L’écrivaine Colette (c.), la réalisatrice Jacqueline Audry (g.) et l’actrice Danièle Delorme en 1948 chez Colette, à Paris. Photo AFP
Des textes qui n’ont pas pris une ride : commencée au début du XXe siècle, l’œuvre romanesque de Colette, empreinte d’héroïnes en quête d’émancipation, résonne « plus que jamais avec notre époque »... 150 ans après sa naissance.
« Plus on la relit, plus on est persuadé de cette atemporalité et surtout de sa modernité », assure Dominique Bréchemier, professeure de lettres et membre de la Société des amis de Colette.
Ce cercle littéraire – qui compte plus de membres que celui de Marcel Proust, comme il tient à le souligner – regrettait début janvier qu’aucune exposition d’ampleur ne lui soit consacrée à Paris ou dans une grande ville de France à l’heure de fêter l’anniversaire de sa naissance.
Relations mère-fille, maternité, homosexualité, avortement... et même ménopause : les écrits avant-gardistes de Colette « résonnent plus que jamais avec notre époque », souligne Diana Holmes, professeure de français à l’Université de Leeds (Royaume-Uni).
Signe de cette atemporalité ? Deux textes de l’écrivaine, décédée en 1954 à Paris, seront pour la première fois au programme du baccalauréat cette année : Sido (1930), récit autobiographique sur sa mère, et Les vrilles de la vigne (1908), où elle revient sur le village de son enfance.
La romancière Colette dans sa maison à Paris, le 16 octobre 1952. Photo AFP
Transgressive
Dans le monde anglo-saxon, où elle est étudiée depuis les années 1970 dans les cours de français et d’études féministes, deux nouvelles traductions de ses romans Chéri (1920) – sans doute le plus connu – et La fin de chéri (1926) ont été récemment publiées.
Pourtant, l’œuvre de Colette – née Sidonie-Gabrielle Colette le 28 janvier 1873 en Bourgogne – est relativement tombée dans l’oubli en France ces dernières années, même si l’écrivaine a été la première femme à avoir reçu des funérailles nationales.
Romancière, journaliste, danseuse de cabaret, comédienne... Colette, qui a eu trois maris et de nombreux amants – dont des femmes –, n’a eu de cesse de clamer sa liberté.
Ses premiers écrits, la collection des « Claudine », initiée par Claudine à l’école (1900), elle ne les signe pas sous son nom, mais sous celui de son premier mari Henry Gauthier-Villars, dit Willy. Le cycle prend fin avec La retraite sentimentale (1907) qu’elle signe Colette Willy.
À l’étranger, ses livres, qui sont largement inspirés de sa vie, sont connus grâce au 7e art qui s’est, à plusieurs reprises, emparé de l’œuvre de la femme de lettres.
Le premier est un classique du cinéma américain : Gigi (1958) de Vincente Minnelli, adaptation de sa nouvelle éponyme, qui a reçu neuf oscars. En 2009, sort Chéri, autre adaptation avec Michelle Pfeiffer.
L’écrivaine Colette, entourée du prince Pierre de Monaco (g.), et des écrivains français Georges Duhamel (d.) et Roland Dorgeles, lors du conseil littéraire de la principauté de Monaco dans un restaurant à Paris. Photo AFP
Antiféministe ?
C’est le film Colette avec Keira Knightley qui permet de toucher davantage de nouvelles audiences. « Pour le public anglo-saxon, c’est la vie de Colette qui intéresse », assure Kathleen Antonioli, professeure associée à la Kansas State University.
« Ce qui fascine, c’est son histoire, sa vie haute en couleur faite de transgressions », complète Diana Holmes. À chaque fois, l’aspect féministe de l’œuvre et de la vie de Colette est mis en avant. Un terme qu’elle a pourtant rejeté, estimant, dans une phrase passée à la postérité, que les suffragettes méritaient « le fouet et le harem ».
Alors, plutôt féministe ou antiféministe ? « Elle n’aura eu de cesse au cours de sa vie de poser des actes pour la liberté des femmes. Laissons-lui sa part de complexité », plaide Dominique Bréchemier.
Pour Diana Holmes, ce positionnement antiféministe relève davantage de la « posture » que d’une prise de position sincère. « Cela faisait partie de son image publique », insiste-t-elle.
« Il y a chez Colette une grande habilité », abonde Kathleen Antonioli, qui rappelle que l’auteure, contrairement à Marcel Proust ou Gustave Flaubert, avait « besoin de l’argent de ses livres » pour assurer son indépendance.
« C’est quelqu’un qui avait conscience que son image était devenue une marque qu’il fallait protéger. »
Alexandra DEL PERAL
Cinq choses et autres sur Colette
Il y a 150 ans, naissait Colette : mariée trois fois, collectionneuse d’amants et d’amantes, présidente du Goncourt, l’« ogresse joyeuse » connut mille vies comme romancière, journaliste, danseuse et mime. Voici cinq choses à savoir sur l’écrivaine.
