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Lifestyle - Résidences présidentielles

De Baabda à Kfour, en passant par Ehden : le mandat de Sleiman Frangié

Président de la République libanaise de 1970 à 1976, il est le deuxième locataire du palais de Baabda, inauguré en 1969 par le président Charles Hélou. Les lieux portaient la patte de deux grands décorateurs de l’époque, Michel Harmouch et Serge Brunst.

De Baabda à Kfour, en passant par Ehden : le mandat de Sleiman Frangié

En 1976, le président Sleiman Frangié se replie à Kfour, dans la demeure de son ancien ministre des Affaires étrangères Lucien Dahdah, construite en 1913. Photo DR

Né à Zghorta, dans le Liban-Nord, en 1910, Sleiman Kabalan Frangié est élu président de la République le 17 août 1970, à une voix près face à son concurrent Élias Sarkis, candidat des Chéhabistes. Marié à Iris Handily, d’origine égyptienne, ils ont eu cinq enfants : Lamia Rodrigue Dahdah, Sonia Abdallah Rassi, Maya, épouse de l’ingénieur François Jean Estephan Monarcha, Tony Frangié assassiné en 1978 avec sa femme Véra et leur fille de trois ans, et Robert, décédé en 2018. Accueilli par des barouds de joie, le mandat de Sleiman Frangié se termine dans l’embrasement d’une guerre civile qui détruira une partie du palais de Baabda où il résidera plus de cinq ans.

Sleiman Frangié en compagnie de l’abbé Charbel Kassis et, à droite, de Camille Chamoun et Pierre Gemayel, à Kfour. Photo DR

Sobriété et élégance

Six mois avant la fin de son mandat, Charles Hélou fait appel aux décorateurs Michel Harmouch et Serge Brunst pour meubler les intérieurs du palais. « Jonglant avec un budget limité et une échéance serrée, nous avons travaillé comme des fous. Malgré cela l’aménagement des pièces de réception n’était pas encore terminé quand le président Frangié est venu habiter Baabada », confie Serge Brunst à L’Orient-Le Jour. Pour les salons et la salle à manger pouvant contenir 80 personnes, Brunst et Harmouch optent pour un mobilier classique Louis XIII et des tapis persans couleur brun et ocre. Chaque meuble portait une « étiquette en métal » avec l’inscription « Palais Baabda ».

La maison Dahdah devient provisoirement la résidence présidentielle de Sleiman Kabalan Frangié. Photo DR

Le décor mural comprenait des mosaïques fournies par l’émir Maurice Chéhab, directeur des Antiquités à l’époque. Pour la salle à manger, un lustre de la taille d’un petit iceberg en verre soufflé et fer doré a été réalisé par des artisans libanais. « Nous avons dû solliciter l’aide de l’armée pour le monter jusqu’au plafond. » L’ensemble était « sobre et élégant, digne d’un palais présidentiel ».

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Quant au mobilier hérité du palais présidentiel de Kantari, des meubles anciens en bois doré provenant des châteaux d’Europe d’autrefois et importés dans les années cinquante par Victor Aouad, Mme Hélou les a relégués dans les corridors menant aux bureaux des fonctionnaires. « Elle n’aimait pas les dorures, explique M. Brunst, mais Mme Iris Frangié entendait les réutiliser et les a remis à l’honneur dans certaines pièces des appartements privés. Sinon rien dans le décor préexistant n’a été changé. » Sauf un piano à queue qui avait été installé à l’étage des appartements privés. « Quand on m’introduisait dans son salon, la Première dame jouait de son instrument et ne bougeait pas avant qu’elle ne termine sa sonate ! »


La résidence présidentielle de Ehden en 1971. Archives L’OLJ

L’été à Ehden

Le président passait l’été dans son fief à Ehden. Le quotidien Le Jour, datant du 20 juillet 1971, relève que dès son élection, les travaux publics, l’administration du Liban-Nord et la municipalité d’Ehden ont mis les bouchées doubles pour donner un coup de neuf à l’entrée de la localité. La route principale menant à la résidence présidentielle devient un petit boulevard conçu non seulement pour drainer la circulation mais aussi pour que tout soit en cohérence avec trois bâtiments : le premier étant la demeure présidentielle ; le deuxième, appartenant à Abou Nagib Frangié, parent et ami du président, abrite les différents services de la présidence. Le troisième bâtiment, en l’occurrence la maison de Tony Frangié, a été agrandie et remaniée pour accueillir le siège du Conseil des ministres, le bureau du chef de l’État, le secrétariat et le reste. Un héliport desservait les ministres et les visiteurs de marque.

Il a fallu l’aide de l’armée pour fixer ce grand lustre en verre soufflé et fer doré réalisé par des artisans libanais. Photo Serge Brunst

Kfour, la dernière étape

Le président Frangié est contraint de quitter le palais de Baabda le 16 mars 1976 après un bombardement intensif touchant le bureau et les appartements privés, et détruisant une partie des salons. Sur les conseils du directeur de la Sûreté générale, le général Antoine Dahdah, il se replie à Kfour, dans la demeure de son ancien ministre des Affaires étrangères Lucien Dahdah, frère de Rodrigue Dahdah époux de Lamia Sleiman Frangié.

