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Idées - Commentaire

La résilience démocratique turque

La résilience démocratique turque

Un meeting du candidat du Parti républicain du peuple (CHP), Kemal Kilicdaroglu, le 11 avril 2023, à Canakkale. Ozan Kose/AFP

Les élections législatives et présidentielle turques du 14 mai 2023 sont considérées par beaucoup comme les plus importantes de l’année. Le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, et le Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir, se situent, dans les intentions de vote, derrière le principal opposant, Kemal Kılıçdaroğlu, le chef du Parti républicain du peuple (CHP), soutenu par une large coalition.

Portée mondiale

Si Erdoğan est battu, ces élections auront une portée mondiale, démontrant que le phénomène d’érosion des démocraties auquel nous assistons ces dernières années peut s’inverser – et qu’on peut désigner la porte même à des hommes forts fermement accrochés à leur poste. Si des dirigeants taillés dans la même étoffe, dont les anciens présidents états-unien et brésilien, Donald Trump et Jair Bolsonaro, ont perdu eux aussi, ces dernières années, les élections, la tâche de l’opposition turque est plus ardue. Le glissement du pays vers l’autoritarisme pur et dur est presque complet. Erdoğan est au pouvoir depuis plus de vingt ans – bien plus longtemps que ne l’ont été Trump ou Bolsonaro – et a mis ce temps à profit pour façonner l’État à sa main.

La résilience démocratique turque

Officiellement ou officieusement, Erdoğan contrôle les institutions politiques turques, et a encore plus centralisé un État déjà centralisé. Il n’existe pour ainsi dire aucun contrepouvoir à l’influence de sa présidence : le Parlement est une chambre d’enregistrement et la justice est à ses ordres. L’armée est neutralisée, la police est loyale. Son alliance avec le Parti d’action nationaliste (MHP), d’extrême droite, se solde par la mise à son service d’une quasi-milice civile (l’opposition soupçonne d’ailleurs ces groupes d’être impliqués dans le caillassage du maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu, et de ses partisans, dimanche dernier, lors d’un meeting de campagne à Erzurum). Le réseau étendu à tout le pays d’affidés et d’obligés, qui lui doivent leur place dans la vie politique ou économique et qui se nourrissent de la corruption du régime, a beaucoup à perdre en cas de victoire de Kiliçdaroğlu.Erdoğan tient aussi dans sa main, et fermement, les médias turcs. La plupart des chaînes de télévision et des organes de presse assurent à l’AKP une couverture ininterrompue et favorable, tandis que les candidats d’opposition doivent faire campagne avec des entretiens donnés en ligne ou en utilisant les réseaux sociaux. Selahattin Demirtaş, le dirigeant, jadis, du Parti démocratique des peuples (HDP), prokurde, fait campagne depuis sa cellule.

Nombre d’observateurs internationaux doutent, on le comprend, qu’une victoire de l’opposition soit possible, ou qu’Erdoğan accepte sa défaite. Les dirigeants qui accumulent un tel pouvoir sont rarement prêts à l’abandonner de bon cœur. Les électeurs de l’opposition sont prévenus contre les désillusions.

Refus tenace de perdre espoir

Mais ce « réalisme » passe à côté d’un élément central : la possibilité d’une éviction d’Erdoğan dimanche prochain (ou plus tard dans le mois si un deuxième tour a lieu) est à elle seule la conséquence du refus tenace, dans l’opposition, de perdre espoir. Comme Max Weber l’écrit dans Le Savant et le Politique : « On n’aurait jamais pu atteindre le possible si dans le monde on ne s’était pas, toujours et sans cesse, attaqué à l’impossible. »

On a aujourd’hui tendance à l’oublier, mais l’on se plaignait couramment dans la Turquie d’avant Erdoğan du manque de culture civique de ses citoyens et de leur mauvaise compréhension de la démocratie. On disait que les Turcs ne pouvaient se passer du recours aux forces armées pour les sauver des crises politiques. Si la critique avait été vraie, l’opposition turque aurait été muselée comme l’est aujourd’hui l’opposition russe. Ce n’est pourtant pas le cas.

Quels que soient les résultats dimanche soir, les forces démocratiques turques ont véritablement prouvé leur résilience. La plupart des partis d’opposition du pays sont parvenus à s’unir derrière un candidat à la présidence, qui a promis de rétablir le système parlementaire qu’Erdoğan a renversé en 2017. De nombreux journalistes, responsables politiques et dirigeants ou dirigeantes de la société civile ont été emprisonnés, tandis que d’autres continuent à travailler. De nombreux citoyens ordinaires ont été jetés en prison sous des prétextes fallacieux, comme d’avoir insulté Erdoğan ou pour ce qu’ils ont posté sur les réseaux sociaux ; les gens n’en continuent pas moins à critiquer le régime.

Des personnes se portent volontaires pour surveiller la régularité du scrutin et protéger les urnes. Des groupes de la société civile affrètent des autobus pour transporter les personnes déplacées par le tremblement de terre dans les villes où elles sont inscrites sur les listes électorales afin qu’elles puissent y déposer leur bulletin. Au cœur de tous ces efforts est la croyance qu’aucun homme fort n’est aussi fort qu’il le paraît face à une opposition résolue.

En outre, c’est sur eux-mêmes que celles et ceux qui combattent pour la démocratie en Turquie doivent compter, et non sur l’armée – ni même sur la communauté internationale. Le soutien que reçoit Erdoğan des autres autocrates est plus visible, mais les gouvernements démocratiques lui laissent aussi les mains libres. Les dirigeants occidentaux peuvent se plaindre d’Erdoğan, ils n’en cherchent pas moins à passer des accords avec lui lorsqu’ils en ont besoin, qu’il s’agisse de réduire les migrations irrégulières ou de relancer les exportations ukrainiennes de céréales. À certains égards, une victoire de l’opposition pourrait renforcer pour l’Occident les incertitudes.

Si l’opposition rassemble plus de bulletins qu’Erdoğan, le mérite en reviendra exclusivement aux citoyens turcs. En se dressant face à un autocrate, ils montrent, une fois encore, que l’exigence de démocratie ne se limite pas à l’Occident. Quoi qu’il advienne dimanche ou après, leur engament constitue la meilleure garantie d’une victoire des démocraties.

Copyright : Project Syndicate, 2023.

Traduction François Boisivon

Professeure de relations internationales à l’université de Cambridge. Dernier ouvrage « Before the West: The Rise and Fall of Eastern World Orders » (Cambridge University Press, 2022).

Les élections législatives et présidentielle turques du 14 mai 2023 sont considérées par beaucoup comme les plus importantes de l’année. Le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, et le Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir, se situent, dans les intentions de vote, derrière le principal opposant, Kemal Kılıçdaroğlu, le chef du Parti républicain du peuple (CHP),...
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Nous espérons profondément la Défaite d’Erdogan

William SEMAAN

00 h 18, le 14 mai 2023

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  • Nous espérons profondément la Défaite d’Erdogan

    William SEMAAN

    00 h 18, le 14 mai 2023

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