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Moyen-Orient - Entretien

« Le risque d’une résurgence de l’EI dépend surtout des erreurs de ses adversaires »

Face aux récentes attaques attribuées ou revendiquées par le groupe islamiste, Hans-Jakob Schindler, directeur du Counter Extremism Project à Berlin, répond aux questions de « L’Orient-Le Jour ». 

« Le risque d’une résurgence de l’EI dépend surtout des erreurs de ses adversaires »

Un membre des Forces démocratiques syriennes, alliées des Etats-Unis dans la lutte contre le groupe Etat Islamique, décroche le drapeau de l"organisation terroriste dans la ville de Tabqa, en avril 2017. Photo Delil Souleiman/AFP/Getty Images

En Syrie, l’année 2022 s’est achevée sur un attentat qui a causé la mort de 10 employés du secteur pétrolier se rendant en bus vers leur lieu de travail dans l’est du pays. Basé à Londres, l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), qui dispose d'un vaste réseau de sources en Syrie, a attribué l’attaque au groupe État islamique (EI). Le même jour, trois policiers égyptiens et une quatrième victime étaient tués au poste de contrôle d'Ismaïlia, près du canal de Suez. Un acte terroriste revendiqué par le groupe terroriste, tout comme l’attaque qui a tué neuf soldats irakiens dans la province de Kirkouk à la mi-décembre ou celle avortée menée plus tôt dans la semaine sur un complexe sécuritaire des forces kurdes alliées aux États-Unis près de Raqqa. Là, c’est une prison des renseignements militaires dans laquelle sont enfermés des centaines de jihadistes qui était visée, rappelant l’assaut de la prison de Hassaké en janvier 2022, d’où des centaines de militants se seraient alors évadés.

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Si la capacité de nuisance du groupe terroriste persiste dans la région, son centre opérationnel s’est déplacé hors du Moyen-Orient, suivant un modèle de décentralisation mené par el-Qaëda. Le risque d’une résurgence de l’EI réside moins dans la force du groupe que dans la faiblesse potentielle de ses adversaires, notamment en termes de contre-terrorisme.

Membre et coordinateur de l’équipe de surveillance du Conseil de sécurité de l’ONU sur l’État islamique en Irak et au Levant, el-Qaëda et les talibans entre 2013 et 2018, Hans-Jakob Schindler, directeur du Counter-Extremism Project à Berlin, fait le point pour L’Orient-Le Jour.

À travers diverses opérations, des signes de résurgence de l’État islamique émergent sporadiquement depuis l’année dernière. Où en est le groupe aujourd’hui ?

Bien que l’EI ait connu quelques succès, comme l'évasion de la prison de Hassaké, l’organisation a également connu des pertes notables, notamment celles de trois dirigeants successifs de son réseau international. Le groupe subit actuellement une pression soutenue tant en Irak qu'en Syrie, et, hormis ses attaques terroristes ciblées « traditionnelles », il n'est pas en mesure de prendre durablement le contrôle d'un territoire ou de forger des alliances dignes de confiance. Cet isolement découle de la brutalité avec laquelle l’EI contrôlait ses territoires à l'époque du soi-disant califat. Lorsqu'un groupe a éliminé tous ceux qui n'en font pas partie, il lui est difficile de trouver des alliés pour l'aider une fois devenu faible.

Des membres du groupe Etat Islamique Khorasan en Afghanistan (ISIS-K) tenant le drapeau du groupe terroriste. Photo d'archive Tauseed Mustafa/AFP

Avant la chute du califat, l’EI avait pourtant entrepris un certain nombre de préparatifs afin d'assurer sa survie. En veillant notamment à ce que ses actifs soient sécurisés, en construisant des dépôts d’armes et de munitions, et en restructurant son réseau international pour passer d'une organisation très hiérarchique à une structure similaire à el-Qaëda qui s’appuie sur un réseau. Dès 2017-2018, le centre de l’organisation s’est ainsi lentement transformé d’un califat centralisé qui avait non seulement l’intention d’influencer ses filiales dans d’autres provinces, voire d’en établir, comme en Libye et en Afghanistan, mais aussi de soutenir les groupes qui lui prêtaient allégeance en une structure en réseau où ses divers affiliés ont une autonomie opérationnelle presque totale, jusqu’à devoir trouver leurs propres sources de revenus.

