Les trois « Graces » de (et avec) la chorégraphe Silvia Gribaudi. Photo Matteo Maffesanti
Le public libanais a rendez-vous le 9 juillet au théâtre al-Madina* avec la chorégraphe et performeuse italienne Silvia Gribaudi, qui revient pour la 3e fois au pays du Cèdre avec Graces, un spectacle de danse contemporaine qui lui a été inspiré par la fameuse sculpture Les Trois Grâces d’Antonio Canova.
Sur une proposition du Beirut Physical Lab, soutenue par l’Institut culturel italien, Gribaudi assurera également une semaine d’ateliers de technique de danse (dont une journée ouverte à tous) intitulée « Free Bodies ».
Beirut Physical Lab est un centre innovant accessible à tous dédié à la danse contemporaine fondé en 2021 par Bassam Abou Diab, qui sera rejoint plus tard par la cofondatrice Andrea Fahed. La plateforme vise à former la nouvelle génération d’artistes en leur offrant des opportunités éducatives et de performance qui contribuent à l’évolution des arts de la scène au Liban et à multiplier les possibilités pour les créateurs dans ce domaine. L’organisation croit au pouvoir du mouvement pour dépasser les barrières de races, d’origines socio-économiques, de religions, d’orientations sexuelles ou de genres. Ce qui passe par un réseau d’échange et de collaboration avec des artistes locaux et internationaux, dont Silvia Gribaudi.
Le directeur du Centre culturel italien, Angelo Gioè, qualifie sa performance d’unique en précisant que c’est l’atelier qui l’a aussi convaincu de financer le projet qui permet de semer une graine au Liban. Il souligne qu’avec Silvia Gribaudi, il ne s’agit pas seulement de danse mais de théâtre car sa recherche puise dans l’inclusion comme dans la confrontation avec le tissu social culturel dans lequel le spectacle se déroule. « Son message n’est pas banal, il induit le public à questionner l’âge par exemple et d’autres canons habituels de la danse dans un mélange de beauté alternative et de légèreté » explique Angelo Gioè à L’OLJ.
Une chorégraphe anticonformiste
Chorégraphe et performeuse italienne multiauréolée, Silvia Gribaudi se distingue par son exploration de l’impact social des corps. Une direction qu’elle a empruntée en exposant d’abord son propre corps à ses possibilités physiques sur scène seule ou avec les autres. Sa compagnie, Silvia Gribaudi Performing Arts, a élaboré un langage chorégraphique unique en plaçant l’humour et l’interaction entre les interprètes et le public au centre de ses créations. Lauréate de nombreux prix, Silvia Gribaudi adopte une approche artistique qui privilégie le dialogue et l’empathie.
Ses œuvres, souvent présentées dans des festivals internationaux, intègrent des éléments de la danse classique en même temps qu’une touche d’ironie et de poésie. Très portée sur les questions sociétales et les transformations culturelles, elle déconstruit souvent dans ses chorégraphies les stéréotypes. Graces, sa création présentée à al-Madina, inspirée par la sculpture en marbre d’Antonio Canova réalisée entre 1812 et 1817 et représentant trois filles de Zeus – qui incarnent la joie, le charme et la beauté –, n’y échappe pas. À de nombreux égards, cette œuvre a été considérée comme un écart, mais elle est maintenant admise par beaucoup comme étant un modèle de la beauté. L’œuvre de Canova a interrogé la conception baroque des formes : elle représente les Charités (déesses personnifiant la vie dans toute sa plénitude et assimilées aux Grâces par les Romains), en jeunes déesses sveltes et nues, se serrant les unes les autres, leurs têtes se touchant presque, d’une façon telle que certains l’ont considérée comme une œuvre empreinte d’érotisme. Gribaudi renverse cette œuvre et met en scène trois figures masculines qui occupent un espace et un temps suspendus entre l’humain et l’abstrait : un lieu où masculin et féminin se rencontrent sans rôles définis et dansent au rythme de la nature elle-même et de l’écho du public.
L'affiche du spectacle de danse qui sera présenté le 9 juillet au théâtre al-Madina. DR
Trois hommes pour casser les stéréotypes
Sur scène, il y a donc trois interprètes masculins – Siro Guglielmi, Matteo Marchesi, Andrea Rampazzo – aux côtés de Silvia Gribaudi. « Nous avons décidé de travailler avec trois hommes pour casser les stéréotypes car d’habitude, la beauté et la grâce sont conjuguées au féminin, nous voulions montrer que les hommes sont également capables de mouvements harmonieux », explique Silvia Grabaudi à L’OLJ. « Mais comme je suis aussi sur scène, nous interrogeons forcément la question du genre, surtout qu’il s’agit de déesses et que du coup nous nous positionnons au-delà de cette identité. » Les sujets de la beauté et la perfection nourrissent Graces dans lequel Sylvia Gribaudi explore le sens de la perfection dans nos sociétés. « Une beauté qui émanerait peut-être de nos imperfections », dit-elle. « Nous posons au public des questions sur sa définition et l’invitons par là même à interagir, ce qui place le dialogue au centre de l’œuvre à l’heure où la communication honnête avec les autres devient de plus en plus difficile. Dans Graces, nous partons de la perfection du corps pour atteindre celle de nos relations entre humains imparfaits. Des relations qui ne peuvent aboutir que lorsque nous sommes prêts à admettre nos échecs. À chaque chute, nous nous relevons et créons un nouveau lien avec le public, qui s’installe dans la curiosité de découvrir l’autre plutôt qu’à le juger », poursuit la chorégraphe.
« Graces a été un moment charnière dans ma vie personnelle, une sorte de renaissance », indique-t-elle. Et d’enchaîner, tout sourire : « Nous allons bientôt compter 200 représentations de ce spectacle, qui, à la base, est une toute petite production que nous avons tellement fait voyager et qui a rendu les gens tellement heureux que je me rends compte qu’il est en fait source de joie. » « Je ne sais pas vraiment pourquoi d’ailleurs, mais le public en sort ravi à chaque fois. Peut-être est-ce dû à la complicité qui existe entre les danseurs et à l’énergie qu’elle canalise, qui dépasse l’esthétique et souffle un vent de liberté », poursuit Silvia Gribaudi. « Le manque de contrôle absolu sur ce qui se passe sur scène est pour la chorégraphe un autre moteur de cette énergie qui respire la prospérité, la joie et la splendeur, thèmes de cette œuvre qui nous dit essentiellement qu’il est possible de revenir à ces qualités pour retrouver une société pacifique » déclare-t-elle. Une joie en somme qui se cultive, comme celle de Spinoza.
Le spectacle repose sur les bases de la danse classique et planche surtout la nécessité de créer un cadre où l’artiste peut éprouver une liberté personnelle au sein d’une structure, permettant à la chorégraphie d’évoluer en fonction du dialogue instauré entre les danseurs et Silvia Gribaudi. « Vu le nombre important de représentations, la chorégraphie est bien huilée, parce que nous en avons défini la structure avec le public, qui devient partie prenante, et aussi parce qu’elle passe par l’humour qu’on ne cerne qu’avec les gens, dans un processus d’action/réaction qui est devenu clair après tout ce temps », confie la chorégraphe.
Silvia Gribaudi avoue quand même, dans un petit clin d’œil à l’Italie, qu’il est toujours plus difficile de déconstruire le genre en terrain familier. Et quand on lui demande de le définir, elle répond : « Pour moi, le genre est lié au mystère, c’est un lieu secret. »
*« Graces » de Silvia Gribaudi au théâtre al-Madina le 9 juillet à 21h.

