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Moyen-Orient - REPORTAGE

« Le monde entier nous a laissés tomber » : dans le Nord-Ouest syrien, la population livrée à elle-même

Depuis plus de dix jours, les habitants de l’enclave rebelle sont laissés à l’abandon. Moscou continue de s’opposer à tout compromis relatif au mécanisme d’aide transfrontalière par le passage de Bab al-Hawa, alors que le Programme alimentaire mondial a réduit son assistance quelques jours plus tôt.

« Le monde entier nous a laissés tomber » : dans le Nord-Ouest syrien, la population livrée à elle-même

Un camion transportant de l’aide humanitaire du Programme alimentaire mondial (PAM) traverse la campagne du nord de la province syrienne d’Idleb, dernière enclave échappant au contrôle du régime Assad. Photo d'archives AFP

Lundi 10 juillet, à Bab al-Hawa. Un convoi d’aide humanitaire de l’ONU franchit le poste frontalier avec la Turquie pour accéder au Nord-Ouest syrien. Dans cette enclave rebelle, qui échappe toujours au contrôle du régime Assad, des millions d’habitants attendent avec impatience ces 75 camions remplis de vivres et de matériel médical. Une assistance vitale pour plus de 2,4 millions de déplacés répartis dans 1 800 camps et abris disséminés dans la province. Mais depuis ce jour-là, aucun autre convoi n’est arrivé. Victime du chantage russe, la population fait les frais du refus de Moscou – parrain de Damas – à négocier un compromis relatif au mécanisme onusien d’aide transfrontalière, arrivé à expiration. Leur objectif : que les Nations unies reconnaissent l’autorité d’Assad et lui confèrent une légitimité internationale. Or, ce dispositif permet précisément d’accéder à cette région sans passer par le régime syrien, qui fait systématiquement obstacle à cette aide.

Sur place, comme beaucoup, Luay al-Hamwi est hors de lui. « Mon pied est amputé après que j’ai été touché par un bombardement aérien russe dans la Ghouta orientale, confie ce déplacé à Idleb depuis six ans. J'ai été forçé à fuir et à vivre dans un camp, et maintenant, Moscou me prive de mon seul moyen de subsistance. » À cause de son handicap, Luay al-Hamwi ne peut pas travailler. Ce qui lui permettait d’assurer son lendemain : l'assistance fournie par les Nations unies.

Mais désormais, l’existence même du mécanisme de livraison onusien via la Turquie est menacée. Car face aux efforts des 15 membres du Conseil de sécurité pour prolonger le dispositif de Bab al-Hawa, le Kremlin a comme à son habitude imposé ses conditions en opposant son veto à des extensions de douze et neuf mois. Puis, en proposant un texte concurrent de six mois à condition que les sanctions occidentales contre Damas soient suspendues. Dernière provocation en date : les propos tenus le 13 juillet par le représentant permanent de la Syrie auprès des Nations unies, Bassam al-Sabbagh. Accordant à l’ONU la permission d’utiliser pour six mois le passage frontalier de Bab al-Hawa, ce dernier a exigé que ces acheminements soient réalisés « en pleine coopération et coordination avec le gouvernement syrien ». De quoi plonger un peu plus la situation dans l’impasse, alors que ces propos ont été dénoncés par la communauté internationale.

« Cette mesure signe notre mort »

Dans le camp de déplacés d’al-Tah, situé dans la campagne d’Idleb, son directeur Abdel Salam al-Youssef est désemparé. « Comment un pays comme la Russie, principale responsable de la crise humanitaire en Syrie, peut-il prendre en otage l'aide humanitaire ? s'interroge-t-il. J’appelle les Nations unies à assumer leurs responsabilités envers les millions de déplacés dans le camp. »

Car au-delà de Bab al-Hawa, l’étau s’est déjà resserré sur la population le 13 juin. Ce jour-là, le Programme alimentaire mondial (PAM) annonce dans un communiqué qu’il privera d’assistance alimentaire 2,5 millions de Syriens, sur les 5,5 qui en dépendent actuellement, à cause d’une crise du financement sans précédent. Pour ceux qui croyaient déjà vivre le pire, la peur de la famine guette. Maram al-Khaled, déplacée dans un camp de la région, tient ses jumeaux en âge d’allaiter. Son mari, blessé, ne peut pas travailler. Désormais, le couple craint que ses enfants souffrent de malnutrition à cause de son incapacité à se procurer du lait. « On avait l'habitude de recevoir des suppléments nutritionnels pour les enfants, mais maintenant, on doit attendre deux mois avant d'en avoir quelques-uns, et en acheter est impossible pour nous…» Un danger que redoute aussi Khaled al-Abed, père de six enfants : « Depuis des mois, ils n'ont pas mangé de viande ni de fruits. Cette mesure signe notre mort. Il semble que les Nations unies nous aient abandonnés à notre sort… »

« Le monde entier nous a laissés tomber »

Dans le camp de Atmeh, Mouhaimed al-Ahmad, lui, est fou de rage : « Les Nations unies veulent nous nourrir ou nous affamer ? On a perdu tout ce qu’on possédait. On a été déplacés de force vers des camps où il n'y a aucune opportunité d'emploi ni de source de revenus ! » Avant la décision du PAM, le trentenaire et sa famille recevaient un panier alimentaire une fois par mois. Il ne leur durait que 15 jours. Désormais, ils se demandent comment tenir avec un panier tombant tous les deux mois.

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Une situation vivement dénoncée par l’équipe coordinatrice pour la réponse humanitaire syrienne travaillant dans le Nord-Ouest. « À un moment où nous attendions avec impatience l’augmentation du soutien apporté à la population après le tremblement de terre du 6 février, la réduction de l’aide double les souffrances de la population », indique l’un de ses membres. Une catastrophe ayant tué plus de 4 500 personnes dans la région, semant le chaos dans ce trou noir de l’aide humanitaire en Syrie. À l’heure où le Kremlin continue de bombarder la province. À l’image de la majorité de ces habitants, Luay al-Hamwi, ayant vécu la guerre, l’exil, la vie dans le camp et la réduction de l’aide humanitaire, résume tristement : « Le monde entier nous a laissés tomber. »

Lundi 10 juillet, à Bab al-Hawa. Un convoi d’aide humanitaire de l’ONU franchit le poste frontalier avec la Turquie pour accéder au Nord-Ouest syrien. Dans cette enclave rebelle, qui échappe toujours au contrôle du régime Assad, des millions d’habitants attendent avec impatience ces 75 camions remplis de vivres et de matériel médical. Une assistance vitale pour plus de 2,4 millions...

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