Le Liban ne tient pas en un ou deux paradoxes. Le Liban tient en mille paradoxes. Dans ce pays riche de plusieurs millénaires, certains demeurent mystérieux, perdus dans les méandres de son passé. Qui peut comprendre les subtilités des communautés druze, chiite ou sunnite, maronite ou orthodoxe, pour ne citer qu’elles ? Qui peut comprendre la complexité de leurs relations ? Certainement pas l’auteur de ces lignes. Mais la situation actuelle illustre des contradictions qui m’ont profondément marqué, moi qui ai aimé le Liban depuis un voyage effectué en famille alors que j’avais moins de 10 ans, juste avant que la guerre civile ne décime le pays.
Pour commencer par le plus évident des paradoxes, le début de renaissance qui semble naître alors que le pays traverse une période de crise sans précédent, si tant est que l’on puisse ainsi la qualifier tant les crises se sont multipliées depuis 1943. À Beyrouth, musées, galeries, restaurants et bars ont rouvert. « C’est reparti » : plus d’une fois, ces mots ont été prononcés au cours de mon séjour. La capitale n’a pas retrouvé ses plus belles heures, mais c’est reparti malgré la crise de 2019, la période de Covid et la dramatique explosion du 4 août 2020. Les gens sortent, les terrasses se remplissent, les jeunes recommencent à s’amuser. Le quartier de Gemmayzé renaît de ses cendres, ou plutôt des éclats de verre, des murs lézardés ou des plafonds écroulés. Il ne faut pourtant pas rêver : seule une minorité de personnes – 150 000, 200 000 peut-être – profitent de ce renouveau. À quelques dizaines de kilomètres au nord de Beyrouth, à Tripoli, on ne parle plus de pauvreté : la misère recouvre la ville d’une seconde peau. Fait bien connu de vous tous : dans toutes les communautés, la classe moyenne a disparu, l’épargne ayant été engloutie et l’inflation ayant avalé le reste, ce qui conduit la majorité de la population à vivre en deçà du seuil de pauvreté. Ceux qui n’ont pas l’opportunité de percevoir leur rémunération en « dollars frais » ont vu leur pouvoir d’achat s’effondrer. Sans l’aide de la diaspora, la pénurie de médicaments serait plus grave, les soins hospitaliers plus déficients. Grâce à son tissu éducatif de grande qualité, le pays est encore riche de compétences. Mais si universités et écoles continuent courageusement leurs activités, le système est fragilisé par un manque dramatique d’investissements qui conduit à une obsolescence des infrastructures. Seuls les établissements financés par des institutions américaines comme l’AUB ou par la France parviennent à maintenir la tête hors de l’eau. Plus grave encore, écœurés par l’échec de leur « révolution » de 2019, « vos » jeunes bien formés ont quitté le pays. La crise actuelle a entraîné la quasi-disparition de l’État et des services publics, déjà les parents pauvres du système... Mais là intervient le paradoxe : les entrepreneurs continuent d’entreprendre, les artisans produisent et les agriculteurs cultivent. Le mot résilience vous exaspère : pourquoi faudrait-il que vous le soyez toujours et plus que les autres ? Vous résistez pourtant avec une ardeur peu commune aux turpitudes du temps présent. Tout cela, oui, vous le vivez. Ce que vous ignorez peut-être concerne le niveau de sidération qui étreint le cœur d’un Français découvrant, jour après jour, le caractère tragique de la situation.
Mon impression est que le Liban n’est pas malade de ses 18 communautés, mais qu’il est malade de ses clans unis, au-delà de leurs rivalités d’influence, par la défense d’intérêts économiques bien sentis. La diversité des communautés est constitutive du pays et de sa loi fondamentale. En dépit de relations hiératiques et compliquées, elles sont même parfois parvenues à élire des présidents de la République... Mais la ligne de crête qui sépare les communautés solidaires de bandes organisées est ténue. La plupart des personnes que j’ai rencontrées le disent : elle a été franchie au cours des dernières années par des profiteurs dénués de tout scrupule dont l’intérêt n’est pas de sortir de la crise, mais au contraire de l’aggraver.
Le Liban est malade de son patriarcat qui traverse toutes les communautés et maintient le pays dans un immobilisme paralysant. Le pouvoir appartient aux hommes, tant dans le domaine religieux qu’en matière politique ou bien dans les affaires. On dit que dans le monde arabe, les femmes libanaises sont parmi les plus libérées, qu’elles travaillent et sont plus autonomes. Pourtant, même si les règles peuvent différer selon les communautés, les femmes sont parfois privées de droits fondamentaux, comme la capacité à hériter ou la faculté de divorcer ! Pour l’essentiel, elles demeurent sous la coupe des hommes, chefs de famille qui décident des principales options de la vie de leurs épouses et de leurs filles. Les canons esthétiques de la beauté féminine paraissent intangibles, le recours à la chirurgie esthétique étant devenu un passage de plus en plus fréquent, si j’en crois les journaux. Si la plupart des femmes libanaises restent au pays et se battent pour leur indépendance, certaines sont contraintes de s’exiler pour améliorer leur situation.
