Critiques littéraires

Des vies explosées

Des vies explosées

D.R.

Al-Katilat raqm 232 de Joumana Haddad, éditions Naufal, 2022, 212 p.

Joumana Haddad se fait l’écho de l’éclatement de la société libanaise à travers l’explosion du 4 août au port de Beyrouth…

Elle n’a jamais mâché ses mots et encore moins caché sa fringale de liberté. De sa poésie aux relents sensuels de louve chasseresse à ses essais au ton grinçant qui défrayent les chroniques en passant par ses romans sulfureux, Joumana Haddad a de toute évidence trempé sa plume dans une encre faite de courage, d’originalité et de parti pris de dénoncer toute hypocrisie.

Son seizième opus Al-Katilat raqm 232, roman au titre annonciateur d’un combat à mener, propose un mélange de féminisme, de contestation politique et de dévoilement des troubles sociaux et identitaires.

Cet ouvrage, qui sort des chemins battus, est sans doute un des premiers romans arabes qui s’inspirent directement de l’innommable explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth. Funeste moment où se joue le destin d’une famille chiite du Sud en un flash-back qui fait remonter à la surface des mémoires toutes les exactions, horreurs et dérives d’un pénible et harassant cheminement existentiel…

D’abord Abbas qui s’affiche en Hind, car mal dans sa peau et son genre, son amie Micha, femme résignée et violentée par un mari machiste au testostérone ingérable, et se dessinent les personnages (pas tous car il y en a bien d’autres, archétypes d’une société piégée dans ses traditions, interdits et tabous !) hauts en couleurs d’un drame qui va remonter de 1905 pour finir dans la conflagration de nitrate d’ammonium la plus meurtrière et impunie du siècle. Une heure avant que n’éclate cette abominable bombe sournoisement minutée, Hind revisite seconde par seconde l’historique de son passé. Fresque émouvante pour une narration où assumer sa vie et la vivre est une dure épreuve.

Écrite avec simplicité, des phrases courtes et nerveuses, mais aussi des coups de griffes atténués par une touche poétique, architecturée d’une manière moderne, la narration est menée tambour battant sur un rythme haletant. Avec toutefois une pléthore de citations et d’exergues d’auteurs célébrissimes à chaque début de chapitre. Richesse culturelle certes mais surtout attestation de la vaste culture de Joumana Haddad, polyglotte exceptionnelle.

Ultime sagesse pour ce roman tumultueux, reflété par un miroir fracassé qui conte le drame et le danger de vivre, surtout au pays du cèdre mais aussi partout ailleurs, c’est de souligner ces mots de Samuel Beckett : « La fin est dans le commencement. Malgré cela on persévère. » Bien sûr, comme une lumière inextinguible et une cuirasse indestructible, ce fol espoir…

Al-Katilat raqm 232 de Joumana Haddad, éditions Naufal, 2022, 212 p.Joumana Haddad se fait l’écho de l’éclatement de la société libanaise à travers l’explosion du 4 août au port de Beyrouth…Elle n’a jamais mâché ses mots et encore moins caché sa fringale de liberté. De sa poésie aux relents sensuels de louve chasseresse à ses essais au ton grinçant qui défrayent les...
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