Portraits

Houda Kassatly, la mémoire de Beyrouth

Houda Kassatly, la mémoire de Beyrouth

© Houda Kassatly

Beyrouth, de verre et de couleurs de Houda Kassatly, éditions Al-‘Ayn, 2023, 261 p.

Houda Kassatly a grandi dans une ville divisée en deux parties, dont l’une lui était interdite pour des raisons politiques et sécuritaires. Cette situation a fait naître en elle une interrogation fondamentale : qu’est-ce qu’une ville ? Une ville peut-elle être composée de quartiers ? Deux parties de ville séparées forment-elles une ville ? L’absence de cœur qui les relie ne nie-t-elle pas l’existence même de la cité ?

C’est sur le constat de cette absence qu’a émergé le souhait de s’inventer une ville. En quête d’un territoire en partie fragmenté et dévasté, elle a dû apprendre à vivre dans un monde de conteneurs verticaux (auxquels répondra plus tard la verticalité des bâtiments versus l’horizontalité des bâtisses historiques), de sacs de sable et de barricades. Habitante de la ligne de démarcation, elle devait faire l’apprentissage d’une nouvelle géographie urbaine et de nouveaux chemins et routes, dictés par la survie.

Dans ce cheminement, la photographie de guerre lui a semblé vaine  ; nulle nécessité d’ajouter des images de guerre aux destructions que nous vivions au quotidien. Les traces de la violence sur les bâtiments des villes en guerre et surtout sur leurs immeubles historiques, les plus fragiles, montrent un visage autrement plus douloureux du conflit.

C’est ainsi qu’elle s’est attachée aux maisons qui répondaient à son besoin de poésie, de colorisation et d’apaisement au milieu de cette invasion de violence. Les maisons de Beyrouth qui allaient payer le prix fort de la guerre et de la reconstruction, lui semblaient des lieux de permanence au milieu des sables mouvants qu’étaient devenues nos vies. Elle a donc commencé à les photographier en veillant à garder hors-champ, les hommes qui faisaient la guerre. Les photographies paraissaient magiques tant elles concentraient une multitude de savoir-faire. Les maisons sont œuvre commune puisque de nombreux corps de métier s’associent pour donner ce bel ouvrage. Le souffle des artisans, comme un souffle de vie, insuffle à l’œuvre une âme ancienne. Une âme qui a traversé les siècles, portée par le savoir-faire d’hommes et de femmes qui ont transmis leur passion de génération en génération. Derrière le travail fait main des artisans, de ses plus petites comme de ses plus grandes imperfections, on peut mesurer l’absence de toute économie de temps consacré à l’objet qu’ils fabriquaient et pour lequel ce temps ne semblait pas avoir de prise.

La quête de Houda l’a menée à l’abstraction. Dans un travail resté méconnu, elle s’est concentrée sur les murs de chaux teintée de ces maisons détériorées et labourées par la violence. Ces murs, plus parlants que toutes les images, dénonçaient plus que tout un vécu douloureux.

Avec la sortie de son magnum opus qui paraîtra bientôt, Houda achève un cycle sur Beyrouth en revenant à son premier livre avec Samir Kassir De pierres et de couleurs. Vie et mort des maisons du vieux Beyrouth, publié en 1998. Son nouvel ouvrage, intitulé Beyrouth, de verre et de couleurs (sans sous-titre) reprend la même couverture. À travers ce dernier, Houda veut rendre hommage à Samir Kassir : c’était lui le déclencheur qui l’a menée vers la lumière de l’édition, en lui donnant la chance de publier ce premier ouvrage.

Beyrouth, de verre et de couleurs est un recueil où les images priment. Dans ce livre comme dans les précédents, les photographies de Houda Kassatly cherchent à rendre hommage à une tradition éminemment vivante et aux artisans d’antan, ces hommes du passé tombés dans l’oubli, sans reconnaissance. Mais, contrairement aux œuvres passées qui mettent l’accent sur la destruction de la ville, ce livre parle plutôt de vie que de mort. La couverture est une photo d’une maison dévastée, mais tout le reste montre de maisons actuelles comprenant des vitres colorées, récemment restaurées après l’explosion du 4 août.

L’ouvrage est introduit par un avant-propos de Michel Cassir qui décrit le verre coloré comme « décoration urbaine ou vitrail, (qui) offre à la vue ampleur, saison de fête permanente et miroir de soi-même, du monde ». Il est suivi par un préambule d’Anca Vasiliu qui réfléchit sur « la lumière et les couleurs à l’intérieur des maisons de Beyrouth qui demain ne seront peut-être plus…, d’où la (splendeur) dans (la) fragilité, dans la modestie des moyens et dans la sagesse discrète de son enseignement sur le bien, le bonheur et le beau ». Ce recueil d’images est le fruit d’une déambulation à travers les rues de la ville de Beyrouth, à la quête des maisons ornées de vitraux colorés. Les photographies soulignent la vulnérabilité et la fugacité de la vie, mettant en avant la splendeur de l’éphémère. Ces images, d’une subtilité artistique, captent la lumière intérieure reflétant l’atmosphère des habitations. Chaque intérieur, qu’il soit opulent, modeste ou délabré, devient une fenêtre sur l’âme de ses occupants.

