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La sélection (ligne de front) de Caroline Hayek

Chère lectrice, cher lecteur,

Cela fait des semaines, (sinon des mois), que je passe entre les mailles du filet. Mais il y a quelques jours, on m’a signalé que je ne pouvais plus « y échapper ». Alors me voilà, à vous écrire sans trop savoir quoi dire. À trop vouloir savoir la recette d’un plat, on finit par ne plus en apprécier la saveur.

Notre rôle en tant que journaliste est de nous mettre au service des faits, qu’il ne faut jamais trahir. Mais il y a aussi tout le reste, notre vécu, notre vision du monde, notre écriture, qui implique une part de subjectivité, qu’il est préférable d’assumer et qui fait aussi la richesse de notre métier. Notre défi a toujours été de raconter la vérité de l’un sans insulter celle de l’autre. De garder un regard critique, même face au drame et même quand l’émotion prend le dessus sans jamais toutefois tomber dans une espèce de relativisme où tout se vaut, ce qui veut dire que plus rien n’a de valeur.

Depuis le 7 octobre, toutes nos certitudes ont été ébranlées. Ce manuel que l’on s’impose est plus que jamais vulnérable aujourd’hui.

Depuis le 7 octobre, j’ai voulu claquer la porte une dizaine de fois. A chaque fois, une force indescriptible m’a repêchée comme pour me dire que notre métier avait du sens. Mais en a-t-il vraiment ? Le 13 octobre, soit cinq jours après le début des échanges de tirs entre le Hezbollah et l’armée israélienne, Lyana Alameddine, Mohammad Yassine et moi avons été envoyés au Liban-Sud, entre le Arkoub à l’est et Khiam à la frontière pour une mission initiale de trois jours. La veille, nous avions mis en place une cellule « sécurité » chargée de surveiller nos déplacements en temps réel. Il s’agissait de couvrir la guerre sans prendre de risques, ou très peu. Des mesures qui pouvaient paraître absurdes pour nos collègues qui ont couvert, sans aucun filet, celle de 2006 ou même la guerre civile. À Marjayoun en fin d’après-midi ce jour-là, il n’y avait plus un chat dans les rues. Un commerçant qui baissait son rideau de fer nous a dit de partir au plus vite. « Mais nous sommes journalistes », lui ai-je répondu, crédule. « Et alors, vous vous prenez pour Goldorak ? ».

Quinze minutes plus tard, les messages sur nos téléphones ont fusé de toutes parts. Un journaliste venait d’être tué. Ce journaliste, c’était Issam Abdallah, photographe pour Reuters, visé par une frappe israélienne alors qu’il se trouvait avec des confrères vers Alma al-Chaab, à une soixantaine de kilomètres de notre position. Nous avons avorté notre mission sans même rendre compte de la journée passée. Et, dans la voiture entre Khiam et Hazmieh, en passant par la Bekaa, nous sommes restés silencieux durant plus de deux heures.

Depuis ce drame, nous sommes retournés au Liban-Sud. Et puis il nous faut couvrir tout le reste. Les faits de société, les faits divers, la politique locale et internationale, la scène culturelle… Tout ce qui nous éloigne, un peu, de cette guerre que le reste du pays ne saurait voir.

Caroline Hayek

Grand reporter

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