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Traits-d’Union - Commentaire

Traits d’union, notre nouvelle rubrique pour poser un autre regard sur l'espace transméditerranéen

Traits d’union, notre nouvelle rubrique pour poser un autre regard sur l'espace transméditerranéen

Illustration Yann Charaoui

L’odeur d’une safarjaliyé qui cuit à feu doux chez téta. La texture élastique d’une bouza achetée dans le souk de la vieille ville de Damas. L’histoire de l’ogre aux cheveux magiques contée par mama. Ces longues heures passées dans les librairies du quartier de Hamra, à Beyrouth, à la recherche d’une perle rare introuvable ailleurs.

Et des années, voire des décennies plus tard, toutes ces photos jaunies entassées dans une boîte en carton ou rangées dans un fichier d’ordinateur. La nostalgie qui prend aux tripes le déraciné lorsqu’il goûte un mets ravivant le souvenir de l’enfance. Ou écoute une chanson qui lui rappelle un être cher dont il a perdu la trace. Ces émotions qu’il est parfois heureux de partager avec des proches ou des connaissances au vécu similaire, chassés de chez eux par la colonisation, l’omnipotence des régimes, la pauvreté, la corruption, la guerre ou le fanatisme religieux.

Mais à quoi bon attiser les braises de la mémoire quand le monde que l’on a quitté ne se transmettra plus ? Quand l’assimilation a fait son œuvre et qu’enfants et petits-enfants se sentent d’abord et surtout de là où ils sont nés ? Quand la déclamation d’un vers de Mutanabbi est condamnée à n’être pour eux qu’un amas de sons vaguement familiers qu’ils ne pourront jamais prononcer ? Quand même commander un café au cours d’un séjour au pays relève du parcours du combattant ? « L’identité n’est pas celle qu’on hérite, mais celle qu’on lègue », chuchoterait le poète palestinien Mahmoud Darwish aux esprits inquiets face à l’altération du temps. Elle sera, de toute façon, constamment remodelée, au gré des maintiens, des emprunts et des abandons.

Alors autant faire avec.

D’ici et d’ailleurs

Du Maghreb ou du Machrek, ils sont des millions à avoir un jour traversé la Méditerranée et posé leurs valises sur sa rive nord. Venus pour travailler, étudier ou se réfugier, ils ont fait une croix sur leur pays d’origine ou nourrissent encore l’espoir d’en refouler le sol. Parmi leurs descendants, certains se sont défaits d’eux-mêmes pour se fondre dans la masse, quand d’autres ont décidé de répondre au renvoi continuel à une irréductible altérité en endossant le rôle de « l’autre éternel ». Mais beaucoup vagabondent dans un entre-deux, qu’il soit géographique ou mental. En traversant par exemple régulièrement la frontière, cette ligne caméléon, malléable pour les plus fortunés ; infranchissable pour les plus démunis, au risque de crever en mer. Ou en faisant vivre leurs « ailleurs » « ici », parce qu’ils sont tout simplement d’ici et d’ailleurs ; qu’ils considèrent qu’il est tout aussi formidable d’avoir accès à Marcel Proust au Caire que de pouvoir lire Naguib Mahfouz à Paris. Et pourquoi pas en langue originale.

Récit

Le voile des unes, celui des autres

Complexes, ces processus de formation identitaire échappent toutefois au discours politique dominant en Europe. « Islamisme », « délinquance », « terrorisme » : pour parler du monde arabe ou de l’immigration qui en est issue, la sémantique fige et nie l’individu dans sa singularité. Ou, plutôt, dans sa multiplicité.

Et c’est justement pour proposer un autre regard sur cet espace transméditerranéen façonné par l’histoire coloniale, l’immigration, les échanges économiques et culturels et les destins personnels et collectifs que L’Orient-Le Jour lance sa nouvelle rubrique « Traits d’union ».

L’objectif ? Aborder librement des sujets que l’on pourrait qualifier d’« interculturels » au sens large, mettant directement ou indirectement en lien les deux rives de la grande bleue, avec, côté nord, un intérêt particulier accordé à la France, francophonie oblige.

Historiques, politiques, sociaux, sociétaux ou encore géopolitiques, les enjeux traités le seront dans des formats différents, avec, en filigrane, la volonté de défendre une conception ouverte mais dépassionnée de l’identité. Et de raconter le côté pile comme le côté face d’une relation. Car si l’entre-deux est l’affaire de ceux qui partent, il concerne aussi ceux qui restent, ainsi qu’en témoignent ces tribulations linguistiques qui, d’un bout à l’autre, se font écho. Vues du Liban, elles se reflètent dans la schizophrénie qui structure la communication et baigne l’écriture. Dans ce mépris d’une langue arabe commune que certains ne maîtrisent pas tandis qu’ils se gargarisent parfois d’un français un peu suranné. Dans les conséquences sociales et professionnelles de cet arrachement sur leurs enfants. Naufragés du verbe, beaucoup se débrouillent en trois langues mêlées allègrement mais se sentent dépourvus d’une qui leur soit maternelle.

