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Idées - Entretien

Joseph Bahout : Nous sommes en présence d’un ordre mondial « apolaire »

À l’occasion des « Beirut Security Debates », une série de conférences organisées fin janvier par l’Institut Issam Farès pour les politiques publiques et les questions internationales (IFI) de l’AUB, en collaboration avec l’institut Friedrich Ebert Stiftung, le directeur de l’IFI, Joseph Bahout, revient sur certaines des grandes évolutions de la situation politique, sociale, économique et environnementale dans la région.

Joseph Bahout : Nous sommes en présence d’un ordre mondial « apolaire »

Alors que l’ordre international connaît de profondes mutations, quelles sont les nouvelles puissances émergentes et comment cette nouvelle configuration peut-elle affecter les pays de la région ?

La grande question qui sous-tend et éclaire la vôtre est celle de savoir comment caractériser le système mondial aujourd’hui : il n’est certes plus unipolaire (après la parenthèse de l’hyperpuissance américaine post-guerre froide), mais il n’est pas non plus bipolaire, au sens d’un équilibre de la terreur similaire à celui connu pendant cette même guerre froide – même s’il pourrait tendre vers une nouvelle bipolarité américano-chinoise dans quelques décennies. Enfin, il n’est pas à proprement parler multipolaire, en tout cas si on entend par ce terme une sorte de « concert des nations » tel qu’il s’est développé au XIXe siècle – et qui sert notamment de référence dans l’analyse de l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger. En réalité, le système international est peut-être et probablement « apolaire », donc forcément fluide, fluctuant, volatil, et donc dangereux – car instable. Par ailleurs, les sous-jacents de la « puissance » sont eux aussi en redéfinition relative : faut-il se référer à sa dimension militaire (en termes de taille des effectifs et/ou des capacités de projection…), économique et financière, diplomatique (l’importance du réseau d’alliances, par exemple), technologique ?

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D’autre part, nous vivons dans une longue interrogation sur comment est en train de se redéfinir la puissance américaine, sans doute encore largement en tête de peloton, mais dont les élites tout comme la société se posent des questions sur son rapport au monde, sur ce qui l’y intéresse vraiment au point d’y surinvestir, et sur sa façon de préserver sa domination sur les sphères qui, au XXIe siècle, compteront encore pour Washington. D’où l’appétit des puissances émergentes pour un vide relatif qu’elles entrevoient – à tort ou à raison –, et d’où, dans notre région par exemple, les angoisses sur la fin d’un certain monde avec l’érosion du parapluie – ou de la menace, selon les points de vue – américain, et ses possibles substituts.

Si, au niveau global, la Chine est le champion montant, la Russie voudrait continuer à boxer dans la même catégorie que les deux premières puissances, sans les mêmes moyens, d’où son agressivité belliqueuse. En dessous, des puissances régionales se positionnent : Turquie, Iran, certains pays du Golfe (y compris parfois les plus petits), Israël bien sûr, etc. L’un des points communs de ce « club » est le comportement plus ou moins « disruptif » de ces puissances, et souvent un caractère rebelle à la hiérarchie communément acceptée jusque-là, notamment vis-à-vis de leurs anciens « patrons » ou alliés.Il reste que, pour le moment, rien de définitif ou de certain ne laisse penser qu’un certain ordre durable et solide, en tout cas stabilisant, ne pourrait émerger à court terme.

Lors de son discours le 21 janvier, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah a pointé du doigt certains des développements régionaux actuels, comme l’avènement d’un gouvernement d’extrême droite en Israël, en mettant en avant le fait qu’ils n’étaient pas nécessairement favorables à un apaisement. Qu’en pensez-vous ?

Ce qui est fascinant dans notre région est que, à l’ombre de ce monde « apolaire », les dynamiques d’instabilité et de tension le disputent, presque également, aux dynamiques de désescalade et d’ententes. Sachant que ces deux mouvements demeurent partiels, sectoriels et momentanés.