Outre l’intense pression subie par le groupe en Syrie et en Irak, qui rend dangereuse toute communication en provenance du centre, c’est cette stratégie qui explique pourquoi les chefs qui se sont succédé depuis la mort, en 2019, d’Abou Bakr al-Baghdadi (fondateur de l’organisation, autoproclamé calife en 2014, NDLR) n’ont presque aucune influence opérationnelle sur les affiliés du groupe en dehors du centre. Aujourd’hui, le cœur de l’EI compte seulement pour sa valeur de nœud symbolique du réseau, qui garde ses divers affiliés dans le monde attachés à la « marque » EI. L’existence d’un leader central, le prétendu « calife », permet ainsi au réseau de se maintenir idéologiquement comme tel. Cela a été démontré une fois de plus ces dernières semaines lorsque les dirigeants des différentes filiales de l’EI lui ont juré une allégeance personnelle et organisationnelle.

Pour l’EI, la restructuration en réseau sur le modèle d’el-Qaëda se révèle-t-elle une stratégie gagnante ?

El-Qaëda a déployé cette stratégie de manière croissante après la prise de contrôle par al-Zawahiri (après la mort d’Oussama Ben Laden en 2011, NDLR). En 2013, la dernière tentative opérationnelle significative d’al-Zawahiri destinée à contrôler stratégiquement une des branches de l’organisation visait en fait à éviter la formation de l’EI, issu d’el-Qaëda en Irak et d'éléments affiliés au groupe en Syrie. Mais Abou Bakr al-Baghdadi, alors chef de l’État Islamique Irak (ISI), a ignoré la demande du dirigeant d’el-Qaëda de rester à la tête de son groupe en Irak seulement, déclarant la formation de l’État islamique en Syrie et en Irak.

Pour mémoire

Que sait-on des circonstances de la mort du chef du groupe État islamique ?

Malgré des revers manifestes et embarrassants quant au contrôle stratégique de ses affiliés par le centre, le réseau mondial d'el-Qaëda s'est néanmoins bien porté ces dernières années. Dans sa version des faits, c’est par exemple la Jama'at nasr el-islam wal mouslimine (JNIM), formée en 2017 par les différents affiliés d’el-Qaëda en Afrique de l’Ouest, qui a provoqué le retrait des forces françaises de la région l’année dernière. Un évènement presque aussi important que le retrait des forces internationales d’Afghanistan pour la communauté mondiale du terrorisme islamiste. En Syrie, bien qu’« officiellement » séparée d’el-Qaëda, Hay'at tahrir el-Cham (HTC) fait toujours partie intégrante de son réseau mondial et a même réussi à projeter une image qui lui permet de s'attirer le soutien tacite de certains gouvernements. Et les divers affiliés de l’organisation opérant en Afghanistan sont désormais de nouveau protégés par le régime des talibans, disposant ainsi d'une liberté opérationnelle plus grande qu'au cours des deux dernières décennies.

Le fait d'avoir un centre faible sur le plan opérationnel ne signifie donc pas que le réseau ne peut pas continuer à fonctionner, voire à s'étendre. Et il en va de même pour l’EI. Tandis que le centre de l’organisation est manifestement incapable de protéger les dirigeants du réseau, échouant ainsi dans l'une de ses principales tâches, ses affiliés se portent très bien. Ce sont ainsi les filiales performantes, telles que l'État islamique en Afrique de l’Ouest (Iswap), dans le Grand Sahara (ISGS), en Afrique centrale (Iscap) ou au Khorassan (ISKP) qui dominent l'actualité opérationnelle du réseau, et non les activités du cœur de l’EI. Ces branches agissent sans qu’aucune instruction opérationnelle ne soit détectée de la part du centre et alimentent ainsi tout simplement la propagande globale de l’EI. Le centre opérationnel du réseau s'est ainsi déplacé hors du Moyen-Orient.

Existe-t-il cependant un véritable risque de résurgence du cœur de l’EI en Syrie et en Irak ?

Ce risque ne réside pas dans la force du noyau de l'EI, mais plutôt dans les erreurs potentielles de ses adversaires. Pour le moment par exemple, les principales puissances militairement impliquées en Syrie, le régime, les forces russes et iraniennes, ainsi que les Kurdes et les troupes américaines, n'ont pas interrompu leurs opérations respectives contre l’EI. Il semble régner un consensus qui, sans être officiellement reconnu, tient néanmoins. Si celui-ci devait pâtir de la lutte (indirecte) entre les États-Unis et les Européens, d'une part, et la Russie, de l'autre, autour de la guerre en Ukraine, la pression actuelle sur l’EI en Syrie pourrait faiblir et donner au groupe l'opportunité de se renforcer à nouveau dans le pays.

