Le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva durant une conférence de presse à Brasilia, le 12 janvier 2023. Sergio Lima/AFP
En voulant empêcher à tout prix Lula de gouverner et en saccageant des édifices institutionnels à Brasilia, les émeutiers d’extrême droite du 8 janvier ont finalement renforcé le président de gauche dans son pouvoir, estiment les analystes. Plus de 4 000 partisans de l’ex-chef d’État Jair Bolsonaro, qui refusent depuis octobre sa défaite électorale face à Luiz Iñacio Lula da Silva, ont profité du fait que le nouveau gouvernement était en pleine installation pour semer le chaos dans la capitale. Une semaine exactement après l’investiture de Lula qui avait mêlé pompe protocolaire et joie populaire à Brasilia, des hordes déchaînées ont envahi et saccagé le palais présidentiel du Planalto, la Cour suprême et le Congrès.
« Il est clair que les événements (du 8 janvier) ont eu l’effet inverse » de ce qui était recherché, explique Mayra Goulart, professeure de sciences politiques de l’Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ). « Lula en sort sans aucun doute renforcé. Ces assauts ont créé un climat d’union nationale pour la défense de la démocratie », explique-t-elle. L’image était forte : quelques heures seulement après le saccage des lieux de pouvoir, Lula descendait la rampe du palais présidentiel flanqué des chefs du Sénat, de la Chambre des députés, de la Cour suprême et des gouverneurs, pour se rendre sur la place des Trois-Pouvoirs. Ensemble, ils ont réaffirmé que la jeune démocratie ne vacillerait pas au Brésil, trois décennies après la fin de la dictature militaire. Lula est fort « du soutien unanime des gouverneurs, du Congrès, de la Cour suprême et du secteur financier », explique Leandro Gabiati, directeur du cabinet de consultants Dominium, toutes tendances politiques confondues. Dans cette séquence, le chef historique de la gauche a également derrière lui la classe politique et la population brésilienne qui, dans sa grande majorité, a été choquée par les images ahurissantes de violence contre les institutions.
Image positive renforcée
À l’étranger, l’assaut a aussi été condamné unanimement.
Washington, Moscou, Pékin, l’Union européenne, Paris ou les capitales latino-américaines ont exprimé leur soutien entier au président d’un Brésil qui, sous Bolsonaro, s’était isolé du monde. « L’émoi international va conforter la position de Lula, qui va être perçu comme un dirigeant important pouvant contribuer à un renforcement des forums multilatéraux », prédit Mme Goulart. « L’image positive que Lula avait déjà à l’étranger sort renforcée », estime lui aussi Leandro Gabiati, indiquant que le président « a été défié et s’en est plutôt bien sorti », grâce à « une attitude pondérée qui a permis, d’une certaine façon, de restaurer la normalité ». L’image de Jair Bolsonaro, désormais visé par l’enquête sur les instigateurs des violences avec lesquelles il jure n’avoir aucun lien, est désormais encore plus dégradée.
Dans des bâtiments officiels encore pleins de bris de vitres et de meubles anciens éventrés, les nouveaux ministres du gouvernement de Lula ont continué à être investis lors de cérémonies officielles, presque comme si de rien n’était, les jours suivant la tornade bolsonariste. Mais le gouvernement de Lula a été ferme : les « fascistes » seront traqués, condamnés – jusqu’à 30 ans de prison pour terrorisme –, de même que tous ceux qui ont organisé et financé les émeutes et autour desquels l’étau s’est resserré. En quelques jours, plus d’un millier de fauteurs de troubles ont été incarcérés. Les forces de police et services de sécurité vont être réorganisés, la sécurité du palais présidentielle expurgée des bolsonaristes.
Fermeté contre les émeutiers
Lula va devoir « prendre des sanctions exemplaires afin d’éviter la répétition de ce type de manifestations », estime M. Gabiati. Samedi, les autorités brésiliennes ont arrêté un ancien ministre de Jair Bolsonaro et accentuent la pression sur l’entourage de l’ancien président. Anderson Torres, qui était secrétaire de la Sécurité de Brasilia au moment de ces violences, a été « arrêté samedi à son arrivée à l’aéroport de Brasilia » dans le cadre de l’enquête sur les saccages, a également annoncé la police fédérale. L’ex-ministre, contre lequel avait été émis un mandat d’arrêt, « a été placé en détention et restera à la disposition de la justice », a-t-elle ajouté. M. Torres devait comparaître samedi pour sa première audience au tribunal. Soupçonné de connivence avec les émeutiers accusés d’avoir fomenté un remake de l’assaut du Capitole américain le 6 janvier 2021, M. Torres, qui clame son innocence, a été interpellé alors qu’il rentrait des États-Unis pour se présenter devant la justice.
Des mesures qui soulignent la persistance pour le nouveau président élu de la menace d’une mouvance bolsonariste dont les éléments les plus extrêmes n’ont pas renoncé à l’abattre. Et rien ne dit que l’union nationale va perdurer. Ces événements « sont venus rappeler que Lula est face à un pays profondément divisé », notent les consultants d’Eurasia. Lula a battu Bolsonaro sur le fil à la présidentielle avec 60 millions des voix contre 58 millions, après une campagne violente et polarisée.
Par ailleurs, il doit affronter de nombreux défis pour ce 3e mandat à la tête du Brésil où la pauvreté et la faim sont des fléaux. « Il est nécessaire de dépenser de l’énergie dans les enquêtes et les condamnations des putschistes », dit Mme Goulart, mais « cela ne doit pas contaminer le mandat de Lula ». L’icône de la gauche va devoir « améliorer les conditions de vie de la population, relancer l’économie et les politiques publiques », s’il veut faire de son mandat un succès.
Louis GENOT et Pascale TROUILLAUD/AFP