Eclairage

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Si, par exemple, le récent attelage politique israélien est à classer dans la première catégorie, d’autres éléments – comme le récent accord sur les frontières maritimes avec le Liban par exemple – viennent en atténuer la portée inquiétante, et à la limite la contredire. On peut étendre cette dualité des dynamiques à beaucoup d’autres exemples : les relations entre la Turquie et le tandem saoudo-émirati (ou l’Égypte) ; le dialogue entre Téhéran et Riyad ou Abou Dhabi, aux conférences de Bagdad (2021) et de Amman (2022), alors que le bras de fer saoudo-iranien se poursuit (au Liban par exemple) ; le rapprochement turco-russe et Syrie... Au moment où, en parallèle, les conflits de basse intensité font rage entre Israël et les extensions de l’Iran dans la région, voire avec l’Iran lui-même sur ses installations militaires...

Ce n’est certes pas inédit ou nouveau, mais ce qui l’est, relativement, est l’absence d’un tiers, d’un arbitre extérieur à la région capable de fabriquer et de faire respecter un plafond à ces dynamiques, au risque du dérapage incontrôlable. Et c’est justement pourquoi les ententes contractuelles parfois contre nature, voire cyniques, se multiplient, comme des polices d’assurance que ces puissances régionales achètent pour tenter de prévenir l’incendie involontaire et généralisé.

La région a actuellement les yeux rivés sur le mouvement de contestation en Iran. Comment en saisir la nature et l’ampleur ? A-t-il des chances d’aboutir ?

Si ce n’est sans doute pas le premier soulèvement en Iran depuis l’installation du régime islamique, c’est toutefois l’un des plus notables, non pas du fait de son ampleur, mais du fait de son intersectorialité, essentiellement au sein d’une classe moyenne largement sécularisée aujourd’hui. Il survient aussi à un moment où la République islamique est économiquement exsangue et isolée au niveau stratégique par ses rivaux régionaux comme internationaux.

Ce que l’on ne sait toujours pas avec exactitude est la nature même de ce dernier soulèvement, la part qu’il y a là de sociétal/générationnel, de socio-économique, d’ethno-régionaliste, d’idéologique et de programmatique… Ce que l’on constate aussi, c’est l’absence d’un programme ou d’un discours identifié du soulèvement, en dehors du ras-le-bol essentiellement centré sur la question des mœurs ; tout comme, à l’instar des soulèvements arabes, une révolte sans leadership localisé. Ce que l’on sait un peu plus, c’est que les ossatures du régime sont encore unifiées et relativement solides, jusque-là du moins, au prix d’actes répressifs sanglants et impitoyables, un prix que ce régime est prêt à payer, et c’est un paramètre important si l’on se réfère au précédent syrien ou autre durant les révolutions arabes de la décennie passée. A contrario, on ne sait pas si, au cas où les élites de la République islamique feraient une concession partielle (mais au fond énorme), sur le port du voile par exemple, le soulèvement se calmerait ou au contraire, on entrerait dans un effet domino.

La chute du chah avait été possible en raison de la conjonction et la convergence de plusieurs facteurs : l’alliance de forces sociales puissantes mais jusque-là éparses – la gauche, sa rue et ses intellectuels –, les mollahs et leur énorme pouvoir symbolique – confisqué par la suite par l’imam Khomeiny et son réseau –, et le « bazaar » avec les intérêts qu’il représente – rencontrant l’annonce par l’armée qu’elle ne tirerait pas dans la foule pour sauver le régime d’alors. Cela a d’ailleurs sans doute accéléré le lâchage américain. Il n’y a certes jamais de reproduction à l’identique en histoire politique, mais ce sont des paramètres importants à placer dans l’équation de la chute ou non de la République islamique.

Dans ce contexte international et régional incertain, quelle peut être l’approche des « petits » pays ? Au sujet du Liban, l’ancien ministre des Affaires étrangères Nassif Hitti évoquait, à l’une des tables rondes de votre évènement, la nécessité d’une approche graduelle et globale. Partagez-vous cet avis ?

Tout à fait, et ce serait exactement la traduction, ou la reproduction en plus large, des accords de Naqoura signés récemment. Autrement dit, opter pour une sorte de compartimentation des problèmes et des conflits, avec des pare-feux entre eux, sans ambition à englober la totalité du dossier et sans excès de posture idéologique. Une sorte de « politique des petits pas » que chacun adopterait, en attendant que l’environnement plus global devienne plus lisible, sinon plus producteur de stabilité.