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La maison Dahdah devient provisoirement la résidence présidentielle de Sleiman Kabalan Frangié. Le bâtiment, construit en 1913 par l’architecte Élias Ziadé, était à l’origine la propriété de l’archevêché maronite de Baalbeck dont le siège est à Aramoun – Kesrouan. Il était destiné à un centre socio-humanitaire pour l’archevêché. Mais la Première Guerre mondiale paralyse sa mission et, en 1920, la construction est réaménagée en pension hôtelière, un genre de maison d’hôte, connue sous le nom de « Loukandet el-moutran » (Pension de l’évêque). En 1973, Rome qui interdit la vente des biens du clergé, la cède cependant à Lucien Dahdah, qui la rénove et la lègue à sa fille unique Dany, épouse de Freddie Baz. En substance, la maison est un grand cube avec de larges fenêtres en façade, chose rare à cette époque.

1971, le bureau du président Frangié à la résidence de Ehden, composé d'un mobilier damasquiné et bois vitrés. Archives L’OLJ

De part et d’autre du hall central, un espace de vie commun d’une hauteur sous-plafond de sept mètres et en enfilade des petites pièces qui servaient vraisemblablement de cellules monastiques. Au-dessus de celles-ci, le nouveau propriétaire intègre une mezzanine de trois chambres à coucher, complétées par une master bedroom sous les combles. C’est la plus grande et la plus tranquille, avec une vue à couper le souffle sur le littoral. Elle sera attribuée au couple présidentiel. Un petit bâtiment, adjacent à la demeure, a servi de salle d’opération. C’est dans ce décor planté par Lucien Dahdah – collectionneur de tapis, de meubles de sacristie, et d’objets rares tels les œufs de Fabergé, l’argenterie Sultan Abdel Hamid et autres – qu’a vécu le président Frangié les derniers six mois de son mandat, et qu’a reçu ses amis Camille Chamoun, Édouard Honein, Boutros Khoury et d’autres.

Sobriété et élégance dans un salon des appartements privés du palais. Serge Brunst

De petites histoires dans la grande

Lui-même retranché à cette époque à Kfour, François Abi Saab se souvient de l’arrivée du président escorté d’un impressionnant dispositif de sécurité dont une cinquantaine de gardes du corps zghortiotes. « Je le connaissais avant qu’il n’exerce ses fonctions de président. On se rencontrait chez sa fille Lamia Dahdah, qui habitait à Zokak el-Blatt dans l’immeuble Pious, sur le même palier que ma marraine Simone Cattoni (fondatrice du Collège Louise Wegmann, NDRL). Ce même jour, M. Abi Saab reçoit un appel lui disant que le président demande à le voir. « Les routes sont bloquées, mes hommes ne peuvent pas rejoindre Zghorta ce soir. Il faudrait les loger dans le village », lui dit Frangié. « J’ai dû frapper à toutes les portes du village et mobiliser les habitants pour libérer des chambres et caser les Zghortiotes pour la nuit », relate M. Abi Saab. Le problème étant résolu, le président émet le désir de dîner une « kebbé nayyé ». « François tu connais sûrement une bonne boucherie, arrange-nous ça et je t’attends pour la partager en famille. » C’était la fin de la journée. Abi Saab se dirige directement vers son boucher Antoun Karam et lui expose la requête de Frangié. Affolé, celui-ci s’écrie : « Mais vous êtes tous fous, où trouver une chèvre à cette heure-ci ? » « Débrouille-toi, lui répond François, le président a décrété que son dîner sera une “kebbé nayyé”. »

1970, le président Sleiman Frangié entouré de sa famille après avoir été élu président. Archives L’OLJ

Antoun s’est démené comme un beau diable et, le soir, le président avait son plat de tartare made in Lebanon. Conteur insatiable, François Abi Saab relate une autre histoire : élu chef d’État en mai 1976, Élias Sarkis devait se rendre à Kfour, pour rencontrer le président Frangié. Ce dernier souhaitait le recevoir dans un lieu calme et isolé, loin de la ruche tourbillonnante qu’était devenue sa demeure provisoire. « Il me demande de lui trouver, en toute discrétion, une maison où il pourra échanger tranquillement avec le nouveau dirigeant. Je lui propose alors celle de Simone Cattoni qui avait quitté Beyrouth pour Chypre en 1975. Vous la connaissez depuis des années, lui dis-je, sa maison est ouverte et elle est à votre disposition. » C’est là qu’a eu lieu la première rencontre entre les deux hommes. Quant à la cérémonie de passation des pouvoirs, elle aura lieu au palais Sarba, à Zouk Mikaël, le 23 septembre 1976. La maison Cattoni a été achetée plus tard par Danièle Philippe Trad et réaménagée par sa fille Sarah, depuis quelques années, en une luxueuse maison d’hôte, « Beit Trad ».