En Irak, un facteur primordial expliquant la force de l’organisation au début du califat était le sentiment, dans la communauté sunnite, que le gouvernement irakien dominé par les chiites non seulement ignorait leurs problèmes, mai également les opprimait activement depuis des années. Si le gouvernement central à Bagdad ne fournit toujours pas les efforts suffisants pour intégrer la communauté sunnite dans les structures du pouvoir, l’EI a laissé derrière lui un legs de cruauté, de génocide et d'injustice que peu de sunnites sont désireux de retrouver actuellement. Un renforcement de l’organisation dans le pays nécessiterait d’obtenir à nouveau un soutien de composants importants de la communauté sunnite.

En Syrie comme en Irak, il n'est pas impossible qu’une résurgence stratégique du groupe se matérialise, mais pour le moment, les éléments nécessaires ne sont pas (encore) réunis. L’EI a néanmoins la capacité de continuer à conduire des attaques terroristes individuelles dans les deux pays, y compris, si besoin, dans les pays voisins.

Par ailleurs, si l’on manque de détails concernant la façon dont le noyau continue à se financer, il est clair qu’il utilise ses fonds restants tout en générant de nouveaux revenus par le biais de donations, d'extorsions et de vols. Ces flux ne sont en rien comparables à ceux dont disposait l’organisation durant le soi-disant « califat ». Mais ils semblent suffisamment importants pour que le groupe ait mis en place une nouvelle structure administrative dans le camp d’al-Hol (prison à ciel ouvert en Syrie où sont enfermés des centaines de femmes et d’enfants de jihadistes, souvent radicalisés, NDLR) qui fait désormais partie intégrante de la structure globale de l'organisation. Cela démontre une fois de plus l’urgence de trouver une solution durable pour les combattants terroristes étrangers, mais aussi pour les autres membres de l’EI et leurs familles qui sont incarcérés dans des camps et des prisons en Syrie.

Une femme du camp d'al-Hol, dans la province de Hassaké dans le nord-est de la Syrie, contrôlé par les forces kurdes. Photo d'archive Delil Souleiman/AFP

Les méthodes actuelles pour lutter contre le terrorisme sont-elles efficaces ? Quelles sont leurs limites ?

Depuis 2001 puis après 2014 et l’émergence de l’EI, les instruments, mécanismes et structures du contre-terrorisme sont devenus de plus en plus sophistiqués. La coalition anti-Daech présente ainsi une structure à multiples facettes, combinant des éléments militaires classiques à des instruments civils, comme la contre-propagande. Cependant, le retrait des forces de sécurité et des troupes militaires internationales de régions portées à l'instabilité (l’Afghanistan, le Mali et bientôt aussi la Somalie) pousse à développer de nouveaux mécanismes pour maintenir en place un élément-clé du succès du contre-terrorisme : la pression militaire. Celle-ci consiste en une contrainte exécutive exercée sur les réseaux terroristes de grande échelle capables de contrôler des territoires et de bénéficier ainsi d’espaces opérationnels au sein desquels leurs actions sont relativement peu perturbées. C’est la pression continue imposée à el-Qaëda et à l’EI sur leurs principaux théâtres d'opérations qui explique en partie leur incapacité à monter des attaques complexes aux États-Unis ou en Europe depuis la fin de 2015. Bien sûr, des loups solitaires peuvent causer de graves dégâts, comme à Nice le 14 juillet 2016 ou sur le marché de Noël à Berlin quelques mois plus tard, mais ils sont loin d’avoir l’impact de l’attaque du Bataclan en 2015 ou du 11 septembre 2001.

Cette pression militaire doit désormais passer de la présence de troupes étrangères sur le terrain à des opérations aériennes ciblées conduites à partir de bases situées hors des zones de conflit. Cela nécessite cependant la mise en place et le maintien d’un réseau très efficace de renseignements dans les régions où les activités terroristes sont importantes, parmi lesquelles le Moyen-Orient.

Le principal défi de la lutte contre le terrorisme sera en fait l’attention politique. Les activités à conduire sont onéreuses et nécessitent en permanence des moyens financiers, techniques et humains conséquents qu’il faut maintenir à niveau de manière adéquate. Si le terrorisme international semble ne plus faire autant les gros titres et que la compétition entre grandes puissances revient sur le devant de la scène, il sera néanmoins important de rappeler aux responsables qu’accorder moins d’attention au terrorisme, même légèrement, a toujours un prix. Qui finit par se payer, bien qu’avec un temps de retard.

En Syrie, l’année 2022 s’est achevée sur un attentat qui a causé la mort de 10 employés du secteur pétrolier se rendant en bus vers leur lieu de travail dans l’est du pays. Basé à Londres, l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), qui dispose d'un vaste réseau de sources en Syrie, a attribué l’attaque au groupe État islamique (EI). Le même jour, trois policiers...
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