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Économie - Focus

La santé mentale, un enjeu économique et sanitaire délaissé par les assurances libanaises

Moins de la moitié des compagnies d’assurances interrogées indiquent offrir une couverture en matière de santé mentale.

La santé mentale, un enjeu économique et sanitaire délaissé par les assurances libanaises

Des manifestants brandissant des pancartes pour soutenir le service d’assistance téléphonique de l'ONG Embrace, à Beyrouth, en 2020. Photo João Sousa.

Alors que les Libanais font face depuis des années à une succession de crises ayant contribué à une hausse des cas de dépression, d’anxiété et d’autres troubles psychiques, la couverture assurantielle en matière de santé mentale s’avère largement défaillante, inférieure à celle des soins de santé physique.

Une anomalie dans un pays où environ un quart de la population libanaise souffrait déjà de problèmes de santé mentale avant 2019, les deux principaux étant l’anxiété et la dépression, selon Georges Karam, directeur exécutif de l’association Idraac, spécialisée sur ces questions. « Après 2019, le nombre (de cas de maladies mentales) a augmenté de façon spectaculaire », dans un contexte notamment marqué par une pandémie mondiale, une crise économique d’une ampleur historique et la double explosion du 4 août 2020, dit le psychiatre sans pouvoir quantifier la hausse à ce stade. Les données ont encore besoin de deux ou trois mois avant d’être publiées, et elles étaient si complexes, explique le médecin, que lui et son équipe ont fait appel à des chercheurs de Harvard pour les aider à les analyser.

L’association Embrace, qui gère la seule ligne d’écoute téléphonique anonyme du Liban pour la santé mentale (1564), a également constaté une hausse de 25 % du nombre d’appels au 1564 au cours de cette période, dont près d’un tiers avec des « idées de suicide ». Pour Mia Atoui, la présidente de l’association, le constat est clair : « Le fardeau des maladies mentales est presque le même, si ce n’est plus, que celui des maladies physiques. »

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Or la question de l’accès aux soins est cruciale alors que la très grande majorité de libanais ne peuvent assumer les prix élevés des traitements et consultations. Mia Atoui, qui est également psychologue clinicienne, explique qu’une séance de psychothérapie privée peut coûter entre 40 et 120 dollars au Liban, tandis que le coût des médicaments varie entre 1 et 2 millions de LL (soit entre 11 et 22 dollars au taux du marché parallèle). « Certains salariés sont encore payés en livres libanaises ; d’autres considèrent qu’un coût de 300 000 LL (pour une consultation dans un centre de soins de santé primaires) est encore trop élevé pour eux », commente-t-elle. Un obstacle qui s’ajoute à ceux liés au transport, au manque de sensibilisation et à la stigmatisation sociale, selon la psychologue. Elle indique par ailleurs que sur les 294 centres de soins primaires gérés par le ministère de la Santé au Liban, seuls 50 proposent des soins de santé mentale. Contacté pour confirmer ce chiffre, le ministère de la Santé n’a pas répondu.

Couverture limitée et variable

Le problème est d’autant plus saillant qu’il est de moins en moins pris en charge par le marché de l’assurance. Pourtant, Georges Karam indique que la Société libanaise de psychiatrie (SLP) était parvenue en 2015 à convaincre « 15 compagnies d’assurances sur les 40 que compte le pays » de commencer à offrir une couverture en matière de santé mentale, plaidant qu’« elles feraient en réalité des économies en réduisant leurs factures liées à la santé physique ». Celui qui était alors secrétaire de la SLP regrette que, depuis « l’effondrement financier de 2019, les compagnies d’assurances trouvent n’importe quelle excuse pour ne rien couvrir, si bien que le nombre de compagnies proposant ce type de couverture a chuté ».

De fait, sur les 12 principales compagnies d’assurances contactées par L’Orient Today, seules cinq (Comin, SNA Liban, Arabia Insurance, AXA Middle East et Bankers) ayant des bureaux au Liban ont déclaré offrir une couverture de santé mentale, à condition que les assurés achètent des produits spécifiques qui incluent cette option. Deux compagnies ont refusé de participer à l’enquête.

