavages, les couleurs des broderies noircissent par endroits. C’est une belle représentation du processus émotionnel de l’exil et de la perte », explique celui qui a photographié différents motifs de fils aux teintes lentement dégradées. « J’ai commencé par créer des motifs brodés, que j’ai associés à des draps, des torchons, teints puis frottés avec une brosse à dents », poursuit le brodeur, dont les œuvres exposées rendent compte de la gradualité formelle et chromatique des motifs brodés. « Ce travail qui associe photographies et vidéos est sous-tendu par mes interrogations quotidiennes : comment vivre et accepter des changements forcés, sans céder à la nostalgie ? » ajoute-t-il doucement.

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Les corps-à-corps d’Akram Zaatari

Pour le festival, Lara Tabet réveille chez le visiteur de vagues souvenirs de cours de biologie, mais l’approche est là encore à contre-courant. « Je présente deux travaux, qui dialoguent entre eux. Marseille Overflow consiste en une image bactériographique, qui fait partie d’un corpus plus large, cartographie personnelle des toxicités enchevêtrées. Dans ma trajectoire migratoire personnelle et professionnelle, je cherche à rendre visible la microbiologie des cours d’eau, que je rencontre sur mon chemin, en créant des bactériographies. Puis j’incube des micro-organismes aquatiques sur des films photographiques qui vont croître sur la gélatine du film, qu’elles modifient chimiquement et mécaniquement. Ces micro-organismes eux-mêmes vont créer des images et des imaginaires rendus visibles », explique l’artiste médecin, qui avait déjà utilisé cette technique pour The River, lauréat du prix Sursock en 2018. Marseille Overflow représente un jour d’août 2022, où les plages de Marseille ont été fermées à cause d’une contamination bactériologique. Ce qui m’intéresse, c’est la gestuelle performative de l’artiste et du scientifique, et la correspondance entre les échelles macroscopiques et microscopiques qui rendent visibles les forces invisibles qui nous entourent », poursuit l’artiste. On pouvait s’y attendre, Nitrate fait référence aux explosions au port de Beyrouth, mais le cheminement artistique, lui, surprend. « On vivait près de tonnes de nitrates d’ammonium utilisés comme fertilisateurs, on n’avait aucune idée de ce danger de toxicité chimique. Ce corpus a été fait pendant une résidence au musée Nicephore Niepce, à Chalon-sur-Saône. J’ai décidé de travailler avec leurs archives de films en nitrate, qui ne sont plus utilisés depuis les années 50, car ils sont facilement combustibles », ajoute la scientifique, qui les a ensuite numérisés. « L’idée est d’être en contact avec la toxicité de manière consciente, tout en respectant le protocole sanitaire indiqué, pour proposer une contre-histoire où on est conscient de la toxicité qui nous entoure. Les œuvres produites sont abstraites, elles renvoient à des territoires géographiques des bords de Saône très anciens, dont les détails ont disparu. Tous mes travaux reprennent cette cartographie de la migration forcée, que j’ai vécue en 2020 en quittant Beyrouth », conclut sobrement Lara Tabet.

En résonance avec les tentatives de spatialisation du ressenti de l’exil, les travaux de Sara Kontar, Randa Maroufi, Badr el-Hammami, Akram Zaatari, Nabila Halim, Bouchra Khalili, Imane Djamil, Younès ben Slimane, Valentin Noujaim, Hiwa K., Rania Stéphan, Firas Schéhadé, Mounira el-Solh et Sara Sadik, ainsi que ceux du collectif d’artistes Forensic Oceanography. Un programme intense et stimulant, au fil de l’eau, qui se dirige lentement vers le port de Beyrouth. 

Art Explora Festival a choisi de consacrer son pavillon photo à la photographie et l’image en mouvement dans le monde arabe. Aux commandes, deux commissaires d’exposition libanaises, Amanda Abi Khalil et Danielle Makhoul. Ce festival itinérant prévoit de parcourir la Méditerranée jusqu’en 2026. « Le bateau offre quelques expériences immersives, il s’accompagne de trois pavillons, établis dans des containers que l’on installe sur les quais du port. Une programmation artistique innovante et contemporaine accompagne le festival dans chaque ville visitée », explique vivement Danielle Makhoul. La première étape du périple s’est tenue sur le Vieux-Port de Marseille, entre le 6 et le 18 juin. Entre le 20 et le 29 septembre, cap sur Tanger, puis Rabat, avant de rejoindre Malaga, Durres (Albanie), Rijeka (Croatie), Nice,...
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