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Y a-t-il encore un ailleurs ?

Y a-t-il encore un ailleurs ?

D.R.

Durant les révolutions arabes, le narrateur de ce roman, un Égyptien copte vivant à Londres, reçoit un jour l’appel de son ami du Caire qui lui demande d’organiser les funérailles d’un jeune Syrien dont la famille réfugiée en Égypte n’a pas été autorisée à faire le voyage pour l’enterrer. Il y consent non sans peine, car qu’y a-t-il de plus triste pour un étranger que de mourir loin des siens, sans aucune présence clémente pour l’accompagner dans ce dernier voyage ? « Si je ne pouvais rien pour les vivants, le moins que je puisse faire était de me rendre utile pour les morts. »

Les damnés de la terre

Les vivants qu’il évoque sont le public qu’il accompagne dans son métier au sein d’une administration sociale. Ceux que la société rejette, que l’origine ethnique, géographique, la précarité et parfois les choix de vie relèguent à la marge d’un système conçu pour ne préserver que les privilèges d’une minorité. Avec ses collègues pour la plupart de provenances diverses, il est chargé d’enquêter auprès de populations prioritaires en vue d’octroi de logements sociaux. Parfois, avec Kayode, son ami nigérian et collègue, il se plaît à partager des conversations sur la condition humaine à l’épreuve de la marginalité. Des échanges à tonalité philosophique qui les invitent à méditer sur leur propre existence dans la réalité de l’exil et au sens de leur travail dont la pesanteur accablante réduit souvent à l’impuissance. Le narrateur se résout alors à penser que « la dignité consiste parfois à admettre que l’on est impuissant et inutile », tandis que l’ami nigérian estime que tous ceux qui font un travail comme le leur, de même que les Irlandais, les communistes, les lesbiennes, les musulmans et les asiatiques sont noirs et chrétiens. Pour lui, négritude et chrétienté seraient des notions qui dépassent la seule dimension de la couleur de peau et la spiritualité. La négritude caractériserait tous ceux et celles qui n’appartiennent pas à la classe dominante socialement, politiquement et économiquement, tandis qu’être chrétien permettrait de « faire de l’humiliation une vertu et de l’acceptation de la souffrance un acte de piété ». C’est la raison pour laquelle la moitié de l’Afrique se serait convertie, moins d’un siècle après l’arrivée de l’homme blanc afin « de supporter l’humiliation et même de lui trouver de la noblesse ».

Ni ici ni là-bas

Au fil des communications avec Ayman, resté en Égypte, dont l’hésitation à quitter le pays lui a valu quelques regrets, le narrateur est pris de nostalgie pour sa ville natale, ses bruits, sa foule grouillante, sa nourriture, sa langue maternelle qui ouvre le cœur et dont il a tellement soif d’entendre la musique. « Si Le Caire était resté tel qu'il y a dix ans, je serais rentré. Je suis coincé ici, comme il est coincé là-bas. J'ai suffisamment changé pour me sentir étranger au Caire, sans être un étranger du Caire. Mais pas assez changé pour me débarrasser des stigmates de l'étranger à Londres. » À son ami, il ne s’aventure pas à livrer la vérité sur l’exil, dépouillée des fantasmes sur l’ailleurs : « Il n'y a pas plus misérable qu'une vie réduite à un jeu de mémoire. Un long combat contre l'oubli et une tentative incessante pour se rattacher au passé, le faire revenir, au mauvais endroit et au mauvais moment. Je sais qu'il ne comprendra pas qu'essayer de s'échapper, échouer, refaire une tentative, c'est plus supportable pour l'esprit que de regretter le moment où l'on était enfermé. Il ne réalisera pas que l'espoir d'être délivré vaut mieux qu'une délivrance qui s'avère être un leurre. »

Mais où commence l’ailleurs dans un monde dont les frontières ont été imaginées par les puissants afin de préserver jalousement l’entre-soi des privilèges ? La ligne invisible de Greenwich, point de départ de la narration en est une image. Elle indique le centre de ce monde, en décidant pour tous du rapport au temps et à l’espace. Les exilés qui parviennent à s’en approcher ne peuvent jamais vraiment la franchir. Ils demeurent captifs dans un entre-deux, dans un univers auquel ils ont peu de chances d’appartenir…

Ce roman introspectif a tout d’une œuvre philosophique et psychologique. Il ravit par sa finesse et sa profondeur, et invite à regarder la réalité à partir de la sensibilité palpable de l’auteur. Dans un style « douloureusement beau », drôle et tragique, Shady Lewis exprime avec habileté et justesse la difficulté d’être, de tous ceux qui sont, ici comme là-bas, exclus et stigmatisés en raison de leur différence. Il dénonce par-dessus tout l’absurdité des frontières et des écueils administratifs qui ajoutent chaque jour un peu plus de malheur au malheur.

Sur le méridien de Greenwich de Shady Lewis, traduit de l’arabe par May Rostom et Sophie Pommier, Actes Sud, 2023, 208 p.

Durant les révolutions arabes, le narrateur de ce roman, un Égyptien copte vivant à Londres, reçoit un jour l’appel de son ami du Caire qui lui demande d’organiser les funérailles d’un jeune Syrien dont la famille réfugiée en Égypte n’a pas été autorisée à faire le voyage pour l’enterrer. Il y consent non sans peine, car qu’y a-t-il de plus triste pour un étranger que de...

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