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Idées - Lorient Des Ecrivains

Une statue pour ceux qui attendent autre chose

Une statue pour ceux qui attendent autre chose

La statue des Martyrs, sur la place éponyme, à Beyrouth, en octobre 2023 Photo Mohammad YASSINE.

Longtemps, à Beyrouth, j’ai cherché les statues. D’ordinaire, les villes en raffolent. Elles en mettent partout. Sur les places, les avenues ou dans les jardins publics. Cela leur permet de se raconter, de se définir. Le voyageur que je suis prend toujours un plaisir particulier à les découvrir. On rencontre ainsi de grands hommes (malheureusement, plus rarement de grandes dames), des allégories de toute sorte, à la victoire, à la liberté, des hommages aux victimes de l’histoire. Parfois, à travers elles, une ville exprime son humour, comme Bruxelles qui a non seulement son fameux « Manneken Pis » mais aussi, et c’est moins connu, sa « Jeanneke Pis » et même son chien, le « Zinneke Pis »… À Dublin, la vendeuse de poissons, Molly Malone, est devenue le visage de la ville, avec son décolleté lustré par toutes les mains qui la caressent en passant. Un peu plus loin, sur l’autre rive de la Liffey, le ton est tout autre. De grandes statues faméliques traînent leur silhouette sur le quai et rendent un hommage bouleversant aux victimes de la Grande Famine du XIXe siècle.

L’héritage, l’identité et l’aspiration des peuples : voici ce qui se joue dans l’érection d’une statue. Parfois, elles traversent le temps sans remous. Parfois, elles font face à la colère des foules et sont déboulonnées à l’occasion d’un changement de régime ou parce qu’une époque ne se reconnaît plus dans les héros d’antan. Il arrive que la jeunesse leur monte dessus avec irrévérence. Mais aussi qu’elle vienne déposer à leurs pieds sa tristesse, comme les fleurs déposées spontanément au pied de la statue de Marianne, sur la place de la République, à Paris, après les attentats du 13 novembre 2015. Lieu de la culture et du souvenir, mais aussi de l’idéologie, la statue est un enjeu complexe qui cristallise toutes les tensions identitaires en essayant de les magnifier.

Chacun son histoire, chaque quartier ses héros

À Beyrouth, ce qui me frappe, c’est qu’elles sont rares. La raison première en est peut-être que l’histoire, ici, ce sont les façades des bâtiments qui la portent. Au fond, la Maison jaune ou l’Œuf de la place des martyrs, ont les mêmes fonctions qu’une statue. Sauvées de la destruction immobilière, elles n’exaltent rien mais restent là, vides et silencieuses, rappelant, chaque jour, les déchirures d’hier.

Comment ériger des statues dans une ville qui n’a pas d’avis commun sur son passé ?

Mais cette rareté raconte également le morcellement identitaire du Liban. Comment ériger des statues dans une ville qui n’a pas d’avis commun sur son passé ? Comment décider de qui fut un héros ? Comment choisir ce qui mérite l’admiration de la postérité dans une ville où les tensions communautaires sont encore si fortes ? Le passé, au Liban, est un sable mouvant. Si l’histoire récente n’est pas enseignée dans les écoles, on imagine mal comment on pourrait décider des scènes historiques que la nation pourrait mettre en fresques. À Beyrouth, chacun a son histoire. Chaque quartier ses héros. Près de la mer, entre l’hôtel Phoenicia et l’hôtel Saint-Georges, à l’endroit où il a été assassiné, on trouve une statue de Rafic Hariri, debout, solide, comme ancré dans la terre. Un peu plus haut, celle de Samir Kassir, assis, invitant le promeneur à s’assoir à côté de lui pour prendre part à la discussion. Mais ces statues représentent des hommes – nécessairement identifiés comme appartenant à une communauté, une idéologie, une vision du Liban. Finalement, ce que l’on entend peut-être le plus en les contemplant, ce n’est pas l’hommage, c’est la menace. Elles semblent rappeler au passant que Beyrouth tue. Elles nous racontent la violence urbaine, le meurtre dans la rue, et pour le dire sans fard, la brutalité du régime syrien. Mais là encore, les Beyrouthins posent-ils tous, le même regard sur ces meurtres ? Ces statues seraient-elles acceptées dans tous les quartiers de la ville ? Décidément, la part de politique et d’idéologie qu’il y a dans toute statue en fait un objet épineux, ici plus qu’ailleurs.

