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Idées - Point de vue

Après Aaramta, le Hezbollah à la croisée des chemins

Après Aaramta, le Hezbollah à la croisée des chemins

Des miliciens du Hezbollah rassemblés avant la démonstration militaire devant les médias, le dimanche 21 mai 2023, à Aaramta. Photo Caroline Hayek

La démonstration de force militaire du Hezbollah le 21 mai à Aaramta a envoyé plusieurs messages, notamment à Israël. Dans l’ombre des réconciliations régionales – entre l’Arabie saoudite et l’Iran d’abord, puis le rapprochement de Riyad avec la Syrie –, le Hezbollah semble avoir réorienté son attention sur son ennemi du sud. On a pu déjà en avoir un aperçu au début du mois d’avril, lorsqu’un groupe non identifié (sans doute avec l’approbation du Hezbollah) a tiré 34 roquettes sur le nord d’Israël depuis le Liban, entraînant des spéculations sur une tentative d’unification des fronts – libanais, gazaoui et syrien.

Mais le Hezbollah a-t-il vraiment les moyens d’entrer en conflit avec Israël aujourd’hui ? La dévastation qui s’ensuivrait serait si terrible qu’elle pourrait conduire à une réaction potentiellement déstabilisatrice de la part d’une population libanaise qui n’a plus grand-chose à perdre. Dès lors, une autre question s’impose : quel est le but ultime du parti de Dieu ? De la même manière que sa décision de participer aux élections parlementaires en 1992 a montré qu’il avait cherché à se transformer en une composante de l’État libanais, le Hezbollah se trouve aujourd’hui à un autre tournant : il doit maintenant décider ce qu’il veut faire avec l’État, et dans l’État, afin de rester pertinent.

Trois options

La réponse reste difficile à trouver. Toutes les options potentielles que le Hezbollah pourrait envisager comportent des risques. Si le seul objectif du parti est de continuer à servir de mandataire iranien, sa priorité sera de conserver ses armes et d’imposer une impasse politique qui garantisse que son pouvoir n’est pas menacé. Toutefois, cela aura des répercussions négatives. Le Hezbollah tentera de préserver sa suprématie tout en soutenant un système largement défaillant qui résiste aux réformes, ce qui ne manquera pas de susciter des ressentiments à l’intérieur du pays, renforcés par des impulsions sectaires. Le parti ne peut pas indéfiniment garder le reste du pays sous sa coupe. Prenons l’exemple du soutien formel accordé à la candidature de Sleiman Frangié. Le parti s’est aventuré en terrain inconnu en essayant d’imposer un président contre tous les principaux partis politiques maronites et, désormais, les trois principaux d’entre eux – les Forces libanaises, le Courant patriotique libre et les Kataëb – semblent s’être accordés sur un rival : l’ancien ministre des Finances Jihad Azour, actuellement directeur pour le Moyen-Orient et l’Asie centrale au Fonds monétaire international. S’il est trop tôt pour savoir ce qu’il adviendra de cette démarche, la réaction de Mohammad Raad, le chef du bloc parlementaire du Hezbollah, à ce soutien est plus que révélatrice. Le 28 mai dernier, ce dernier a déclaré, avec une colère visible, qu’Azour était le candidat de « certains au Liban qui ont eu l’impertinence de déclarer publiquement leur rejet du candidat de l’axe de la résistance (moumanaa) », en faveur d’un candidat de la « soumission ». Le message est clair : le Hezbollah est prêt à dialoguer sur la présidence, à condition que le président défende ses priorités. Les efforts du parti pour imposer ses candidats à des postes qui ne sont pas destinés à la communauté chiite sont très mal perçus dans les milieux non chiites, et ce sentiment ne peut que s’accentuer à l’avenir.

Une deuxième option qui s’offre au Hezbollah est de se réinventer afin de rester dominant dans un ordre social et politique libanais en pleine évolution. Cela signifie que le parti devrait commencer à faire des compromis sérieux avec ses interlocuteurs politico-confessionnels, mais moins pour changer le système politique dominé par le Hezbollah que pour le préserver. Cela impliquerait de prendre de réelles mesures pour résoudre les problèmes vitaux du parti – tels que ses armes et son implication dans les conflits régionaux – mais de manière à ce que les compromis qui émergent ancrent les objectifs du Hezbollah dans le système libanais. Il est hautement improbable que le Hezbollah choisisse une telle voie. C’est à peu près la logique qui a présidé à la politique de perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev dans les années 1980, et pour la personnalité suprême de l’Iran, l’ayatollah Ali Khamenei, le résultat a été l’effondrement de l’Union soviétique. Le Hezbollah doit lui aussi se rendre compte qu’une fois qu’il aura entamé un processus de concessions sélectives sur certaines questions, il risque de perdre le contrôle de la dynamique et d’être contraint de céder beaucoup plus qu’il ne l’avait prévu. En fait, le comportement du parti est allé dans la direction opposée, essayant d’élargir les espaces dans lesquels il peut imposer ses préoccupations stratégiques au Liban, sans se soucier de ce que cela signifie pour l’équation politico-confessionnelle interne.

