Édito Édito

Transparence : l’argent des ONG au Liban

Transparence : l’argent des ONG au Liban

Interrogée en 2002 par le quotidien Libération au lendemain de sa démission de la présidence d’Action contre la faim (ACF), la géographe Sylvie Brunel faisait ce constat amer : « Les ONG, qui exigent la transparence de tout le monde et qui passent leur temps à donner des leçons aux autres, sont loin de se l’appliquer à elles-mêmes. Ces structures ont produit des nomenklaturas qui n’ont plus rien d’humanitaire, ni dans leurs rémunérations, ni dans leur mentalité. Le business tourne et il s’agit de ne pas le perturber. Il y a peu d’évaluations des actions et, lorsqu’elles existent, elles ne sont pas divulguées… J’ai le sentiment que certaines ONG tirent argument de la souffrance, réelle, des gens pour justifier leur existence et accroître leur part de marché. Leur perpétuation devient leur principale raison d’être. »

Au Liban, gérer une ONG est devenu une sinécure. On présente des projets en fonction des attentes des organisations internationales, des « grands donateurs » publics ou privés et autres philantrocapitalistes, en mettant l’accent sur des sujets « parlants » comme les migrants, les déplacés syriens, l’identité de genre, la liberté d’expression, l’indépendance de la magistrature, les femmes battues, les travailleurs étrangers ou l’écologie ; on reçoit des dons conséquents ; on organise un colloque et on s’agite devant les caméras ou sur les réseaux sociaux ; on empoche le reliquat ou on s’octroie des salaires faramineux. Par naïveté, certaines associations locales respectables sont devenues les sous-traitantes des grands bailleurs de fonds institutionnels, et ont ainsi perdu leur crédibilité et leur indépendance puisque « qui donne ordonne »…

Certes, il serait injuste de généraliser, et de nombreuses associations fiables accomplissent un travail exemplaire qu’il convient de saluer – notamment dans les domaines des droits de la femme, de l’aide aux plus démunis, aux malades et aux personnes en situation de handicap, ou de la lutte contre les abus des gouvernants – mais elles ne sont que la face émergée de l’iceberg. On estime à 1 300 le nombre d’associations qui ont vu le jour au lendemain de l’explosion du port. Pour quel résultat ? Où est parti l’argent ? Qui en a profité ? Le laxisme du ministère de l’Intérieur, censé contrôler les comptes de ces ONG fantoches, est devenu d’autant plus inacceptable que certains fonds proviennent d’organisations louches ayant des « agendas » incompatibles avec l’intérêt du Liban. La liberté d’association étant un principe constitutionnel sacré, il ne s’agit nullement d’interdire. Ce qui est nécessaire, en revanche, c’est d’exiger la transparence tant au niveau des objectifs que des finances et des dépenses engagées. Ici et là, on assiste au carriérisme des responsables de certaines ONG, à des trafics d’influence, à l’instrumentalisation hypocrite d’une cause à des fins de marketing, à des rémunérations exagérées et des coûts de fonctionnement exorbitants, voire à des détournements de fonds… dans l’impunité totale. « Un tri s’impose entre les ONG qui tiennent leurs engagements et d’autres, aussi opaques qu’opportunistes. Sans oublier les «faux nez», ces organisations derrière lesquelles on trouve un gouvernement, une idéologie, une organisation religieuse ou un lobby industriel », affirme Thierry Pech, auteur avec Marc-Olivier Padis d’un ouvrage de référence intitulé Les Multinationales du cœur (éditions du Seuil).

Pour leur défense, les Nations-Unies, l’Union européenne, les pays donateurs, les agences de développement, les organisations et fondations étrangères diverses affirment que l’État libanais ne leur inspire plus confiance. Ainsi, au lieu d’aider celui-ci à se redresser pour éviter sa déliquescence, tout en contrôlant évidemment l’exécution par les ministères concernés des projets soutenus pour éviter corruption et clientélisme, ces organismes s’obstinent à financer des structures parallèles dont les méthodes sont souvent plus critiquables que celles de l’État. Sont-ils complices de ce charity business ? Ont-ils pour objectif d’affaiblir l’État libanais pour mieux lui imposer des obligations qui vont à l’encontre de ses intérêts ? Et pourquoi ne soutiennent-ils pas les syndicats et les ordres professionnels, autrement plus crédibles ?

Dans un entretien accordé à la revue Les Clés du Moyen-Orient, Clothilde Facon, qui a étudié la politisation de l’aide humanitaire et appelle à la « décolonisation » de ce secteur au Liban, déclare à juste titre que « le rôle des ONG au Liban fait débat. Leur utilité est incontestable, mais “l’ONG-isation” de la société libanaise risque de saper l’émergence d’un collectif public et d’un contrat social. »

Piliers de la société civile, les ONG sont indispensables dans toute démocratie digne de ce nom. Mais charité bien ordonnée commence par soi-même.


Interrogée en 2002 par le quotidien Libération au lendemain de sa démission de la présidence d’Action contre la faim (ACF), la géographe Sylvie Brunel faisait ce constat amer : « Les ONG, qui exigent la transparence de tout le monde et qui passent leur temps à donner des leçons aux autres, sont loin de se l’appliquer à elles-mêmes. Ces structures ont produit des nomenklaturas...
commentaires (4)

Très bon article. C'est ce que l'on dit depuis des mois. Charité bien ordonnée.... Et surtout que l'activité des ONG et des organisations internationales ne se pérenisent pas: Ce n'est pas la Cause servie qui doit financer (éternellement) ces Organisations mais l'inverse. Il y a perversion quand la Cause servie permet aux Organisations de financer des salaires hors normes, des voitures et des bureaux luxieux, des prestataires sans Appels d'Offres...et ce durant des années. Si au bout d'un certain temps il n'y a pas de solution, il y a donc echec, il faut changer de dispositif.

Moi

10 h 38, le 04 mai 2023

Tous les commentaires

Commentaires (4)

  • Très bon article. C'est ce que l'on dit depuis des mois. Charité bien ordonnée.... Et surtout que l'activité des ONG et des organisations internationales ne se pérenisent pas: Ce n'est pas la Cause servie qui doit financer (éternellement) ces Organisations mais l'inverse. Il y a perversion quand la Cause servie permet aux Organisations de financer des salaires hors normes, des voitures et des bureaux luxieux, des prestataires sans Appels d'Offres...et ce durant des années. Si au bout d'un certain temps il n'y a pas de solution, il y a donc echec, il faut changer de dispositif.

    Moi

    10 h 38, le 04 mai 2023

  • Un audit externe d'une des grandes boîtes internationales est la solution.

    Eddy

    10 h 22, le 04 mai 2023

  • C'est bien d'investiguer ce sujet. Il y a beaucoup d'accusations dans cet article. Ce serait cependant bien de présenter de preuves. Non, Monsieur l'avocat?

    Aftimos Philippe

    08 h 12, le 04 mai 2023

  • En plein dans le mille!! Merci cher Alexandre. H

    BARAKAT Hoda

    00 h 46, le 04 mai 2023

Retour en haut