Transformations

Ce que j’aime le plus dans les statues, c’est lorsque le temps se charge de modifier le sens dont on les avait parées initialement. Puisqu’elles habitent les villes, il est normal qu’elles en partagent les douleurs et les aléas. Qu’elle le veuille ou non, la statue qui se rêve immobile et constante, est frottée aux blessures du présent. Et cela la transforme. Le monument de la place des Martyrs était fait pour célébrer les héros de la résistance face à l’occupant ottoman, mais des décennies plus tard, la guerre civile s’est emparée de la ville. Les personnages ont été criblés de balles. Les impacts sont encore visibles. Et ce que dit aujourd’hui la statue au passant, c’est la cicatrice profonde des années de guerre fratricide. Dans les gestes pleins d’emphase qu’ont les protagonistes de cette fresque, on entend maintenant les hurlements des mères qui voyaient tomber leur fils d’un côté et de l’autre de la ligne verte.


La statue de l'ancien Premier ministre, Rafic Hariri, à Beyrouth, en octobre 2023. Photo Mohammad YASSINE

Parfois, au lieu d’en altérer le sens, le présent le renforce. C’est le cas, je crois pour la statue de l’Émigré. À l’origine, il y avait sûrement la volonté de rendre hommage à celui qui part – façon de dire que l’exil a toujours accompagné l’histoire du Liban, que c’est un pays bien plus grand que son territoire parce qu’il a une diaspora. Et puis, il y a eu l’explosion de 2020. Et la statue est restée debout. Ce souffle chaud du malheur lui confère dès lors une autre dimension. Avant, l’Émigré regardait la mer. Depuis, on a l’impression d’être face à un personnage qui regarde en permanence le désastre. Un homme qui devait partir mais s’est arrêté et n’a pas pris son bateau. Ou simplement se remplit une dernière fois de la tragédie pour ne jamais l’oublier et l’emmener avec lui partout où il ira. Cela lui donne une gravité supplémentaire. Au milieu de toutes ces voitures qui vont et viennent à ses pieds, la statue s’arrête pour nous et nous offre un recueillement. Les familles des victimes ne s’y sont pas trompées puisque c’est à ses pieds qu’elles se réunissent régulièrement pour manifester et demander que justice soit faite.

Grand renversement

Et si Beyrouth aujourd’hui avait besoin de statues comme celle-ci ? Hommes et femmes du peuple qui vivent les tourments du temps. Et si l’urgence était de rendre hommage à ceux dont la maison a été détruite. À celles et ceux qui ont transporté des brouettes entières de verre cassé pour nettoyer les rues après l’explosion. À ceux qui subissent la pesanteur des jours. Une statue pour celui qui ne peut plus aller chercher son argent à la banque. Qui ne trouve pas la pièce de rechange pour sa machine à laver. Pour celui qui se rend compte que le taux de change ne lui laisse plus rien de ses économies. À celui qui fait la queue depuis trois heures pour avoir de l’essence. À celle qui, dans un pays en plein chaos, a encore la force de manifester. À celui qui, face à la corruption généralisée, continue de penser qu’il faut se battre pour la justice. Aux mères qui se désolent face à la pauvreté de leurs enfants. Aux petits vendeurs de rue qui ne savent plus comment vivre. Une statue pour tous ces hommes et toutes ces femmes qui subissent le poids du malheur et qui constatent avec horreur que la spirale du pire est sans fin. Une statue pour toutes celles et ceux qui ont ressenti avec terreur que la vie n’allait pas se dérouler comme ils l’avaient rêvée.


