Entretiens

Le futur dystopique de Laurent Gaudé

Le futur dystopique de Laurent Gaudé

Dans Nous, L'Europe. Banquet des peuples publié juste avant la pandémie, Laurent Gaudé retraçait l'histoire de l'Europe depuis la naissance des nations et de la société industrielle au XIXe siècle, jusqu'à l'Europe désenchantée d'aujourd'hui sous la forme d’un poème épique. Avec Chien 51, paru chez Actes Sud comme l’ensemble de son œuvre, il dessine en quelque sorte la suite de l'histoire et c’est celle d’un monde cauchemardesque où règnent la misère, la violence extrême et le cynisme le plus absolu. Dans cette dystopie imaginée par Gaudé, les pays n’existent plus, ils ont été dépecés pour être vendus en pièces détachées au plus offrant. Le roman se déroule ainsi dans une mégapole privatisée dénommée Magnapole, dirigée avec une poigne de fer par GoldTex, un puissant consortium qui rachète les pays en faillite et les gère comme on gèrerait de très grosses entreprises. Son territoire est divisé en zones et Zem Sparak, un policier désenchanté, officie en zone 3, la plus terrible des trois zones  ; car c’est là que s’entassent les indigents, les drogués, les déclassés, sous des pluies acides et dans une chaleur accablante. Bien avant, dans un passé qui s’efface progressivement des mémoires, Zem a vécu en Grèce et a été bercé par les beautés de ce pays avant de rejoindre la révolte, l’engagement et la lutte pour un avenir meilleur. Mais de tout cela, il ne lui reste qu’une brûlure et un secret. Avec son immense talent, Gaudé construit pas à pas un polar inquiétant et fébrile qui, même si on y est entré avec réticence compte tenu de sa terrible noirceur, emporte le lecteur. Ses multiples rebondissements et ses retournements inattendus font que l’on retient son souffle jusqu’à la fin. Nulle rédemption à attendre pourtant  ; Zem finit par basculer lui aussi dans la violence extrême « parce que cette violence, au fond, il la chérit car c’est la seule chose qui lui reste du jeune homme qu’ils ont brisé dans les rues d’Athènes ». Ample et magnifique, un roman désespérant qui pose des questions brûlantes.

Vous nous proposez là un roman très sombre, peut-être le plus sombre de tous. Pourquoi cela ?

Oui, c’est un livre sombre, mais La Porte des enfers l’était aussi. Je pense qu’il y a deux raisons à ça. La première est une raison propre au genre. Peu de romans d’anticipation ne vont pas vers la dystopie, la mise en scène de systèmes totalitaires, la grande noirceur… C’est le genre qui veut ça. 1984, c’est pareil. Mais tout cela a une vertu : pointer quelque chose vers lequel il ne faut pas aller. Donc la noirceur correspond au désir de provoquer une réaction. Par ailleurs, il s’agit d’un livre écrit après la pandémie et qui porte en lui tout ce qu’on a traversé depuis trois ans : l’épidémie et les restrictions, l’état d’urgence de la planète, la guerre à nos portes… Il est difficile d’être optimiste en ce moment. Donc ce roman est aussi le reflet de l’époque et des inquiétudes que nous portons tous.

Vous dédiez ce livre à celles et ceux qui n’ont pas oublié Delphes. Que symbolise cette ville qu’il ne faut pas oublier ?

Disons que la dédicace fait un clin d’œil à une communauté imaginaire, celle des gens encore sensibles à Delphes, connectés à ce passé antique, à cette géographie méditerranéenne et qui ont la capacité de reconnaître et de ressentir le mystère du monde. Ce qui me bouleverse à Delphes, c’est la prise en compte du paysage dans la construction humaine, le mariage des deux, cette vibration avec la nature. C’est un paysage qu’il ne s’agit pas de posséder mais de faire résonner. Delphes symbolise ce qui nous dépasse, qui était là avant nous et qu’on ne devrait ni préempter ni modifier. C’est un lieu sacré, un lieu où le mystère est palpable. Les pays européens sont les pays de la raison, il n’y a plus de place pour le mystère, la connexion avec la nature, le sacré…

Vous situez votre roman en Grèce, une Grèce morte, dépecée et vendue. Serait-ce une métaphore d’une Europe en train de se déliter ?

J’ai choisi la Grèce pour deux raisons : celle que nous venons d’évoquer, c’est-à-dire le lien avec l’Antiquité, la Méditerranée, la mythologie, le lieu de nos origines  ; mais dans son aspect plus contemporain c’est aussi le pays de la crise de la dette, crise qui aurait pu se passer à l’identique dans d’autres pays. Le risque auquel je me réfère ici et qui est mondial, c’est celui de la privatisation de ce qui devrait rester un bien public. Des secteurs entiers qui, il y a encore dix ou vingt ans, étaient réservés à des politiques d’état, comme la conquête spatiale ou la guerre par exemple, sont aujourd’hui privatisées. Donc ça a à voir avec un virage que prend le monde moderne plus qu’une question sur le devenir de l’Europe.

Dans son ouvrage sur le roman, Michel Butor affirme que pour construire un roman, il faut avant tout créer un monde, une topographie. Est-ce ainsi que vous avez procédé ? Mettre en place une cartographie précise des lieux avant même d’y placer les personnages ?

Au début, non, mais en avançant, j’ai effectivement ressenti le besoin de cartographier les lieux, par souci de cohérence et de précision. J’ai donc dessiné une carte et cette étape m’a donné des idées et a nourri le roman. Ce qui confirme que ce qu’on met sous le tapis nous revient comme un problème au moment de l’écriture. Néanmoins, contrairement à Butor qui pouvait se suffire d’une géographie et passer six pages à décrire une façade, moi j’ai besoin que l’écriture passe par les personnages. Je ne pourrais pas décrire Magnapole sans que les personnages soient présents  ; ce qui m’intéresse, c’est la vibration entre la géographie et le personnage et je n’ai aucun plaisir à écrire des descriptions.