Plus tôt cette année, un autre recueil-catalogue vit le jour. Le Catalogue des portes en bois semi-vitrées de Beyrouth (1920-1955) rassemble photos, tracés de façades et descriptions techniques des composantes et matériaux de portes créées par des ébénistes-poètes sculptant des songes de nature apprivoisée.

Dans son avant-propos du livre Matériel de la vie rurale. Lexique trilingue de la collection d’objets ethnographiques de l’Université de Balamand, Nadine Panayot-Haroun, coéditrice du livre avec Houda Kassatly, éclaircit le processus de conservation et de préservation du patrimoine légué. Ça commence par « le passage du statut privé au statut public », « l’augmentation du bien par son identification, sa connaissance, son interprétation et sa transmission au public », puis « l’entretien et la conservation à long terme ». Kassatly enchaîne avec une introduction « des objets d’autrefois et de leur devenir ». Pour elle, il y a l’objet fonctionnel qui est juste utilisé, l’objet devenu un déchet qui est jeté, l’objet recyclé pour revalorisation, l’objet utilisé pour border l’espace, et l’objet revisité pour détournement de fonction. Elle conclut par les objets devenus précieux, des « objets ordinaires (qui) accèdent au rang d’objets à valeur scientifique, historique et culturelle… économique et affective ». Cet ouvrage met en valeur l’objet qui unit le tangible et l’intangible, qui porte en lui l’écho des moments passés, et l’héritage émotionnel des êtres qui l’ont tenu entre leurs mains.

Les deux œuvres Houses of Beirut 1860-1925 Restoration Manual (2021) et Architectures of Beirut 1925-1970 Restoration Manual (2022) constituent des références substantielles en ce qui concerne l’architecture de Beyrouth. Dirigées par Houda Kassatly, les deux publications abordent de manière exhaustive les aspects multiformes d’une ville ayant subi une dévastation. Les subtilités techniques de la reconstruction, les considérations esthétiques inhérentes à la reconstitution de l’identité de cette ville, et les dynamiques spatiales sont les dimensions architecturales élaborées. Des informations détaillées sont disponibles concernant les systèmes structurels, les traitements de surface, les ouvertures, les étages et les portails. De plus, le contenu englobe des typologies, des ferronneries, l’évolution des espaces communs et l’accessibilité, entre autres aspects.

Des manuels de restauration ont été également publiés par Al-‘Ayn : La Chaux au Liban : histoire et pratique (2022), De terre et de mains d’homme. La Construction d’une maison à coupoles syrienne (2019), De terre et de lumière. Les Maisons à coupoles du nord de la Syrie (2011). Nous pouvons trouver aussi Terre de Bekaa. L’Aménagement de l’habitat rural sur le haut plateau libanais (2000) publié par Geuthner. Ces œuvres sont, selon Kassatly, des manuels dont « la finalité est de donner aux acteurs du terrain (architectes, ingénieurs, restaurateurs, artisans…) quelques lignes directrices, et de capitaliser, autant que possible, les savoirs anciens afin que les interventions actuelles concordent avec la façon de faire des bâtisseurs d’antan, avec leur approche, leur méthode et leurs procédés. » Il est intéressant de noter que les auteurs des ouvrages consacrés aux coupoles, décrivant le processus de construction, ont dû relever le défi de restituer efficacement le savoir-faire impliqué. Heureusement, le projet a été sauvé grâce à une photo déjà prise où l’enduit était parti. La mise en place de l’arc devient explicite.

À ce leg architectural de Beyrouth vacillant entre la guerre et la « reconstruction », Houda Kassatly décida de répondre à la destruction par la construction. Dans cette ville qui est tout le temps confrontée à la disparition, les réflexions profondes sur l’histoire architecturale, les conseils pratiques de restauration, les récits captivants sur l’évolution sociale et les changements culturels et, surtout, les photos de couleur et de lumière qui émergent une beauté poignante des demeures et des espaces, sont tous un vivier généreusement offert par Kassatly pour les générations futures.

Houda Kassatly est à l’origine d’une anthologie digne d’éloges et d’admiration.


Beyrouth, de verre et de couleurs de Houda Kassatly, éditions Al-‘Ayn, 2023, 261 p.Houda Kassatly a grandi dans une ville divisée en deux parties, dont l’une lui était interdite pour des raisons politiques et sécuritaires. Cette situation a fait naître en elle une interrogation fondamentale : qu’est-ce qu’une ville ? Une ville peut-elle être composée de quartiers ? Deux...

commentaires (2)

Minouche et jeanFrancois sont tres admirateurs de ton travail, de ton regard depuis longtemps!!!Bravo Houda.

Breton Jean-francois

15 h 08, le 21 décembre 2023

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Commentaires (2)

  • Minouche et jeanFrancois sont tres admirateurs de ton travail, de ton regard depuis longtemps!!!Bravo Houda.

    Breton Jean-francois

    15 h 08, le 21 décembre 2023

  • Ce travail continu révèle une véritable histoire de Beyrouth, documentée, structurante, en un mot historisante. Un travail sensible, attentif, émouvant qui témoigne d’un attachement profond à Beyrouth et au Liban, et qui le cultive à juste titre. Bravo!

    Agnes COULON

    16 h 29, le 14 décembre 2023

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