La statue de l'Émigré libanais, face au port de Beyrouth, en octobre 2023. Photo Mohammad YASSINE

Tout le monde ne fera pas partie de la génération qui verra le vieux monde s’effondrer. Il est à souhaiter pour le peuple libanais qu’un grand renversement advienne. Que la jeunesse parvienne enfin à renverser la table et les dessous de table. Il serait beau de voir cela. Tant d’entre nous l’attendent. Un bol d’air pour un Liban qui n’en peut plus. Une réaction du peuple face à une crise permanente. Mais il faut parfois des décennies, des vagues successives, des poussées de fièvre et des retours au calme, des colères transmises, des combats perdus, des aspirations ravalées, de génération en génération. Rien ne dit que la crise permanente ne va pas encore durer. Les jeunes Libanais qui ont manifesté en 2019 verront-ils le grand renversement ? Qui peut le dire ? Ils ont manifesté. Ils ont hurlé leur colère, dit le monde meilleur qu’ils attendaient. Ils se sont levés, ont ressenti la liesse du renouveau. Ils n’ont pas démérité. Et cela suffit à les rendre admirables. Des statues pour ceux qui ont manifesté contre les ordures, contre la taxe WhatsApp, contre la fermeture des banques et qui pour l’heure ne voient pas le début d’un changement. Cette génération sera peut-être celle appartenant à une période que les livres d’histoire appelleront « de transition », mais cela ne dit rien du courage quotidien dont elle a fait preuve.

Qu’elle le veuille ou non, la statue qui se rêve immobile et constante, est frottée aux blessures du présent

Une statue pour ceux qui attendent autre chose. Qu’on se souvienne, dans les décennies à venir, que des gens ont vécu durant ces années mornes. Qu’ils ont été comme nous, comme vous : qu’ils ont juste cherché à être heureux, à protéger leur famille, à avancer un peu dans la vie mais que tout était dur et usant. Ils se sont réveillés, piégés dans une époque qui fracasse et use, enlisés dans la crise qui endommage le corps et brouille l’esprit en rendant tout impossible. Que celles et ceux qui viennent après nous s’en souviennent. Et s’ils ont la chance de pouvoir danser dans un monde nouveau, qu’ils le fassent en se rappelant que tant d’entre ceux qui les précédèrent auraient aimé pouvoir le faire. Juste cela. Danser et chanter dans la poussière d’un vieux monde qui s’effondre enfin.

Alors, oui : une statue pour celles et ceux qui attendent le bonheur dans les rues de Beyrouth.



Longtemps, à Beyrouth, j’ai cherché les statues. D’ordinaire, les villes en raffolent. Elles en mettent partout. Sur les places, les avenues ou dans les jardins publics. Cela leur permet de se raconter, de se définir. Le voyageur que je suis prend toujours un plaisir particulier à les découvrir. On rencontre ainsi de grands hommes (malheureusement, plus rarement de grandes dames), des...
commentaires (2)

QUELQUE CHOSE. MAIS JE REGRETTE PROFONDEMENT DE DIRE QUE TOUS LES ARTICLES DE VOTRE *L,ORIENT DES ECRIVAINS* NE SONT PAS DU NIVEAU ESPERE.

LA LIBRE EXPRESSION

14 h 39, le 06 octobre 2023

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Commentaires (2)

  • QUELQUE CHOSE. MAIS JE REGRETTE PROFONDEMENT DE DIRE QUE TOUS LES ARTICLES DE VOTRE *L,ORIENT DES ECRIVAINS* NE SONT PAS DU NIVEAU ESPERE.

    LA LIBRE EXPRESSION

    14 h 39, le 06 octobre 2023

  • Superbe photographie

    Abdallah Barakat

    05 h 54, le 06 octobre 2023

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