Qui a volé le Liban ? Qui a dilapidé son économie ? Par le passé, les puissances étrangères ont ruiné le pays en alimentant le pire des phénomènes, la guerre elle-même. Mais aujourd’hui, pour l’essentiel, les voleurs ne sont-ils pas des Libanais ? Sont-ils poursuivis par la justice et atteints par les procédures ? Les responsables de l’explosion du port de Beyrouth seront-ils arrêtés et jugés ? Toute la presse en doute, alors que les assassins de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri courent toujours. Plus étonnant encore – des amis libanais eux-mêmes me l’ont confirmé –,
ceux qui font fortune par des voies illégales et fraudent sans vergogne au mépris du peuple bénéficient de la part d’une partie des classes aisées d’une forme de respect. La reconnaissance de la richesse et de la réussite existe dans tous les pays du monde – à part en France peut-être ! –, mais au Liban, elle semble poussée à son paroxysme. Si tu es riche, tu es homme fort, un homme respecté. Peu importent les moyens qui ont été utilisés : tu auras été plus malin que les autres. Pendant ce temps, des personnes à l’engagement admirable travaillent sans relâche à la Croix-Rouge libanaise, dans les associations ou bien dans les administrations, bien souvent sans la moindre rémunération.
J’aime le pays du Cèdre. J’aime le Liban. J’aime surtout ses habitantes et ses habitants.
Il est rare de rencontrer des familles aussi inspirantes, aussi nourries par leur passé et aussi solidaires. Tout le monde se connaît. On discute, souvent avec passion. Dans sa simplicité, autour d’un café ou d’un repas partagé, la vie quotidienne se situe aux antipodes de la complexité politique du pays. La gentillesse va bien au-delà de la politesse. J’en ai été le premier témoin : l’accueil de ses habitants figure parmi les plus chaleureux au monde. Entendre le français des Libanais est un plaisir sans fin : un voyage linguistique enivrant et unique. Les langues et les accents parcourent le pays comme les parfums des gardénias et du jasmin s’emparent de l’atmosphère quand survient le printemps.
Que faut-il au pays pour sortir de l’hiver ? Voici quelques « nécessités » qui ressortent de mes conversations à bâtons rompus avec les Libanaises et les Libanais que j’ai rencontrés.
Un bon coup de balai, pour commencer, afin de se débarrasser de leaders vieillissants qui, sous couvert de services de protection offerts aux membres de leur communauté, ont vampirisé le pays en devenant milliardaires.
Dans les familles, qui demeurent essentielles pour l’équilibre social et les mécanismes de solidarité, la promotion d’une nouvelle génération solide, volontaire et éduquée qui puisse rester au pays et nouer des liens au-delà des appartenances communautaires !
L’émergence des femmes pour prendre la relève d’hommes machistes sûrs de leurs bons droits, qui ont prouvé leur inefficacité avec une régularité confondante. Les femmes doivent obtenir l’égalité des droits et accéder aux postes de responsabilité économiques et politiques. C’est important dans tous les pays, mais c’est vital dans votre Liban qui doit renouveler de fond en comble sa classe dirigeante.
Un sens de la citoyenneté à restaurer. Un civisme à réinventer pour repousser l’individualisme qui fait rage. Il faut des lois pour conserver des paysages qui reculent devant une urbanisation qui, après avoir décimé les bords de mer et les plaines, s’attaque aux montagnes. Soyez sûrs que si les espaces encore vierges de constructions venaient à disparaître, alors les touristes s’évanouiront.
Un nouveau souffle à donner à la liberté d’expression et à la liberté de parole. Le Liban est une exception dans le monde arabe. À vous de la conserver, de l’enrichir et de la renforcer. C’est une qualité que le Liban doit chérir.
Et bien sûr, une action concertée, positive, négociée entre les autorités internationales et le pouvoir national libanais (quand il sera enfin élu !) pour refonder les bases de l’économie et du système bancaire dont l’organisation, les règles et les usages ont totalement failli. Il s’agit d’un prérequis.
Vous vous accordez toutes et tous sur un point : le processus sera long. Mais vous convenez aussi qu’il faut commencer par commencer sans plus attendre. Alors, je vous le dis avec amitié, espoir et affection, n’attendez pas que le pays disparaisse. À vous de commencer.
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15 h 50, le 29 juillet 2023