Et les produits proposés diffèrent sensiblement : alors que Comin et Arabia Insurance ont déclaré couvrir les séances de psychothérapie, les visites chez le psychiatre, l’hospitalisation et les médicaments pour les régimes individuels et collectifs, SNA Lebanon a déclaré couvrir tous ces éléments, mais seulement pour les régimes collectifs (ou d’entreprise) – la société indiquant néanmoins que le choix des options pouvait être personnalisé dans ce cadre. La compagnie Bankers a, elle, indiqué qu’elle ne couvrait que les urgences, les évaluations psychiatriques et les médicaments (à condition qu’ils soient achetés dans le cadre d’un produit ou d’une couverture distincte). Pour AXA Middle East, la couverture diffère selon qu’il s’agit d’un régime individuel ou d’un régime collectif : s’il est possible d’ajouter et de fournir une couverture pour toute affection mentale dans le cadre des polices collectives, cela n’est assuré que dans le cadre d’un traitement « à l’hôpital » pour les plans individuel et familial. Enfin, certaines sources interrogées signalent que des compagnies d’assurances internationales, telles que BUPA et April Insurance, proposent également ce type de couverture au Liban, même si elles n’y possèdent pas de bureau.

Impact sur la productivité

Ces assurances sont généralement souscrites et proposées par les employeurs de différents secteurs d’activité au Liban. Car, pour les entreprises, l’enjeu économique de cette carence assurantielle est loin d’être négligeable : Embrace indique ainsi qu’un employé sur quatre souffrira d’un problème de santé mentale à un moment ou à un autre de sa carrière, et que le stress et l’anxiété sont davantage des causes d’absentéisme que les pathologies ou blessures physiques. Les recherches menées par le Dr Karam et ses collègues ont par ailleurs montré que les employeurs et les employés perdaient en moyenne un mois de productivité par an au Liban en raison de troubles psychologiques non traités.

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Or seules quelques entreprises libanaises ont pris conscience du problème et s’efforcent activement de fournir à leurs employés les ressources nécessaires pour prendre soin de leur santé mentale. Une employée de Murex, une société de logiciels financiers, explique, sous le couvert de l’anonymat, que son employeur a commencé à organiser des « ateliers collectifs » pour les travailleurs après la double explosion du 4 août 2020 en s’associant à des ONG et à des psychologues. Bien qu’elle ait trouvé utiles ces ateliers, qui portaient sur « l’anxiété, la manière de trouver le sommeil » et d’autres sujets, elle ajoute que « tout le monde n’était pas à l’aise pour partager ses pensées devant d’autres personnes ». Un an plus tard, le régime d’assurance a été modifié pour une police individuelle incluant les visites chez le psychiatre et le psychologue, explique-t-elle. L’entreprise a également fourni une liste de psychologues connus auxquels les employés pouvaient s’adresser.

Cependant, non seulement la majorité des employés des secteurs public et privé ne bénéficient pas de ce type d’avantages, mais peu des quelques chanceux qui y ont accès en profitent. Roger Zaccar, associé fondateur de Comin, affirme ainsi que, alors que sa société avait commencé à proposer une couverture santé mentale il y a environ deux ans, seul un faible pourcentage – non précisé – des assurés se prévalait de cette couverture, car beaucoup ne savaient pas qu’elle était incluse dans leur police. Un constat également partagé par la compagnie Arabia Insurance, qui n’a pas non plus pu fournir le nombre exact de clients ayant eu recours à cette couverture.

Dans ce contexte, la parité entre les soins de santé mentale et physique est-elle envisageable au Liban ? « Nous avons essayé de lancer une initiative en ce sens en contactant les compagnies d’assurances il y a trois ans, mais le projet a été suspendu à la suite de la crise économique », raconte Mia Atoui, avant d’ajouter que le moment était peut-être venu de relancer le débat.

Alors que les Libanais font face depuis des années à une succession de crises ayant contribué à une hausse des cas de dépression, d’anxiété et d’autres troubles psychiques, la couverture assurantielle en matière de santé mentale s’avère largement défaillante, inférieure à celle des soins de santé physique. Une anomalie dans un pays où environ un quart de la population...

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