Le patriarche maronite Béchara Raï reçu hier par le leader druze Walid Joumblatt à Moukhtara. Photo Mohammad Yassine
Lors d’une tournée symbolique dans la Montagne, 22 ans après la réconciliation historique de 2001, le chef de l’Église maronite Béchara Raï a déploré vendredi que le Liban en pleine crise soit désormais « devenu étranger à lui-même ».
Cette tournée a eu lieu alors qu’une initiative de dialogue national a été lancée jeudi dernier par le président du Parlement Nabih Berry, pour tenter de remédier à l’impasse présidentielle qui se prolonge depuis octobre 2022. Le chef du législatif s’est engagé à tenir des « séances électorales ouvertes et successives » à condition qu’elles soient précédées par un dialogue qui réunirait les chefs des groupes parlementaires pendant sept jours. Une initiative à laquelle le patriarche et le Parti socialiste progressiste ont apporté un soutien de principe.
Reçu à Moukhtara par le leader druze Walid Joumblatt – qui avait chapeauté la réconciliation de 2001 aux côtés du patriarche Nasrallah Sfeir – en présence de son fils et actuel chef du PSP, Taymour Joumblatt, Mgr Raï sa salué une « journée historique ». « Nous sommes venus pour raviver une fois de plus la réconciliation que vous avez réalisée avec le patriarche Sfeir et dont vous avez souhaité qu’elle englobe tous les Libanais », a-t-il déclaré.
La région druzo-chrétienne de la Montagne a été marquée par plusieurs événements sanglants lors de la guerre libanaise (1975-1990), dont « la guerre de la Montagne » en septembre 1983. Une réconciliation historique a été organisée en août 2001, couronnant un retour progressif de nombreux déplacés chrétiens dans leurs villages d’origine. La guerre de la Montagne avait opposé des miliciens chrétiens des Forces libanaises à d’autres, notamment druzes du PSP, faisant des centaines de victimes parmi les civils et déplaçant des familles entières.
Walid Joumblatt et son fils Taymour discutant avec le patriarche Béchara Raï, hier à Moukhtara. Photo Mohammad Yassine
« Les plaies du passé »
Abordant la situation du pays, le patriarche maronite a estimé que « le Liban ne peut pas continuer dans cet état et il est devenu étranger à lui-même ».
De son côté, M. Joumblatt a affirmé que « la réconciliation dans la Montagne a été consacrée malgré certaines voix qui s’amusent à rouvrir les plaies du passé », dans une allusion au chef du Courant patriotique libre (CPL), Gebran Bassil, dont des propos sur la guerre de la Montagne en 2019 avaient failli mettre le peu aux poudres. « Pour nous, les martyrs sont des martyrs de la nation, sans distinction aucune », a-t-il ajouté. Il a en outre salué « les efforts » du patriarche sur la scène locale, internationale et arabe pour résoudre la crise politique et le soutien qu’il a apporté au dialogue proposé par Nabih Berry. « Il n’y a rien de plus dangereux que ceux qui invoquent la vacance et ne facilitent pas l’élection présidentielle », a-t-il déclaré.
Walid Joumblatt a en outre critiqué l’initiative de l’émissaire français Jean-Yves Le Drian et sa volonté de réunir les différentes parties pour discuter des « caractéristiques du président ». « C’est un peu comme d’apprendre au Parlement à sculpter ou à coudre », a-t-il ironisé, estimant que « lorsqu’un pays veut résoudre la crise, il la résout ». « Nous sommes prêts à aider dans cette mission compliquée, mais pas impossible, qu’est l’élection d’un président », a-t-il conclu. Dans un de ces messages lourds de signification dont il est devenu familier, Walid Joumblatt a demandé : « Est-il possible de tracer le champ de Baabda, M. Hochstein ? Et est-il possible de faciliter l’élection du président, M. Abdollahian ? » Commentant sa phrase un peu plus tard dans une déclaration à al-Anba’ (organe du PSP), le leader druze a dit s’être adressé au médiateur américain Amos Hochstein, « puisqu’il a réussi à tracer la frontière maritime entre le Liban et Israël en prenant en compte les exigences libanaises ». Et au ministre iranien des Affaires étrangères Hossein Amir-Abdollahian, « qui a dit être en faveur de l’élection présidentielle » afin « qu’il traduise cela en actes ». Et Walid Joumblatt de déplorer : « À l’étranger, certains n’aident pas à sortir de cette impasse, et sur la scène locale, il y a des voix qui disent oui au vide. »
Le patriarche Raï aux côtés du cheikh Akl druze et entouré des députés Marwan Hamadé et Georges Adwan, hier à Baakline. Photo Mohammad Yassine.
Pas de dialogue sans neutralité
La visite du cardinal Raï dans la Montagne s’est poursuivie dans la localité de Baakline avec une conférence intitulée : « Les fruits de la réconciliation et le futur ». Le député joumblattiste Marwan Hamadé et le député FL Georges Adwan étaient également présents. Le patriarche avait entamé sa tournée par un entretien avec le cheikh Akl druze, Sami Abi el-Mona, plus haute autorité religieuse de cette communauté. Dans des propos rapportés par des médias locaux, il a affirmé que « le Liban a besoin d’unité, et nous sommes appelés à œuvrer pour bâtir une unité interne, afin de protéger le Liban et ses messages de diversité et de pluralisme ». « Le Liban ne peut être une terre de diversité et de dialogue sans neutralité, a-t-il poursuivi. Le Liban doit être une terre de dialogue et de rencontre et ne doit pas perdre son message. Aujourd’hui, le pays est malade et nous devons chercher et identifier le problème. » De son côté, le cheikh Akl druze a remercié le prélat de sa présence, affirmant que celle-ci est « un message d’amour et de vivre-ensemble et témoigne de la réalité de la Montagne unifiée ».
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Quarante ans, jour pour jour, après les massacres de la Montagne, on parle d’apaisement. (Page 1) On se souvient du mot d’adieu historique : ""Vous êtes venus en visiteurs, et vous partez en visiteurs""… et Monseigneur Raï est bien au courant.
07 h 22, le 10 septembre 2023