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La question d’Occident

La question d’Occident

D.R.

Ma réflexion d’aujourd’hui s’est alimentée de la lecture d’un texte de Arnold J. Toynbee, publié en mars 1922, La Question d’Occident en Grèce et en Turquie, une étude du contact de civilisations (The Western Question in Greece and Turkey, A Study in the contact of civilisations). C’est le résultat d’un voyage d’étude fait en 1921 sur le champ de bataille gréco-turc. Il est témoin de terribles atrocités et son intervention a certainement sauvé la vie de plusieurs centaines de réfugiés turcs.

Il opère deux renversements.

Le premier est le retournement de la question d’Orient. Elle n’existe pas en tant que telle, elle est une question d’Occident dans la mesure où chaque acteur local est persuadé, aussi bien au niveau le plus bas de la société que chez les décideurs, que le conflit engage les puissances européennes à tous les niveaux. Durant la bataille d’Inonü en mars 1921, bien des soldats des deux camps pensaient que c’était une bataille entre la France et la Grande-Bretagne pour la possession de l’Anatolie. Ils étaient persuadés qu’il y avait des officiers de ces pays dans le camp d’en face.

Le paradoxe est là : sur le terrain, les gens sont absolument convaincus que tous les Français et tous les Britanniques suivent attentivement le conflit alors que les opinions publiques de leurs pays sont largement indifférentes et peu informées.

Les intéressés ne peuvent pas croire que l’on se sente éloigné de ce qui leur arrive : « ils insistent (naturellement de façon erronée) que les immenses effets produits tout ce temps en Orient par l’action occidentale doivent être le produit d’une politique. Il est inconcevable qu’ils puissent être involontaires et inconscients. »

Cette affirmation surprenante a une part de vérité. Les puissances occidentales sont bien des protagonistes de cette guerre à distance et les populations souffrantes en sont les pions. Mais, elles le font avec beaucoup d’hypocrisie et en conservant les bonnes manières entre elles.

Toynbee imagine une pièce de théâtre qui s’appellerait Les Patriotes, avec des personnages comme Masaryk, Venizelos, Stambolisky, Pilsudsky, Faysal, Mustafa Kemal, des hommes vivant dans un rêve comme Pitt et Napoléon, puis ce serait la réalité représentée par les bureaux et les couloirs du Quai d’Orsay ou de Downing Street. Et il ajoute la place des observateurs : un chœur impuissant de commentateurs comme lui.

Le second renversement lui permet d’aborder pour la première fois la question des civilisations, et surtout celle du nationalisme.

En raison de l’hégémonie de l’Occident qui a mis fin à l’ordre social traditionnel, les peuples non-occidentaux se doivent d’adopter les formes occidentales de pouvoir. Or, les États de l’Ouest de l’Europe sont fondés sur une homogénéité linguistique et ethnique. La volonté d’homogénéiser les sociétés orientales conduit inexorablement au massacre. Le processus a commencé avec la guerre d’indépendance de la Grèce en 1821.

Ce qui s’est passé en Macédoine et en Anatolie occidentale est la démonstration par l’absurde de la force meurtrière du principe des nationalités. La balkanisation, terme inventé lors de la paix de Brest-Litovsk, va s’étendre jusqu’à l’Inde.

Sans qu’il l’exprime distinctement, il existe bien un second sens à la question d’Occident, celle de l’occidentalisation des Orients.

Le point essentiel est que Toynbee, à qui on doit en pleine guerre la première étude complète du génocide arménien, apparaît cette fois comme très proche des Turcs. Pourtant, durant le demi-siècle qui suit (il meurt en 1975), il ne remettra pas en cause son premier travail.

La différence repose sur le fait que son étude sur le génocide arménien se construit sur la notion juridique de « responsabilité », tandis que Western Question aborde celle de « processus ». Il est possible de mettre des responsables sur le banc des accusés, mais non des processus (« la force des choses », disait Saint Just). Les quatre cavaliers de l’apocalypse sont bien des processus et non des personnes : géopolitique, constitution de l’État moderne, idéologies mobilisatrices, économie de rentes. Ils appartiennent pleinement à la question d’Occident avec leurs aboutissements autoritaires et kleptocratiques.

Un siècle après, les chercheurs forment toujours le chœur grec des observateurs impuissants cherchant au mieux à établir ce qui est dans l’ordre des responsabilités et ce qui est dans celui des processus, entre ce qui appartient à la libre détermination des acteurs et ce qui est le piège des logiques de situations. Parfois, ils reproduisent dans leurs corporations les clivages de leurs domaines d’études.

The Western Question in Greece and Turkey, A Study in the contact of civilisations (La Question d’Occident en Grèce et en Turquie, une étude du contact de civilisations) d’Arnold J. Toynbee, Constable & co., 1922, 420 p.

Ma réflexion d’aujourd’hui s’est alimentée de la lecture d’un texte de Arnold J. Toynbee, publié en mars 1922, La Question d’Occident en Grèce et en Turquie, une étude du contact de civilisations (The Western Question in Greece and Turkey, A Study in the contact of civilisations). C’est le résultat d’un voyage d’étude fait en 1921 sur le champ de bataille gréco-turc. Il...
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