Chère lectrice, cher lecteur,
Vendredi 13 octobre, il devait être autour de 18h30. Septième jour depuis l’offensive surprise et massive du Hamas contre Israël. Sept jours que la rédaction avait basculé dans un autre monde. Un basculement d’autant plus brutal que jeudi, deux jours avant ce 7 octobre, nous travaillions avec des auteurs, des autrices, des illustrateurs, à la production d’une édition spéciale, inédite : L’Orient-des écrivains.
Qu’il semble loin aujourd’hui ce monde-là.
Depuis l’aube du 7 octobre, et le lancement de l’offensive « Déluge d’al-Aqsa », la rédaction est passée dans le temps de la crise, de la guerre, dans le temps de la couverture en continu d’une actualité violente et volatile. Dans le temps, aussi, des analyses, des décryptages, des reportages et récits. Ce que nous faisons d’habitude, mais que nous faisons, désormais, à un rythme tellement plus soutenu et dans une atmosphère tellement plus lourde.
Vendredi matin, nous nous étions réveillés en apprenant que l’armée israélienne avait ordonné aux habitants du nord de la bande de Gaza, d’évacuer, sous 24 heures, leurs maisons, les hôpitaux, tout… pour se réfugier vers le sud, afin d’échapper à l’offensive annoncée. Cet ordre, en clair, impliquait le déplacement d’un million de personnes, hommes, femmes, enfants, malades, entre les murs d’une prison à ciel ouvert.
Un cauchemar de plus qui venait gonfler le tsunami d’horreurs déversées, en mots et en images, depuis les premières heures du 7 octobre, des prises d’otages et massacres dans les localités frontalières de la bande de Gaza, au déluge de feu sur ce territoire palestinien enclavé et assiégé. En la matière, le pire est encore à venir pour les habitants de Gaza.
Et puis vendredi soir, au jour VII, quelqu’un a relevé la tête de son ordinateur, au milieu du « service actu », et a dit : « Des journalistes ont été blessés au Liban-Sud ». Quelques minutes plus tôt, nous avions décidé de « remonter » les nôtres. Trois journalistes, Caroline, Lyana et Mohamad, étaient partis couvrir les rassemblements propalestiniens à Nabatiyeh. Avec casques, gilets pare-éclats et kit de premiers secours version guerre, ceux comprenant tourniquet et pansements compressifs.
Nous avions prévu de les laisser positionnés au Liban-Sud, pas trop près de la frontière évidemment, durant tout le week-end. Puis il y aurait des rotations entre les journalistes ayant suivi, par le passé, une formation ad hoc. Peu avant 18h, les échanges de tirs entre le Hezbollah et l’armée israélienne se multipliant, nous avions décidé qu’il était préférable que nos trois journalistes se replient sur Tyr, voire Saïda. Quand nous avons appris que des journalistes avaient été blessés, le retour à Beyrouth s’est imposé.
C’est alors qu’une nouvelle rumeur est montée dans le carré dédié à la couverture « En direct » du service actu : un mort en sus des blessés.
Un silence épais s’est répandu dans la grande salle. Un silence lourd et poisseux entrecoupé par des cris, ceux que l’on entendait sur les vidéos du drame nous parvenant.
Il a fallu se remettre à écrire. Écrire que Issam Abdallah, confrère libanais travaillant pour Reuters, avait été tué dans un bombardement imputé, par l’armée libanaise, à Israël. Et que six autres journalistes, de l’AFP, de Reuters et de Jazeera, avaient été blessés.
Depuis le début de cette guerre, six journalistes ont déjà été tués dans la Bande de Gaza. Les témoins ont toujours été gênants.
La rédaction de L’Orient-Le Jour et celle de L’Orient Today sont mobilisées pour vous raconter la suite. Du mieux que nous le pourrons.
Émilie Sueur
OLJ /
le 16 octobre 2023 à 13h38