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Moyen-Orient - L’Égypte de Sissi / Dans nos archives

Le raïs, tout le raïs, rien que le raïs

Abdel Fattah el-Sissi s’apprête à enfiler son plus beau costume. À l’occasion de la conférence des Nations unies sur le changement climatique, le raïs égyptien accueille à Charm el-Cheikh, du 6 au 18 novembre courant, les dirigeants de 196 États. Le Caire travaille depuis des mois à polir son image afin de présenter au monde une vitrine ouverte, moderne et accueillante. Et, accessoirement, faire oublier les volets les plus sombres qui continuent d’entacher les années Sissi. Car, sous le maquillage, la réalité des Égyptiens est tout autre. « L’Orient-Le Jour » vous propose un portrait de l’Égypte à la veille de la COP27, presque dix ans après le coup d’État de 2013. Le premier épisode aujourd’hui se penche sur la concentration du pouvoir et la machine répressive qui s’est mise en place au cours des dix dernières années, la plus efficace de l’histoire contemporaine du pays.

Le raïs, tout le raïs, rien que le raïs

Panneaux à l’effigie d’Abdel Fattah el-Sissi durant la campagne en vue de l’élection présidentielle. Le Caire, mars 2018. Photo AFP / Khaled Desouki

Ahdaf Soueif affirme ne plus rien ressentir. Ou plutôt sentir « une absence de sentiment ». « C’est très étrange, j’avais l’habitude d’éprouver de l’amour pour cet endroit, des vagues d’amour, juste en marchant dans les rues. » En 2011, l’écrivaine s’était dévouée corps et âme à la révolution égyptienne. « J’ai écrit, j’ai parlé. J’ai livré des colis alimentaires, j’ai fourni de l’aide médicale. J’ai siégé dans des comités et j’ai pris part aux négociations », se souvient l’intellectuelle, rentrée au pays après trois décennies d’exil le 27 janvier, deux jours après le début du soulèvement. Avec des millions d’Égyptiens et d’Égyptiennes, elle confie ses espoirs de changement à la rue. De la place Tahrir aux « fantômes » de Suez, ces manifestants qui disparaissent sitôt la police débarquée, une Égypte en pleine ébullition laisse entrevoir de nouveaux possibles.

La douleur des lendemains sera proportionnelle à la puissance de la chute. Une décennie plus tard, Tahrir est un songe. Un « rêve étrange » qu’il faut avoir connu pour croire. Au pays de Abdel Fattah el-Sissi, le réveil est pénible. Pour ceux qui résistent à l’ordre émergent, exister devient un combat. Littéralement : procès, perquisitions, pétitions, campagnes publiques… Comme d’autres, Ahdaf Soueif doit lutter contre l’enfermement des siens, contre la destruction de son domicile, une péniche amarrée aux berges du Nil, et contre sa mise au ban de la société.« Mon accès aux médias égyptiens a été entièrement coupé », dit celle qui a tenu pendant quatre ans une rubrique hebdomadaire dans les colonnes du quotidien al-Shorouk, à l’époque où la liberté éditoriale était encore de mise. « Mais mon rapport le plus intime avec la répression a été l’emprisonnement de mes proches. » Son neveu, l’activiste Alaa Abed el-Fattah, en prison depuis des années, a été condamné à une peine de cinq ans par un tribunal d’exception en décembre 2021. Depuis sa cellule de Wadi el-Natroun, au sud de la capitale, il entame une grève de la faim au printemps dernier afin de dénoncer les conditions d’incarcération et le simulacre de justice ayant tenu lieu de procès. À l’approche de la COP27, il annonce un régime alimentaire encore plus drastique, à compter de dimanche, afin de contraindre les autorités à choisir entre sa libération et un décès en plein sommet.

Toute-puissance

Comme Alaa, ils sont des dizaines de milliers, 60 000 prisonniers politiques, disent les organisations de défense des droits humains, à être écroués sans procès ou bien à subir le verdict d’une justice sans défense ni possibilité d’appel. Plusieurs centaines, peut-être des milliers, ont simplement « disparu » de la circulation sans que leurs proches n’aient été avisés de leurs cas. Et des centaines d’autres sont morts, assassinés dans la rue sous couvert de « maintien de l’ordre » ou de « lutte antiterroriste ».

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Aucun de ces phénomènes n’est entièrement nouveau. Sous la présidence de Hosni Moubarak (1981–2011), tout comme durant le mandat d’Anouar Sadate (1970–1981) et de Gamal Abdel Nasser (1956–1970), on enferme et on tue. « Mais il s’agissait alors d’une minorité d’individus », rappelle Bahey el-Din Hassan, cofondateur et directeur du Cairo Institute for Human Rights, exilé en France depuis 2014. « Une certaine forme de liberté, toute relative, continuait d’exister, notamment pour la presse et les partis politiques, poursuit ce dernier. Avec Abdel Fattah el-Sissi, cet espace n’existe pas, même de manière symbolique. » La machine à museler s’exprime peut–être le plus violemment lorsqu’il s’agit de contenir la rue. Le massacre de la place Rabaa al-Adaweyya, en plein cœur de la capitale, est l’un des épisodes les plus sanglants de l’histoire récente du pays. Entre 800 et 1 000 manifestants, des partisans de l’ancien président élu Mohammad Morsi, y périssent en l’espace de douze heures, le 14 août 2013, sous les balles de l’armée.

