Benoît Debbané devant son « Shoe fleur » (acrylique sur toile ; 100 x 80 cm). Photo DR
Le premier – que la plupart d’entre vous reconnaîtront – a quasiment les initiales de l’emploi : BD comme Benoît Debbané, peintre, illustrateur et… bédéiste satirique fidèle aux 4 cases. Celles qu’il offre chaque lundi aux lecteurs de L’Orient-Le Jour pour les amuser de leurs propres déboires. Issu originellement du street art, il possède à son actif plusieurs expositions personnelles en galerie au Liban et en France.
Wissam Eid devant l’une de ses toiles, « The Ecstatics » (acrylique sur toile ; 130 x 130 cm). Photo DR
Le second a été biberonné aux figurines de Goldorak (son père en avait la franchise pour le Liban). Avant de découvrir Picasso, Pierre Alechinsky, Lee Krasner et le collectif Cobra… Et de se lancer dans une peinture inspirée du doodling (genre de dessin gribouillé spontanément en laissant courir sa main). Depuis, Wissam Eid mène une double vie. « Je suis artiste et en même temps je gère une compagnie de sécurité. Dans ma tête, c’est constamment le tiraillement entre mes deux personnalités, comme une sorte de combat de coqs en permanence », nous confie-t-il. D’où la récurrence de cette figure de gallinacé dans ses toiles.
Ces deux-là se sont trouvés… dans une même quête artistique. Celle d’une expression libre et audacieusement sortie des carcans imposés par les tendances normatives de l’art actuellement en vigueur.
Alors, en attendant de former « un collectif de mouvance expressionniste/streetstyle », dont rêve Benoît, ces deux artistes qui se ressemblent s’assemblent pour présenter en duo leurs dernières cuvées d’œuvres. Baptisée « Flower Power », leur exposition se tient jusqu’au 26 novembre dans les locaux de Rebirth Beirut, l’association qui s’active à éclairer les rues de la capitale et à laquelle iront 20 % des recettes de vente de leurs toiles.
« Roses In a Pot » de Benoît Debbané (111 x 77 cm/ acrylique sur panneau ). Photo DR
« Flower Power ». Le titre s’accorde à l’esprit psychédélique qui se dégage des peintures de l’un comme de l’autre. Des toiles qui abondent d’ailleurs aussi en fleurs… caustiques. Orchidées et bouquets de roses ou de tournesols émergeant tantôt d’une batterie, tantôt d’un bidon d’essence, d’un autocuiseur ou encore d’une basket sous le pinceau de Benoît… Et fleurs en vase gracieusement flétries chez Wissam, que l’on retrouve même en version brodée au point de croix par sa maman Gilda Eid.
Un ensemble d’œuvres (à l’acrylique, rehaussées parfois de touches de fusain et d’huile en stick chez Debbané) qui exprime au final une forme de « résistance passive à la violence sous toutes ses formes », indiquent, avec une pincée d’(auto)dérision, les deux compères. Ce qui a donné envie à L’OLJ d’en découvrir un peu plus sur leurs univers respectifs. En trois questions.
Comment définiriez-vous chacun la peinture de l’autre en trois mots clés ?
B.D.: La peinture de Wissam est organique, déjantée et pétillante.
W.E.: Celle de Benoît est très attractive visuellement, très riche en symboles, en caractères et en traits, et enfin assez singulière. Benoît n’essaye pas de ressembler à d’autres artistes et c’est ce que j’apprécie particulièrement chez lui.
Trois points communs entre vous deux ?
B.D.: D’abord, nous avons le même background d’illustrateurs publicitaires (formés à l’Alba) et la même passion gardée de l’enfance pour la bédé et les personnages illustrés. Ce qui fait de nous des purs produits de l’illustration passés à la peinture. Ensuite nous sommes tous les deux satiriques et grinçants. Et enfin, nous partageons une même approche qui consiste à ne pas concevoir une peinture mais à y aller spontanément, un peu à la manière des enfants, sans filtre. Tous les deux, nous mettons sur la toile tout ce qui nous passe par la tête dans une espèce d’enchevêtrement de traits, de formes et de couleurs. Wissam fait d’ailleurs du doodling que j’ai beaucoup pratiqué moi-même. En fait, c’est comme si on mettait chacun dans nos peintures tout ce qu’il y a dans notre cervelle.
W.E.: Nous avons une utilisation étonnamment comparable de traits noirs audacieux décrivant des figures organiques toujours enchevêtrées, de couleurs vibrantes ainsi que des représentations d’objets et de personnages pas nécessairement esthétiques, parfois « laids » selon les normes esthétiques d’aujourd’hui et toujours présentés dans de « beaux désordres ».
« Table Stuff » (107 x 107 cm) de Wissam Eid: du street art repris au point de croix par la mère de l’artiste. Photo DR
Trois choses (messages /ressentis/émotions) que vous avez envie de transmettre aux visiteurs de l’exposition ?
B.D.: J’ai surtout envie de leur offrir une certaine forme d’euphorie et de dépaysement visuel qui les sorte de leurs innombrables soucis quotidiens. Même si je les interpelle aussi dans la série de « toiles botaniques » sur les questions écologiques et environnementales. En peignant des bouquets mélangés avec les produits de consommation qui font polémique, comme ceux des grandes marques qui font fabriquer leurs vêtements par des gamins ou ceux issus des industries pétrolières hyper polluantes, je m’enrôle dans le militantisme à ma manière (rires).
W.E.: Il n’y a pas de message chez moi. C’est juste une expression personnelle. Une sorte de défouloir porté par l’envie aussi de faire quelque chose de beau...
« FLOWER POWER » par Benoît Debbané et Wissam Eid, jusqu’au 26 novembre à Rebirth Beirut, Gemmayzé. L’exposition est présentée sous la direction de Alia Matar Hilal (The Gallerist).