Ressentiment

Dans cet espace transméditerranéen où les replis sur soi s’affichent aujourd’hui partout, où le monde arabe fait l’objet de tous les fantasmes, où nombre de courants qui le composent se cloîtrent eux aussi dans une conception autoritaire et anachronique de l’identité, « Traits d’union » ne souhaite céder ni au regard raciste et déshumanisant des droites extrêmes, ni à l’approche binaire d’un certain discours libéral qui oppose le « musulman éclairé » au « musulman fanatique », ni au culturalisme d’une partie de la gauche qui, consciemment ou non, répond à une islamophobie bien réelle par une « islamophilie » elle aussi essentialiste, conduisant en outre à nier ou à euphémiser les discriminations imposées à des millions d’êtres humains sur la planète au nom de l’islam. Ni, enfin, à cet anti-impérialisme pavlovien qui mène nombre d’entre nous, d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée, à soutenir des régimes sanguinaires autoproclamés laïcs au prétexte qu’ils constituent un barrage au colonialisme israélien ou à l’hégémonie occidentale.

Au Moyen-Orient, ce ressentiment est directement lié aux crimes commis ou couverts dans la région par les États-Unis et l’Europe, à commencer par Londres et Paris. À une domination coloniale dont les répercussions sont toujours à l’œuvre aujourd’hui. À l’indéfectible soutien apporté à l’occupation de la Palestine ou au fait, par exemple, que ni Bush ni Blair n’aient véritablement eu de comptes à rendre pour cette catastrophe humaine et politique qu’a constituée l’invasion de l’Irak en 2003. Mais face à cela, l’ironie veut que l’on embrasse tout impérialisme qui ne soit pas aux couleurs de l’Occident, lui-même difficilement réductible à une seule entité.

D’où, comme par esprit de revanche, cet appui tacite apporté à l’invasion russe de l’Ukraine, cette excitation à voir des Européens déboussolés par la réalité d’une guerre sur leur continent, cet oubli de l’essentiel : les aspirations à la liberté des Ukrainiens qui devraient, justement, partout dans la région, faire écho aux nôtres. Car l’ennemi de mon ennemi n’est pas forcément mon ami. Et c’est aussi de ces injonctions à se servir des dépouilles des uns pour ensevelir celles des autres que souhaite s’affranchir « Traits d’union ».

L’odeur d’une safarjaliyé qui cuit à feu doux chez téta. La texture élastique d’une bouza achetée dans le souk de la vieille ville de Damas. L’histoire de l’ogre aux cheveux magiques contée par mama. Ces longues heures passées dans les librairies du quartier de Hamra, à Beyrouth, à la recherche d’une perle rare introuvable ailleurs.Et des années, voire des décennies plus...
commentaires (2)

“Tribulations linguistiques “? Le système éducatif exige beaucoup d’efforts des jeunes écoliers libanais afin qu’ils maîtrisent trois langues a 18 ans. La connaissance des langues entraînant l’ouverture sur les cultures est en fait une richesse et un avantage très important pour leur succès futurs. Loin de s’en excuser, les libanais devraient célébrer leur versatilité linguistique et culturelle…

Mago1

10 h 12, le 27 novembre 2022

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Commentaires (2)

  • “Tribulations linguistiques “? Le système éducatif exige beaucoup d’efforts des jeunes écoliers libanais afin qu’ils maîtrisent trois langues a 18 ans. La connaissance des langues entraînant l’ouverture sur les cultures est en fait une richesse et un avantage très important pour leur succès futurs. Loin de s’en excuser, les libanais devraient célébrer leur versatilité linguistique et culturelle…

    Mago1

    10 h 12, le 27 novembre 2022

  • La France que je sache est intervenue plusieurs fois au Levant . Les Croisades parce que les Turcs déjà bloquaient les lieux saints chrétiens Sous Napoléon III ils sont revenus à cause des massacres et en 1918 les Maronites et les autres étaient bien contents de les voir débarquer .Vos frères palestiniens vous ont envahis et massacrés .Ah le Colonialisme mais qu'a été l'Islam sinon une gigantesque colonisation qui est même montée jusqu'à Poitiers . Massacrer et piller les Européens pendant des siècles puis pleurnicher quand le mouvement s'inverse , Stop à l'hypocrisie !!!

    yves gautron

    21 h 06, le 24 novembre 2022

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