Pratiquement tous les acteurs de la région s’y sont mis (même le régime syrien, désormais en dialogue poussé et sans pudeur avec les États du Golfe, ou avec son voisin turc). Or le Liban demeure en grande partie absent de ce jeu-là, ne serait-ce qu’en raison de sa paralysie interne, non seulement de son vide institutionnel mais aussi de son incapacité à penser ce qui l’entoure, et probablement aussi de sa non-volonté d’agir dans ce cadre (pour des raisons que chacun pourrait chercher et trouver à sa guise…).

D’où alors le fait qu’une fois de plus dans son histoire, ce pays ne sera que le récepteur, le réceptacle et la scène de projection des miniaccords ou ententes – ou sinon des dérapages conflictuels – entre ceux qui l’entourent. À la différence des fois passées toutefois, le Liban a atteint un tel degré de débilitation de son organisme qu’il pourrait cette fois ne pas survivre à l’administration de tels « remèdes ».

Alors que l’ordre international connaît de profondes mutations, quelles sont les nouvelles puissances émergentes et comment cette nouvelle configuration peut-elle affecter les pays de la région ? La grande question qui sous-tend et éclaire la vôtre est celle de savoir comment caractériser le système mondial aujourd’hui : il n’est certes plus unipolaire (après la parenthèse de...
commentaires (6)

Une seule phrase résume cet article concernant le Liban. Actuellement il n’y a plus de leader qui représente les intérêts des libanais qui puisse discuter avec les autres pays limitrophes ou plus lointains et défendre les projets futurs de notre pays puisque les seuls qui le représentent sont ces mêmes mercenaires qui ont précipité sa chute et qui ne sont autres que les alliés de tous les ses ennemis locaux comme régionaux. Tout ça est le fruit de la collaboration du dernier chef de l’état placé et guidé par ces mêmes fossoyeurs. Ne cherchons pas plus loin, ils ont usurpé notre pays grâce à ses enfants ces traîtres qui persistent dans leur jeu pour garder leurs postes d’exécutants meurtriers sans scrupules.

Sissi zayyat

12 h 27, le 19 février 2023

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Commentaires (6)

  • Une seule phrase résume cet article concernant le Liban. Actuellement il n’y a plus de leader qui représente les intérêts des libanais qui puisse discuter avec les autres pays limitrophes ou plus lointains et défendre les projets futurs de notre pays puisque les seuls qui le représentent sont ces mêmes mercenaires qui ont précipité sa chute et qui ne sont autres que les alliés de tous les ses ennemis locaux comme régionaux. Tout ça est le fruit de la collaboration du dernier chef de l’état placé et guidé par ces mêmes fossoyeurs. Ne cherchons pas plus loin, ils ont usurpé notre pays grâce à ses enfants ces traîtres qui persistent dans leur jeu pour garder leurs postes d’exécutants meurtriers sans scrupules.

    Sissi zayyat

    12 h 27, le 19 février 2023

  • J’aimerais beaucoup faire la connaissance de M. Ibn Khaldoun!! ?

    Bahout Joseph

    20 h 18, le 14 février 2023

  • Avec un OTAN plus soudé que jamais et une Europe rangée sous son leadership l'empire américain a encore de beaux jours devant lui d'autant plus que la Chine est isolée et ne constitue pas un pôle alternatif . La seule menace auquel il fait face serrait une alliance sino-russe

    Tabet Ibrahim

    14 h 31, le 11 février 2023

  • Excellent, profond et clair! Bravo Mr Bahout!

    Akote De Laplak

    12 h 02, le 11 février 2023

  • J'ignore s'il arrive à M. Bahout de mener des recherches et de publier des articles de fond, mais à chaque fois que je l'entends ou le lis dans les medias, il me frappe par sa capacité à enfiler les perles et débiter des généralités simplistes (voire erronées). Sur le Liban en particulier, il manie l'euphémisme et ne se "mouille" surtout pas...

    IBN KHALDOUN

    01 h 02, le 11 février 2023

  • que signifie "ne pas survivre"? Que peut-il arriver encore au Liban?

    Naccache Georges

    00 h 19, le 11 février 2023

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