La troisième option du Hezbollah est encore plus risquée. Elle consiste à aller jusqu’au bout en essayant de refaçonner et de stabiliser un nouveau contact social libanais autour de ses intérêts, dans le but de consolider indéfiniment son pouvoir au sein de l’État. Il s’agit ici d’une restructuration de l’ordre constitutionnel et confessionnel, d’une prise en main des institutions par un nouveau pacte national qui donne plus de pouvoir à la communauté chiite. Cela permettrait alors au Hezbollah de mettre en place des garde-fous permanents pour défendre sa primauté dans le pays. Cependant, un tel projet pourrait bien faire éclater le Liban, car les plus grands perdants d’un pacte national révisé seraient la communauté chrétienne au sens large. À une époque où les chrétiens parlent ouvertement de fédéralisme, voire de partition, un nouveau contrat social construit principalement autour des communautés chiite et sunnite – les deux plus importantes du pays – aliénerait presque certainement de nombreux chrétiens. Il en résulterait une plus grande mobilisation des chrétiens contre le changement, suivie d’une plus grande émigration communautaire du pays, obligeant le Hezbollah et les chiites à s’opposer principalement à une communauté sunnite qui n’a aucunement l’intention de transformer officiellement le Liban en un mandataire de l’Iran.

Craintes existentielles

Pour que le Hezbollah tente de remanier le pacte national libanais à son avantage, il faudrait faire des concessions majeures aux autres communautés, notamment en accordant aux chrétiens une large décentralisation administrative et financière. Cela nécessiterait également une nouvelle stratégie à l’égard des sunnites, qui voudront également voir leur pouvoir renforcé dans les institutions nationales. Un tel processus serait complexe et périlleux pour le Hezbollah, et il semble impossible d’imaginer que les sunnites ne demanderaient pas le désarmement du Hezbollah comme condition préalable à l’approbation d’un plus grand rôle des chiites dans l’État. Aucun nouveau pacte ne peut émerger d’une situation dans laquelle une communauté est considérée par les autres comme ayant un pouvoir hégémonique au niveau national

C’est ce que le Hezbollah ne réalise pas tout à fait. La dimension confessionnelle sera toujours plus puissante au Liban que n’importe quel engagement idéologique en faveur de la « résistance » ou d’autres principes du genre. En faisant preuve d’un excès de confiance en essayant d’affirmer ses préférences, le Hezbollah provoque des craintes existentielles parmi les autres minorités du Liban. S’il n’existe pas de structure institutionnelle fonctionnelle pour canaliser et traiter ces craintes, la violence peut en résulter. Pour le Hezbollah, c’est la pire des options, car elle pourrait enliser le parti dans une guerre civile sans fin, que ses nombreux ennemis régionaux et internationaux chercheraient à exploiter.

Le Hezbollah ne semble pas préoccupé par ces questions, tant il se sent sûr de lui grâce à ses armes. Mais la guerre n’est pas une option, car le parti ne pourrait rien construire de durable sur les ruines. Le système confessionnel, malgré ses défauts, reste la plus forte barrière contre le Hezbollah, c’est pourquoi il essaie constamment de maintenir ses adversaires sectaires déséquilibrés et divisés. C’est pourquoi la possibilité d’une unité chrétienne contre Frangié a tant troublé Mohammad Raad. Le Hezbollah pourrait bientôt se retrouver dépassé par les réalités politico-confessionelles, et le parti n’aime pas cela.

Ce texte est aussi disponible en anglais sur « Diwan », le blog du Malcolm H. Kerr Carnegie MEC.

Par Michael YOUNG

Rédacteur en chef de « Diwan ». Dernier ouvrage : « The Ghosts of Martyrs Square: an Eyewitness Account of Lebanon’s Life Struggle » (Simon & Schuster, 2010, non traduit).