Le décor mural comportait des mosaïques fournies par la Direction générale des antiquités. Serge Brunst

Un seigneur d’un autre âge

Sleiman Kabalan Frangié a grandi à l’ombre de son frère Hamid Frangié, député et ministre dont le parcours exemplaire le destinait à la présidence. Mais en raison d’un accident vasculaire cérébral, il se retire de la scène politique. En 1957, accusé d’être à l’origine de la fusillade de l’église de Mizyara, Sleiman se réfugie à Lattaquié, en Syrie, où il se lie d’amitié avec un jeune lieutenant de l’aviation syrienne, Hafez el-Assad. Un an plus tard, bénéficiant d’une amnistie, il retourne au Liban et prend la relève à la tête du clan Frangié. Élu député en 1960, 64 et 68, il détient plusieurs portefeuilles ministériels tout aussi bien sous le mandat de Fouad Chéhab, que celui de Charles Hélou. En 1970, il entame sa présidence en formant un gouvernement de technocrates, qui rassemble sous l’autorité de Saëb Salam une équipe extraparlementaire regroupant entre autres Ghassan Tuéni, Henri Eddé et Émile Bitar. Un cabinet d’experts indépendants « marqué par la volonté de transparence et de lutte contre la corruption », souligne Joseph G. Chami, dans le sixième volume de la collection Mémorial du Liban. Mais les politiques s’en mêlent, Frangié et Salam se dégonflent, et la détermination des ministres est paralysée. Entre-temps, dans Beyrouth qui connaît une effervescence intellectuelle et artistique propre à cette période, mais aussi une répression des grèves, d’étudiants et d’ouvriers, et la poursuite en justice des officiers chéhabistes, les Palestiniens installent leur quartier général et transforment leurs camps de réfugiés en citadelles militaires.

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Dès 1975, les affrontements entre partis chrétiens et islamo-palestino-progressistes embrasent la capitale. En 1976, à la fin de son mandat, l’armée syrienne de son ami, le président Assad, entre au Liban. « Je n’aurais jamais pensé qu’ils resteraient aussi longtemps », confie Frangié à Robert Fisk dans le quotidien britannique The Independent datant du 23 juillet 1992. Dans le même numéro, Fisk décrit Frangié comme « un chef de guerre chrétien, un père affligé de chagrin, un président corrompu et, finalement, un vieil homme réfléchi, intelligent, vivant ses dernières années aux côtés des lions d’Ehden ». Dans son Mémorial du Liban, Joseph G. Chami offre une autre facette : « Abrupt sans doute dans son comportement, fidèle dans ses amitiés, direct dans l’expression de ses pensées, l’image d’une sorte de seigneur d’un autre âge. » Le président Sleiman Kabalan Frangié est décédé à l’hôpital américain (AUH) de Beyrouth, le 22 juillet 1992, à l’âge de 82 ans.


Né à Zghorta, dans le Liban-Nord, en 1910, Sleiman Kabalan Frangié est élu président de la République le 17 août 1970, à une voix près face à son concurrent Élias Sarkis, candidat des Chéhabistes. Marié à Iris Handily, d’origine égyptienne, ils ont eu cinq enfants : Lamia Rodrigue Dahdah, Sonia Abdallah Rassi, Maya, épouse de l’ingénieur François Jean Estephan...

commentaires (4)

Depuis quatre décennies les prétendants aux fauteuils ont été attirés par le faste et le bling bling de ce pays sans se soucier de leur devoir premier de le maintenir à flot à défaut de le faire prospérer pour cause d’avidité et de cupidité sans commune mesures. Ils entrent au palais léger de la tête aux pieds et finissent leurs mandats lourds, imbus de leur personne et indecrottables avec comme bilan à leur actif, un pays sur la paille.

Sissi zayyat

12 h 12, le 01 décembre 2022

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Commentaires (4)

  • Depuis quatre décennies les prétendants aux fauteuils ont été attirés par le faste et le bling bling de ce pays sans se soucier de leur devoir premier de le maintenir à flot à défaut de le faire prospérer pour cause d’avidité et de cupidité sans commune mesures. Ils entrent au palais léger de la tête aux pieds et finissent leurs mandats lourds, imbus de leur personne et indecrottables avec comme bilan à leur actif, un pays sur la paille.

    Sissi zayyat

    12 h 12, le 01 décembre 2022

  • CONSEIL AU HAKIM ET A SES FORCES LIBANAISES : NE REITEREZ PAS SOUS LES CONSEILS DE BERRY LA CONNERIE DE L,ACCORD FAIT AVEC AOUN QUE VOUS AVEZ PORTE A BAADA.

    LA LIBRE EXPRESSION

    20 h 19, le 29 novembre 2022

  • Un pays au bord du gouffre, et tout ce beau monde se mobilise pour une kebbé nayyé, lamentable

    Abouchaar Fouad

    17 h 55, le 29 novembre 2022

  • Bon, on va dire qu’ils ont fait du bon boulot question décoration. Par contre il fichu un pays en l’air…

    Gros Gnon

    08 h 41, le 29 novembre 2022

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