– Nègre de son premier mari En 1893, Sidonie-Gabrielle Colette épouse, sans dot, Henry Gauthier-Villars, dit « Willy », un critique musical très en vue à Paris de 14 ans son aîné, dont elle tombe très amoureuse. Ce libertin l’emmène dans les salons fréquentés par Proust, Debussy, Guitry... On s’y moque gentiment de ses « r » roulés de Bourguignonne et de ses deux nattes blondes d’« 1 m 58 ».
« Vous devriez jeter sur le papier des souvenirs de l’école primaire, l’encourage son pygmalion, à la tête d’un atelier d’écriture de romans légers. N’ayez pas peur des détails piquants... » « Gabri » s’exécute. En 1895, elle noircit des centaines de pages mais Willy, déçu, les range dans un coin. « Nom de Dieu, je ne suis qu’un con ! » jure-t-il cinq ans après en redécouvrant les cahiers.
En 1900, paraît Claudine à l’école signé Willy. En ajoutant des grivoiseries, il fait exploser les ventes. De 1901 à 1903, suivent trois « Claudine ».
En dépit du succès, le couple vit au-dessus de ses moyens. Colette, craignant la ruine, quitte Willy et s’installe chez son amante Mathilde de Morny, dite « Missy ».
Lorsqu’elle apprend en 1909 que son joueur invétéré de mari a vendu les droits de « Claudine », elle exige le divorce. Elle réglera ses comptes dans Mes apprentissages (1935).
– Pantomime et music-hall En 1905, Colette trouve une stratégie de survie : elle se lie avec les maîtresses de Willy, prend des amantes, se muscle, et apprend la danse et la pantomime.
D’abord mime dans les milieux libertins, elle fait sa première représentation comme faune au théâtre des Mathurins en 1906. Elle parcourt bientôt la province puis la Belgique et fait scandale. Tantôt nue sous des peaux de bête, tantôt étreignant Missy sur scène au Moulin Rouge, elle dévoile même ses seins.
De ces apprentissages, elle tire La vagabonde (1910) et L’envers du music-hall (1918). Elle quitte la scène en 1912 après son deuxième mariage.
– Trois maris, des amants et des amantes Avec son deuxième mari, Henry de Jouvenel, rédacteur en chef du Matin, elle s’émancipe et devient reporter avant de diriger les pages littéraires du quotidien.
En 1913, naît Colette, son unique fille, qu’elle place en nourrice. Jouvenel, aussi volage que Willy et accaparé par sa carrière de futur ministre, la délaisse.
Colette, bientôt la cinquantaine, séduit son beau-fils de 17 ans. Leur liaison dure cinq ans. Jouvenel, humilié, la quitte en 1923.
Très vite, Colette rencontre Maurice Goudeket, homme d’affaires et journaliste, qu’elle épouse en 1935. Elle trouve en lui le compagnon idéal. En 1938, ils s’installent au Palais-Royal où il sera arrêté dans une rafle antisémite. Colette, qui ne condamnera jamais publiquement Vichy, obtient sa libération avant sa déportation.
« Joyeuse ogresse » pour François Mauriac, Colette croque à pleines dents la nature, les hommes, les femmes. Si, dans Claudine à l’école, les épisodes lesbiens sont commandés par Willy, c’est Colette qui transpose sa première expérience homosexuelle avec l’Américaine Georgie Raoul-Duval dans Claudine en ménage.
– Première présidente du Goncourt En 1945, Colette est internationalement reconnue : à 72 ans, elle entre au jury du Goncourt. Après Judith Gautier en 1910, elle est la deuxième femme à intégrer ce cercle masculin.
Elle remplace Jean de La Varende qui démissionne pour ses écrits dans des journaux collaborationnistes. C’est pourtant le cas également de Colette, qui chronique sous l’Occupation pour La Gerbe, collaborationniste, ou Signal, revue allemande de propagande. Protégée d’Aragon, elle échappe à l’épuration, raconte Bénédicte Vergez-Chaignon dans Colette en guerre.
Elle préside le Goncourt de 1949 à 1954. « Avant les délibérations, racontait Edmonde Charles-Roux (présidente de 2002 à 2014), Colette téléphonait à deux ou trois amis, et cela suffisait à orienter le vote. »
– Premières obsèques nationales pour une femme Progressivement paralysée dans son lit par l’arthrite, Colette meurt à 81 ans le 3 août 1954 à Paris.
L’Église lui refuse des funérailles religieuses. Mais l’État organise des obsèques nationales, les premières pour une femme, au Palais-Royal. Une foule se presse autour du cercueil recouvert du drapeau. Tout autour, un tapis de dahlias. Colette est ensuite inhumée au Père-Lachaise.
Raphaëlle PICARD/AFP