Avez-vous été influencé dans l’écriture de ce roman par les séries télévisées, dont certaines sont excellentes ? Le déploiement d’un personnage sur plusieurs épisodes et temporalités, la complexité des intrigues, est-ce que ça vous a donné des idées ?

Je ressens très fort que quelque chose a changé pour moi avec ce livre-là, mais ce changement, je le mets en relation avec le fait que je me suis aventuré sur des territoires qui m’étaient jusque-là étrangers : ceux du polar et de la science-fiction. Et mes références de ces genres-là sont surtout cinématographiques, je consomme des polars et de la SF au cinéma et à la télévision mais j’en lis très peu. Mon écriture est depuis toujours très visuelle, mais peut-être l’a-t-elle été encore plus cette fois, puisque j’avais toutes ces images dans la tête. Par ailleurs, Zem Sparak ressemble en effet au héros typique des polars : ce héros fatigué, décalé par rapport à l’ordre du monde, qui vit la nuit, qui est cabossé, violent et éruptif. En m’aventurant sur le territoire du polar, je me suis trouvé dans l’obligation de jouer le jeu de la trame policière, puisqu’il y a meurtre et enquête et donc j’ai dû m’imposer un travail sur le suspense, c’est-à-dire créer une attente et des bouleversements. Ce qui est très compliqué à faire : comment on distribue les informations pour créer de la tension. Mais finalement, la question du suspense devrait être le souci de tout roman.

Les questions de mémoire et de transmission traversent plusieurs de vos romans, mais ici, ce qu’il y a à transmettre est déjà mort, on est face à « l’outrage de l’oubli ». Comment comprendre l’exergue de Claudel et la notion d’« archives indestructibles » ?

La phrase de Claudel que je cite est très belle, j’aimerais y croire mais je n’y crois pas : tant de choses et de personnes disparaissent dans le néant de l’oubli ! C’est d’ailleurs le ressort de l’écriture, beaucoup d’écrivains écrivent pour réparer cette injustice, pour lutter contre l’outrage de l’oubli. Il y a un fantasme chez tout écrivain : agir contre l’oubli par l’écriture. J’avais envie d’un personnage chargé d’un passé qui le renvoie à la douleur de son exil et à sa faute, sa trahison. Mais en même temps, il est riche de ce passé. En face de lui, j’ai placé Salia Malberg, un personnage plus jeune, qui n’est pas de son monde, qui n’a pas d’arrière-plan mémoriel. Il y a entre eux un fossé générationnel. Néanmoins, ils sont tous les deux amenés à changer de peau comme des serpents, à se débarrasser de quelque chose d’eux-mêmes qu’ils n’aiment pas. Et c’est un chemin vers quelque chose de plus lumineux, vers un apaisement, une paix intérieure parce que Sparak a trouvé un moyen un peu étrange de transmettre sa mémoire.

Donc cette fin, pour vous, n’est finalement pas si noire ?

Non, en effet, parce que Salia prend les souvenirs de Zem, et c’est pour ça qu’il peut s’en libérer. C’est quelque chose de l’ordre de l’accomplissement. Il réussit à lui donner cette mémoire, et ça compense le côté sombre du roman. Ce roman, c’est l’histoire d’une rencontre qui se cherche : elle n’est pas strictement professionnelle, elle n’est pas amoureuse, elle s’accomplit vraiment dans la transmission de mémoire. En fait, deux choses vont à l’encontre de la noirceur : cette transmission entre eux et sa ténacité à lui à chercher la vérité jusqu’au bout, alors que de toute façon, le monde est déglingué. Son obstination révèle que ça a du sens pour lui. Il aurait pu abandonner, se dire que ça ne sert à rien, mais il va jusqu’au bout.

Mais le Love Day que vous mettez en scène, c’est quand même la fin de l’amour ?

Disons que pour moi, c’est exactement ça, c’est comme Tinder ou ces applications où on se connecte, on se rencontre, on passe ce qui ressemble à un entretien d’embauche, et pour finir on fait l’amour. Mais les jeunes qui l’utilisent ne mettent pas ça dans leur geste. À notre époque, ceux qui faisaient usage des petites annonces pour rencontrer l’âme sœur, c’était les paumés. Aujourd’hui, ce n’est plus ça du tout et ceux qui vont sur Tinder, ce ne sont pas les paumés mais les Don Juan. Salia sait faire avec le Love Day alors que Zem n’appartient pas à ce monde, il est gêné, il est resté du côté d’Athènes, alors que la page a été tournée.

Propos recueillis par Georgia Makhlouf

Chien 51 de Laurent Gaudé, Actes Sud, 2022, 296 p.

Laurent Gaudé au festival :

La grande soirée Tarab, concert dessiné et lectures autour de Charles Berberian et Gred, jeudi 5 octobre à 19h, musée Sursock.

Écrire la méditerranée, rencontre avec Laurent Gaudé et Charif Majdalani, modérée par Fabienne Lemahieu (La Croix) et Stéphanie Khouri (L’Orient-Le Jour), samedi 7 octobre à 12h45, ESA, Grande Scène.

Dans Nous, L'Europe. Banquet des peuples publié juste avant la pandémie, Laurent Gaudé retraçait l'histoire de l'Europe depuis la naissance des nations et de la société industrielle au XIXe siècle, jusqu'à l'Europe désenchantée d'aujourd'hui sous la forme d’un poème épique. Avec Chien 51, paru chez Actes Sud comme l’ensemble de son œuvre, il dessine en quelque...
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