Entretiens

Véronique Ovaldé, l’électron libre

Véronique Ovaldé, l’électron libre

© Pascal Ito / Flammarion

La romancière Véronique Ovaldé participera à Beyrouth Livres, ce dont elle se réjouit à l’avance. Pour le public, il s’agit d’une occasion précieuse de découvrir ou d’approfondir son œuvre, notamment son dernier ouvrage, Fille en colère sur un banc de pierre.

« Entendre la voix de sa sœur allait faire revenir en force les souvenirs. Et elle allait se mettre à ruminer (…) Elle avait pourtant des digues solides. Pas pour oublier. On n’oublie jamais tout à fait, n’est-ce pas, tout le monde vous le répète à l’envi. Il s’était toujours agi d’empêcher la submersion. » Quinze ans après avoir rompu les liens avec sa famille, Aida est contrainte de revenir dans son village natal, en Sicile, où elle se retrouve confrontée à une sédimentation familiale de secrets autour de la disparition de sa petite sœur, dont la puissance romanesque irradie le récit.

Dans quelle mesure votre roman est-il traversé par la dialectique d’un besoin d’ancrage et d’un collectif familial impossible ?

Cette contradiction est récurrente dans mon travail, elle est liée à cette introspection permanente que l’on utilise pour mieux comprendre les autres, et qui fonde une difficulté à être soi au milieu des autres.

On aimerait qu’une famille corresponde à un vivre ensemble aux possibilités merveilleuses, or dans la famille Salvadore, Mimi, l’enfant disparue, est l’invisible absolu qui pulvérise la famille. Certes le collectif familial reste possible, mais on sait que c’est plus facile de vivre avec les gens que l’on choisit, plutôt qu’avec ceux qui nous sont donnés. La benjamine de la fratrie est ce feu follet invisible qui empêche, et qui les empêchait avant, d’être ensemble. Par son absence, elle détruit la notion de cellule familiale, mais elle les libère aussi d’une certaine façon : elle en fait des électrons libres, et c’est difficile d’être un électron libre !

Quelles sont les différentes sources de vos fictions romanesques ?

J’aime l’invention, et en même temps on trouve dans mes textes des éléments liés à ma réalité, à des histoires qu’on me raconte, dans lesquelles je puise sans même le savoir. Comme si les autres déposaient en moi leurs expériences, leurs souvenirs, leurs angoisses, et qu’ils avaient infusé de manière inconsciente, et heureusement, sinon j’aurais l’impression de laisser échapper ma pensée, ma mémoire en autant de filaments. Et puis j’écris en pleine nuit, autour de trois heures du matin, à un moment étrange où l’on a une sorte d’accès à l’onirique, au rêve. Quand le jour arrive, on sait qu’on ne va pas reconnaître grand-chose de ce qu’on a écrit pendant la nuit.

La disparition de Mimi ne provoque-t-elle pas chez Aida une forme d’arrêt dans le temps ?

Souvent quand il y a des moments tragiques de ce genre, il y a un temps qui s’arrête. Je suis fascinée par notre rapport au temps qu’on a appris à représenter de manière linéaire, or il ne correspond pas à une flèche orientée qui va de gauche à droite. On croit que le temps est objectif, qu’il correspond à une autorité catégorique, or comme je le mentionne dans le roman, il ne passe pas à la même vitesse en montagne et près du littoral. Cette réflexion traverse le livre de manière souterraine.

En quoi la thématique du carnaval est-elle centrale dans la construction de votre livre ?

La figure du masque m’intéresse : qui avance masqué, qui peut-on croire ? Dans le carnaval, il y a le fait qu’on ne vous reconnaît pas, et que vous avez cette possibilité tout à coup de la déraison, votre vêture vous permet d’être totalement autre. Dans le chapitre sur le carnaval, il y a l’idée que tout se mélange dans un tourbillon, or dans la famille Salvadore, on obéit à une règlementation absolue, celle du père, d’où la dangerosité du carnaval où les quatre sœurs n’ont pas le droit d’aller. Ce moment constitue le nœud du récit.

Comment s’articulent les regards croisés d’Aida et de la narratrice dont la tonalité parfois fantasque surprend souvent le lecteur ?

L’extrême lucidité d’Aida qui est consciente de son chagrin, permet une distance, ce qui rend possible le regard d’entomologiste de la narratrice sur ce qui se passe dans cette famille. Le point de vue d’une narratrice extérieure, qui assume d’être celle qui raconte l’histoire, ouvre la voie à des remarques caustiques, ironiques, qui ouvrent à plus de réflexion. On peut s’en tenir au romanesque, ou bien vouloir aller plus loin. Suivre les mouvements permanents de la pensée d’Aida me permet aussi d’accompagner les autres personnages avec une forme de bienveillance.

Souvent mes personnages sont des gens qui luttent, ils sont révoltés contre la fatalité familiale, conjugale, sociale… Dans l’épilogue, il s’agit d’une forme de réconciliation, il faut un peu apaiser la colère, même s’il y a une belle indignation au départ. J’aime bien laisser mes personnages dans une forme de douceur, en paix avec leur histoire et ce qu’ils sont. Ils ont changé de lieu et de rail, ils ont pris des virages, et ils vont s’accommoder avec plus ou moins de bonheur de cette nouvelle situation.

Propos recueillis par Joséphine Hobeika

Fille en colère sur un banc de pierre de Véronique Ovaldé, Flammarion, 2023, 304 p.

Véronique Ovaldé au festival :

Littérature, féminité et désir, lectures de Joy Majdalani, Sofía Karámpali Farhat et Véronique Ovaldé, lundi 2 octobre à 20h, Eddé Yard, Byblos.

La romancière Véronique Ovaldé participera à Beyrouth Livres, ce dont elle se réjouit à l’avance. Pour le public, il s’agit d’une occasion précieuse de découvrir ou d’approfondir son œuvre, notamment son dernier ouvrage, Fille en colère sur un banc de pierre.« Entendre la voix de sa sœur allait faire revenir en force les souvenirs. Et elle allait se mettre à ruminer (…)...
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