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Culture - Rencontre

Dans son caftan bleu, Maryam Touzani honore les traditions mais bouleverse les tabous

La réalisatrice marocaine a présenté son film « Le bleu du caftan » devant son propre public, au Festival international du film de Marrakech. Une première grande émotion suivie par une autre, lorsqu’elle reçoit le grand prix du jury.

Dans son caftan bleu, Maryam Touzani honore les traditions mais bouleverse les tabous

Scène du film « Le bleu du caftan » de Maryam Touzani avec Lubna Azabal et Saleh Bakri. Photo DR

Maryam Touzani est tout émue quand elle parle de son film. Elle en a presque les larmes aux yeux. Pourtant, elle n’en est pas à son premier prix. Son film Le bleu du caftan avait déjà reçu le prix Fipresci à Cannes où il a été projeté dans la sélection « Un certain regard »; il a également reçu les prix du public du 28e Festival du film d’Athènes et du 40e festival du film méditerranéen Arte Mare de Bastia, sans oublier les prix de la meilleure réalisation et du meilleur acteur (pour Saleh Bakri) au Festival du film francophone d’Angoulême, ainsi que trois récompenses (réalisation, actrice et acteur) au Festival de Valenciennes. Et voilà que le Festival international de Marrakech invite la jeune réalisatrice à faire face au plus exigeant des publics, celui de son propre pays. Une gageure réussie haut la main puisque son opus a été non seulement chaleureusement acclamé lors de sa projection, mais également couronné du grand prix du jury du festival. Produit par Nabil Ayouch, coproduit par Amine Benjelloun et interprété entre autres par Lubna Azabal, Saleh Bakri, Ayoub Missioui, Mounia Lamkimel et Hamid Zoughi, ce long-métrage poignant parle de transmission, de tradition et d’amour absolu dans toutes ses dimensions.

Maryam Touzani signe un film sur l’amour et la liberté. Photo AFP

Sonder l’intime…

Dans un magasin traditionnel de caftans dans la médina de Salé, au Maroc, le mouallem brode et pique des vêtements amples aux couleurs chatoyantes. Sa femme veille à la boutique, traitant avec les clients parfois arrogants et capricieux. Halim est marié depuis longtemps à Mina et le couple vit depuis toujours avec le secret de Halim, son homosexualité qu’il a appris à taire. La maladie de Mina et l’arrivée d’un jeune apprenti vont bouleverser cet équilibre. Unis dans leur amour, chacun va aider l’autre à affronter ses peurs et à les surmonter dans un environnement aux codes sociaux encore rigides.

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Après le film Adam qui avait été également sélectionné à Cannes en 2019 dans la section « Un certain regard », et qui avait reçu un franc succès, l’auteure/réalisatrice rebondit avec le film Le bleu du caftan qui la place indubitablement sous l’étiquette de « coqueluche du cinéma marocain ». Quand elle écrit ce film, Maryam Touzani pense immédiatement à Halim, le personnage principal, un mouallem d’un artisanat respecté mais qui dépérit au Maroc. C’est par la suite que la cinéaste réalise pourquoi elle a fait ce choix : c’est en fait le caftan de sa mère qui lui a, en quelque sorte, soufflé l’histoire de ce film. De couleur noire, il a aujourd’hui plus de cinquante ans d’âge et il a enveloppé ses épaules, comme un talisman porte-bonheur, lors de la montée des marches du film à Cannes. « Le caftan de ma mère a bercé mon enfance, je m’y projetais souvent, confie-t-elle à L’OLJ. Le jour où je l’ai enfilé, j’ai senti le regard de mes parents et cette transmission en moi. En outre, maman me parlait souvent de la manière dont il a été cousu et brodé : j’étais fascinée par ce travail artisanal. » Il y a quelques années, Maryam Touzani apprend que ce métier artisanal était en train de disparaître et qu’il n’y avait plus de jeunes pour prendre le relais. D’ici à vingt ans, se dit-elle, ces œuvres-là ne seront que des pièces de musée. Elle se met donc à l’œuvre avec ses outils de prédilection et tisse ce film à l’instar d’un caftan, avec une écriture subtile, délicate et débordante d’émotions. « Ce qui me blesse le plus, c’est que les gens ne valorisent plus ce travail. Dites que je suis une passéiste, une nostalgique, mais je trouve que c’est très beau et très noble de transmettre les traditions afin qu’elles ne meurent jamais. On voit souvent le travail artisanal mais pas l’être humain qui est derrière ce travail. Il est toujours dans l’ombre. »

Maryam Touzani (troisième à partir de la gauche) lors de la remise des prix aux lauréats du Festival de Marrakech. Photo DR

… sans voyeurisme

Dans Le bleu du caftan, Maryam Touzani met en lumière ces artisans qui sont dans l’ombre et les célèbre de la plus belle des manières. Mais s’il y a des traditions à protéger, pense-t-elle, parce qu’elles sont authentiques, admirables et font partie de notre ADN, il y en a d’autres qu’il faut bousculer car elles nous empêchent d’être libres. Elles risquent parfois d’être étouffantes, estime la réalisatrice. Son film porte ainsi sur l’amour du métier mais aussi sur la liberté de la personne humaine, que ce soit Halim qui ne peut aimer un autre homme parce que la tradition l’en empêche ou qui ne peut enterrer sa femme comme il l’entend car, pense-t-il, la religion impose un autre rituel. « Dans les deux cas de figure, affirme Maryam Touzani, il s’agit de tradition et non de religion, mais une tradition cette fois-ci aliénante. Mon personnage va briser les tabous et aller au-delà de toute barrière sociale ou religieuse. » Le décès, la mort, le rituel sont des thèmes qui hantent tous ses films depuis son premier court-métrage, Quand ils dorment (2012), à son plus récent, qui représente le Maroc aux Oscars 2022 – en passant par Adam (2019). La réalisatrice reste convaincue qu’il ne faut ni imposer la vie à quelqu’un, ni sa mort.Ce sujet est si délicat qu’il ne faut surtout pas tomber dans le piège du voyeurisme, surtout dans un monde encore hermétique. « Je voulais avant tout raconter l’intime, l’intériorité de ces gens-là, et non faire un constat social. C’est ainsi que j’ai décidé de me couper de l’extérieur tout en gardant un ancrage avec la société pour comprendre d’où mes personnages sont issus et quelle est leur trajectoire à eux trois. » Sa caméra plonge dans les yeux de ses acteurs, sonde leurs mains, les blessures de leur corps. « Il fallait que je sois aussi proche que possible de mes personnages. Lorsque Halim coud le caftan, je veux montrer le travail de ses mains et, à travers la couture, les liens qui se tissent. »

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Le métier de tisserand devient alors pour la réalisatrice marocaine une allégorie de la vie, et la caméra un moyen de sonder l’âme humaine. Pour ce faire, elle devait veiller à être dans la bonne distance de ses personnages. « Être à la fois à proximité de chacun des trois et en recul pour les voir, tel était le défi que je m’étais fixé. Une distance à trouver entre l’intime et le regard sans être dans le voyeurisme mais dans le respect total de toutes les facettes de l’amour. »

Maryam Touzani est tout émue quand elle parle de son film. Elle en a presque les larmes aux yeux. Pourtant, elle n’en est pas à son premier prix. Son film Le bleu du caftan avait déjà reçu le prix Fipresci à Cannes où il a été projeté dans la sélection « Un certain regard »; il a également reçu les prix du public du 28e Festival du film d’Athènes et du 40e festival...
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