La démonstration de force militaire du Hezbollah le 21 mai à Aaramta a envoyé plusieurs messages, notamment à Israël. Dans l’ombre des réconciliations régionales – entre l’Arabie saoudite et l’Iran d’abord, puis le rapprochement de Riyad avec la Syrie –, le Hezbollah semble avoir réorienté son attention sur son ennemi du sud. On a pu déjà en avoir un aperçu au début du...
commentaires (6)

Le federalisme sera bien acceuilli par les chretiens qui en ont assez de payer des taxes qui vont a d'autres regions ou personne ne paie rien ..... je vous laisse le plaisir de figurer ces regions.

hrychsted

01 h 24, le 06 juin 2023

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Commentaires (6)

  • Le federalisme sera bien acceuilli par les chretiens qui en ont assez de payer des taxes qui vont a d'autres regions ou personne ne paie rien ..... je vous laisse le plaisir de figurer ces regions.

    hrychsted

    01 h 24, le 06 juin 2023

  • Le hezbollah est en train de créer ses propres infrastructures sociales ( dans ses régions) après qu'il ait crée ses infrastructures militaires. En prélude à une future (potentielle) fédération. Il crie sur les toits qu'il n'en veut pas pour couvrir ses actions qui vont dans le sens contraire. Suite à la "pacification" en cours que l'arabie souhaite créer dans la région. Cette "idée bienvenue" pourrait bientôt atteindre l'IRAN et l' arrêt de ses ambitions d'exporter l'islamise intégriste chiite dans la région. La pression interne de leur peuple qui n'en veut plus. (les jeunes iraniens/nnes notamment) et le fait que bientôt ils auraient l'arme nucléaire ? : Cela calmera les ardeurs du pouvoir des ayatollahs. Pour l'instant c'est une tension interne et externe. Le jour où tout le monde sera à egalité nucléairement, ils vont tous se calmer et opter pour une vie plus pacifique. Viendra le jour où l'iran ne financera plus autant ses milices au liban, en irak et en Syrie. A ce moment, au liban du moins, le hezbollah va devoir se libaniser, devenir plus modeste et se mettre au même niveau que les autres communautés libanaises. La fédération est en route. C'est le hezbollah qui l'a initié et il est en top position par rapport aux autres communautés qui ne sont pas encore prêtes. Il aura un temps d'avance ,du moins au début, au sein de cette fédération qui ne fera qu'unir les libanais tout en leur permettant de vivre librement selon leur propre identité et mode de vie.

    LE FRANCOPHONE

    12 h 03, le 04 juin 2023

  • En d’autres termes, HB veut le beurre et l’argent du beurre et croit pouvoir faire céder toutes les communautés grâce à ses armes. C’est mal connaître l’ADN libanais. Ce pays a été édifié et a fonctionné tant bien que mal grâce à l’équilibre instauré par les grandes puissances entre toutes les communautés composantes de notre pays. Un déséquilibré pourrait mener le pays à la catastrophe comme dans les années 70 à 90 lorsque les sunnites ont cru bon de s’allier aux palestiniens pour arracher le pouvoir aux chrétiens et que les chiites ont saisi l’occasion pour s’imposer comme partenaire pour avoir une part du gâteau pas encore cuit pour décider de la part de chacun par la force des armes et la terreur des attentats de tout genre pour calmer tout le monde et s’imposer comme le seul décideur du partage. Comme il a réussi à donner le LA sans en être empêché, il a décidé de ne plus partager et de s’octroyer la part du lion en utilisant les méthodes de terreur qui avaient très bien fonctionnées jusque là. Il omet volontairement de reconnaître le changement radical de la géopolitique actuelle et continue de faire comme si rien ne s’était passé. Cela l’enfonce de plus en plus dans l’embarras d’où son hésitation à choisir entre l’intérêt de son pays jusque là nul et l’intérêt de ses recruteurs qui l’ont écarté des négociations avec les pays arabes jadis leurs ennemis jurés. Il se trouve au pied du mur sans plan B et fait durer le suspens jusqu’à trouver une issue à son problème.

    Sissi zayyat

    10 h 25, le 04 juin 2023

  • C’est Frangieh qui devrait refuser sa nomination par les chiites sans soutient chrétien (je veux dire en plus de son député de fils). D’ailleurs il n’est même pas candidat…

    Gros Gnon

    08 h 12, le 04 juin 2023

  • Tout vient d’Israel, qui légitime le droit du Hezbollah à la résistance pour libérer le Liban, le golan et la Palestine. L’Arabie Saoudite dans sa large sagesse a proposé et conditionné la reconnaissance d’Israel à l’élaboration d’un état palestinien avec une reconnaissance réciproque. C’est seulement à cette condition que l’on pourra parler du désarmement du Hezbollah ou de sa réintégration dans l’armée libanaise.

    Mohamed Melhem

    00 h 32, le 04 juin 2023

  • Michael YOUNG : 2023 C'est qui ?????? Merci OLJ .......

    aliosha

    00 h 12, le 04 juin 2023

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