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Nos lecteurs ont la parole - Hommages À Gaby Bustros

Pourquoi n’entendait-elle plus les oiseaux ? Ils devraient chanter

C’était en juillet 1986. C’est-à-dire en pleine guerre. Lors d’une fête dans une Achrafieh silencieuse. Il y avait du monde. Je déambulais entre les danseurs et ceux échafaudant des pronostics quant à l’issue de la guerre, lorsque j’ai entendu sa voix rauque pour la première fois : « Ce n’est pas parce qu’on comprend tout que tout est clair. » Je me suis arrêtée, je l’ai écoutée. Nous nous sommes retrouvées sur le balcon et, malgré les basses assourdissantes, nous nous étions découvert une similitude de goûts littéraires. Puis elle m’a dit qu’elle avait hâte que je vienne voir ses dessins.

Son atelier ! Aussi grandiose que le reste. En arrière-fond, David Bowie. Je ne savais où donner du regard. Ça l’amusait de se voir comme une distraction, un détour. « Je suis une bricoleuse, une gribouilleuse. Marie, un whisky ? Qu’est-ce que je te sers ? » Il n’était que midi. Elle avait allumé une Malborough rouge.

Son cahier A3. Elle me l’avait montré en le feuilletant à la va-vite. Je l’avais repris page après page. Toutes remplies d’un seul et même sujet. Le banian centenaire du jardin. Au crayon, au fusain, à la pointe.

Après deux bonnes heures et deux vodkas, je lui avais dit, en toute sincérité, ma fascination pour son travail. Heureuse et flattée pendant une fraction de seconde, elle enclencha sur son aliénation, sans consonance dramatique aucune, avec un intarissable débit. Pour elle, il ne pouvait y avoir création sans morcellement. Pouvais-je comprendre ou pas ?

Son exil à New York l’avait écartée, une fois de retour à Beyrouth, de toute velléité de faire corps avec son environnement créatif. Refusant les remises en question, elle se réfugiait dans ses « c’est comme ça ! »

Après avoir été vue, critiquée, découragée, encouragée dans sa vocation artistique, son désir d’évasion était à son paroxysme. Elle créa SOS Environnement, somma une figure d’autorité de l’aider à débarrasser la côte de ses immondices. Je la regardais s’activer. Un vrai mouvement d’oxygénation, émanant aussi de la guerre elle-même. « Nous ne sommes pas à un paradoxe près, ensemble nous déplacerons des montagnes. » Et la voilà donnant des ordres aux scouts encordés qui glissaient vers la mer, sacs-poubelle accrochés à la ceinture. Elle avait aussi joué son va-tout en s’attaquant à ceux qui faisaient main basse sur un pont naturel qui enjambait un champ de poissons fossilisés pour y construire un condo.

Elle réussit à arrêter le projet.

Intense était sa victoire. Elle jubilait. Heureuse, comblée.

Mais il lui suffisait de passer le couloir séparant son appartement de son atelier, réexaminer les affiches de SOS et autres matériels de communication pour passer de l’irritation à l’indifférence, de l’indifférence à la magnanimité. Elle basculait parfois dans un désespoir absolu avec la certitude qu’elle ne pourrait jamais être… mais quoi, Gaby ?

Lui redis mon impatience de la voir exposer ses huiles et ses pointes sèches. « Pourquoi pas. » Mais elle se reprenait presque immédiatement : « Pour quoi faire ? » Disait que les entreprises artistiques, elle n’en voulait plus, mais qu’elle ne pouvait plus rester ici, tapie.

Que serait devenu Beirut, the Last Home Movie sans cette pellicule illuminée par ses sourires synchrones avec le canon qui tonnait. Avec les déflagrations qu’elle prenait pour des feux d’artifice. Un portrait vacillant d’une famille résistant aux convulsions de la guerre. Un de ces films qui ne prennent pas de rides. Lorsque je l’avais visionné une première fois, j’anticipais chacune de ses ellipses. Et ses coupes intransigeantes. Berlin, Sundance, Paris. Mais elle n’en avait que faire. Elle se contentait de sa performance, de la pertinence de son montage. Son jeu? Elle s’y était adonnée sans limites dans Sporting Club qui raconte une fête d’anniversaire sauvée par trois inadaptés de la vie.

Vint alors la séquence Assouan. Elle s’est improvisée châtelaine face à l’immortalité dont le Nil nous abreuve, mais toujours avec ce grain de réalisme tapi au fin fond de son cerveau. Aidé un projet de survie. Financé la construction d’une felouque, la Gabrielle, mise à disposition de Bassem, rendant jaloux Khaled, qui lui aussi espérait. Elle a imaginé un circuit inconnu des agences touristiques. C’est ce circuit-là, oui, celui-là, c’est celui qu’ils devraient exploiter. Qui connaissait le marché de Darrau ? Personne ! Nous étions en 1999. Les felouquiers ne connaissaient pas le web. Elle les y avait initiés. Aider. Du mieux qu’elle pouvait.

Puis un jour elle avait compris qu’il n’y aurait aucun antidote à sa douleur qu’elle vivait comme unique. J’avais beau lui répéter que rien n’était unique. Aucune blessure n’était unique. Aucune tragédie, aucune guerre.

Elle avait réussi à tenir jusqu’à l’explosion du nitrate d’ammonium. Sa capacité d’endurance avait d’un coup disparu. J’étais là avec elle, à Saint-Nicolas, fin septembre. Cinq heures du matin et une lumière irisée. Cigarette aux lèvres, son éternelle abaya en velours sur le dos, un ou deux colifichets autour du cou, elle avait levé la tête, le ciel qu’elle regardait n’était visible qu’entre les brèches de l’enceinte de ficus qui s’était dressée autour d’elle. Et pourquoi n’entendait-elle plus les oiseaux ?

« Ils devraient chanter, ne serait-ce qu’aujourd’hui. »

Aujourd’hui, c’était son anniversaire.

Un dernier WhatsApp rédigé deux, trois heures avant sa mort, que j’avais lu le lendemain dès mon réveil, avant de savoir qu’elle n’était déjà plus là.

« Santé… la merde ! Peau, articulations, os, dents, yeux. On ne peut lutter contre 74 années d’abus et d’inconsciences… ni une perte de 11 kg en trois, quatre ans ! Je ne récolte que ce que j’ai semé. Ça m’apprendra pour la prochaine fois, hahaha ! Je pense à toi et je t’embrasse. »

Moi aussi, je t’embrasse. Tu es très présente, ma Gabe, dors bien.

Marie MAMARBACHI SEURAT

Écrivaine

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

C’était en juillet 1986. C’est-à-dire en pleine guerre. Lors d’une fête dans une Achrafieh silencieuse. Il y avait du monde. Je déambulais entre les danseurs et ceux échafaudant des pronostics quant à l’issue de la guerre, lorsque j’ai entendu sa voix rauque pour la première fois : « Ce n’est pas parce qu’on comprend tout que tout est clair. » Je me suis arrêtée, je l’ai écoutée. Nous nous sommes retrouvées sur le balcon et, malgré les basses assourdissantes, nous nous étions découvert une similitude de goûts littéraires. Puis elle m’a dit qu’elle avait hâte que je vienne voir ses dessins. Son atelier ! Aussi grandiose que le reste. En arrière-fond, David Bowie. Je ne savais où donner du regard. Ça l’amusait de se voir comme une distraction, un détour. « Je suis une...
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