Lorsque, dans une rencontre récente avec des journalistes, la question de savoir ce que voudraient les chiites au sein du système pour renoncer à la candidature du chef des Marada Sleiman Frangié a été posée, le président de la Chambre Nabih Berry a répondu par une boutade : « Les chiites veulent le système et Sleiman Frangié ! »
Selon les proches de M. Berry, en lançant cette formule, ce dernier voulait d’abord affirmer que contrairement à ce qui se dit, les chiites ne veulent pas changer le système en place au Liban et, en même temps, que le choix d’appuyer la candidature de Frangié n’est pas un sujet de négociation et se limite essentiellement au dossier présidentiel. Toutefois, cette phrase a été perçue par certaines parties comme une reconnaissance du fait que désormais, grâce à leur force, les chiites veulent tout. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certaines voix en faveur de l’instauration d’un système fédéral ont commencé à s’élever. L’idée d’un changement dans le système dans le sens d’un rééquilibrage communautaire est ainsi évoquée soit en faveur des chiites, soit dans le sens d’une plus grande autonomie entre les communautés.
Mais les chiites veulent-ils réellement plus de pouvoirs ? Un petit flash-back politique s’impose. Lorsqu’en 1989, les négociations précédant l’adoption de l’accord de Taëf ont commencé sous l’égide de l’Arabie saoudite, il s’agissait essentiellement de procéder à un nouveau partage du pouvoir entre les deux parties qui constituaient les piliers du pacte national, les maronites et les sunnites. De fait, une partie des prérogatives du président maronite a été transmise au Conseil des ministres réuni, sachant que le président du Conseil devant être nommé à la tête du premier gouvernement de Taëf Rafic Hariri jouissait d’une stature dépassant les frontières du Liban. Les chiites, eux, n’étaient pas alors pris en considération. Dans la première mouture du texte de l’accord, le président de la Chambre (chiite) devait d’ailleurs être élu pour deux ans. Ce n’est qu’après l’arrivée de Nabih Berry à ce poste que cette disposition a été modifiée pour que le mandat du président de la Chambre soit, comme celui des députés, d’une durée de 4 ans.
Concernant le Hezbollah, celui-ci n’était pas encore reconnu comme une « résistance » au début des années 90 et ne disposait d’aucun poids politique sur la scène interne. Ce n’est qu’après la désignation de Hassan Nasrallah comme secrétaire général du parti et sa décision de participer aux législatives de 1992 que le Hezbollah a commencé à être pris en considération sur la scène politique. Son poids a grandi au fil des batailles qui l’ont opposé aux Israéliens et à l’Armée du Liban-Sud, mais il ne s’est jamais concrétisé par des textes officiels. Après le départ des troupes syriennes du Liban en 2005, le Hezbollah a décidé de participer aux gouvernements successifs. Il a commencé par prendre la charge de ministères considérés comme secondaires (celui du Développement administratif, entre autres), et ce n’est que récemment qu’il a pu obtenir le portefeuille des Travaux publics. En parallèle, la communauté grignotait quelques prérogatives, comme par exemple le portefeuille des Finances ou encore la direction de la Sûreté générale.
Le premier responsable occidental à avoir soulevé la question d’une augmentation des prérogatives chiites était le président français Nicolas Sarkozy (2007-2012), qui l’avait évoqué avec les dirigeants iraniens de l’époque. En contrepartie, le Hezbollah devrait renoncer à ses armes. Mais les Iraniens auraient alors répondu qu’il vaudrait mieux en parler avec les Libanais eux-mêmes. Puis la guerre en Syrie a rebattu toutes les cartes régionales. Plus récemment, après la tragique double explosion au port de Beyrouth le 4 août 2020 et face à l’ampleur du drame, le président Emmanuel Macron a voulu lancer une initiative de solidarité avec les Libanais, mais aussi donner l’impulsion d’un changement dans le système en faveur d’un rééquilibrage confessionnel, moyennant, là aussi, l’abandon des armes par le Hezbollah. Il avait évoqué cette question au téléphone avec le président iranien Hassan Rohani et avait obtenu la même réponse que celle faite à M. Sarkozy.
L’idée d’un changement dans le système libanais dans le cadre d’un rééquilibrage des pouvoirs entre les communautés est donc restée dans les esprits. Elle revient aujourd’hui sur la table en raison de l’impasse présidentielle et du retour en force de l’approche confessionnelle entre les différentes composantes du pays. Dans les coulisses locales et internationales, la question se pose désormais en ces termes : que faut-il donner aux chiites pour qu’ils acceptent de débloquer l’impasse ? Une source chiite bien informée considère qu’une telle question ne devrait pas être posée. Selon cette source, les chiites ne se sentent pas exclus ou défavorisés pour réclamer un changement dans le système actuel. Ils ne sont pas responsables de l’évolution des circonstances internes en leur faveur. Ce ne sont pas les chiites, ajoute cette source, qui ont poussé le chef du courant du Futur Saad Hariri vers la sortie, créant un déséquilibre entre les sunnites et les autres communautés. Au contraire, ce qu’ils craignent le plus actuellement, c’est justement d’avoir un surplus de responsabilités en cette période de crises insolubles. Par la force des choses, le ministre des Finances, le président de la Cour des comptes, le procureur financier et, à partir du 1er août, le gouverneur de la banque centrale par intérim sont chiites. Ce qui pourrait pousser les Libanais à orienter leur colère contre cette communauté face à l’incapacité de trouver des solutions. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le président de la Chambre ne souhaite pas que le vice-gouverneur chiite de la banque centrale assume la transition jusqu’à la nomination d’un nouveau gouverneur.
Autrement dit, les chiites se contentent des quelques changements apportés au système, et ils ne veulent pas plus, assure la source. Ils préfèrent l’entente avec les autres communautés à l’augmentation de leurs prérogatives. Leur approche du dossier présidentiel n’est donc pas liée à un changement du système. Toutefois, cette position ne convainc pas tout le monde, et certains répondent que les chiites veulent peut-être l’entente, mais à leurs conditions...





Mais pourquoi voulez vous que les chiites changent le systeme. Il ont aujourd'hui le beurre et l'argent du beurre. Pourquoi changer?
18 h 27, le 18 juillet 2023