Cette toute-puissance à disposer de la vie des Égyptiens se reflète dans l’organisation interne du régime, qui repose sur une logique de concentration à l’extrême. « Personne n’a son mot à dire, même pas le Conseil des ministres », explique Bahey el-Din Hassan. La personnalisation du pouvoir est si forte que les Égyptiens « ne connaissent plus le nom du Premier ministre, ni même celui du ministre de l’Intérieur qui, depuis Nasser, était le plus connu de tous ! » poursuit le chercheur. Les présidences passées avaient préservé, d’une manière ou d’une autre, une forme de contre-pouvoir. Aujourd’hui, « il n’y a que des marionnettes », regrette Bahey el-Din Hassan.

« Système Sissi »

Pour comprendre comment Abdel Fattah el-Sissi, fils de petits commerçants, est parvenu à déployer en quelques années la machine répressive la plus efficace de l’histoire contemporaine de l’Égypte, il faut remonter aux origines du « système Sissi ». L’année de bascule est 2013. C’est à ce moment que le général, alors ministre de la Défense dans le gouvernement Morsi, surfe sur le mécontentement de la rue afin de s’emparer du pouvoir. Celui qui s’était présenté aux Frères musulmans comme un allié pieux se retourne contre la confrérie. Avec l’appui de l’institution dont il est issu et qui l’a formé, la seule à laquelle il prête véritablement allégeance : l’armée.

À l’époque, de plus en plus d’Égyptiens commencent à nourrir une animosité farouche à l’encontre de Mohammad Morsi, accusé de dérives autoritaires sur fond d’islamisation du pays. Abdel Fattah el-Sissi, bien plus apprécié que son prédécesseur à la tête des forces armées, Mohammad Tantawi, capitalise sur cette grogne. Le 3 juillet, le président élu est destitué de ses fonctions puis assigné à résidence. Le soir même, la foule réunie place Tahrir accueille la nouvelle dans une euphorie collective. La confrérie est tombée en disgrâce. L’armée, avec à sa tête l’ancien général devenu maréchal, reprend la main. « L’armée et le peuple unis », scandent les manifestants. Pas pour très longtemps.

Depuis son accession à la présidence en 2014, après un simulacre d’élection, le nouveau chef de l’État mise tout sur le rétablissement de la stabilité et de la sécurité. Abdel Fattah el-Sissi se voit en rempart contre le chaos. Seul à pouvoir sauver des affres de l’islamisme et de la désintégration nationale, il est le protecteur du peuple, le dépositaire de la paix. Au nom du rétablissement de l’ordre, tout est permis. Il multiplie les purges contre ses opposants – islamistes et laïcs seront condamnés pour « terrorisme » ou « diffusion de fausses informations » – puis déclenche une série de campagnes militaires dans le Sinaï afin d’« éradiquer le terrorisme ». Un vaste ensemble de lois « antiterroristes » est également adopté. Il criminalise toute opposition et systématise la procédure administrative de détention provisoire, permettant d’emprisonner jusqu’à plusieurs années sans procès. Sous couvert de légalité, une nouvelle justice d’exception fait de l’arbitraire une norme.

Pour arriver à dominer la scène et à verrouiller l’espace politique de la sorte, le raïs a aussi dû mettre en place un système ad hoc lui permettant d’asseoir son pouvoir avec le soutien de l’armée, tout en préservant là aussi une vitrine de légalité. Une vaste réforme constitutionnelle est votée par référendum en 2019, permettant notamment au président de rester aux commandes jusqu’en 2030 et plaçant le militaire au cœur du système. Au sommet de l’État, nulle autre figure que le raïs. Au quotidien pourtant, le pouvoir est désincarné. L’arbitraire n’a pas de visage. Il évolue au fil des décrets, des décisions de juges et des rapports de police. C’est cela, l’héritage du maréchal : en créant un système, il a « industrialisé » l’entreprise répressive. « Il a installé la dictature la plus complète, la plus effrontée, la plus dure qui ait été mise en place au cours des 70 dernières années en Égypte », dit Bahey el-Din Hassan.

La police antiémeute égyptienne monte la garde au Caire, le 28 janvier 2014. Mahmoud Khaled/AFP

Îlots d’exception

Face au rouleau compresseur qu’est devenu l’État, les portes de sortie se font rares, et celles qui existent sont exiguës. Ceux qui restent – qui n’ont été ni emprisonnés, ni tués, ni contraints à l’exil – ont le sentiment de nager à contre–courant. La journaliste Lina Attallah est rédactrice en chef de Mada Masr, l’un des rares médias indépendants à être encore fonctionnels. « Nous sommes toujours actifs, mais le prix à payer pour cela est très élevé », reconnaît la trentenaire. Entre autres difficultés, l’équipe rédactionnelle a dû faire face à une perquisition des forces de sécurité dans ses locaux, certains de ses membres ont été arrêtés et questionnés, d’autres poursuivis pour « diffusion de fausses informations » et diffamation. Le site internet du journal continue d’être bloqué en Égypte, d’où il est accessible aux seuls internautes disposant d’un VPN.

Mada Masr, mais aussi al-Manassa (La plateforme) ou bien l’ONG Initiative égyptienne pour les droits humains, ils sont très peu à avoir pu préserver leur indépendance. « Ils sont courageux, mais ils fonctionnent dans le cadre d’une répression féroce, et il existe des lignes rouges que personne ne peut franchir », prévient Bahey el-Din Hassan. En dehors de quelques îlots d’exception, la production culturelle a été écrasée ou délocalisée. « L’art indépendant ayant complètement disparu, le processus de création est bouleversé, il existe une forme de contrôle et de censure qui nous ramène à l’ère nassérienne, quoique dans des modalités différentes », explique le romancier Muhammad Aladdin, auteur notamment de Kalb baladî moudarrab (Un chien de rue bien entraîné, Actes Sud, 2022), en exil en Allemagne depuis 2019.

Épée de Damoclès ?

Si 2011 a appris quelque chose pourtant, c’est qu’aucun navire n’est insubmersible. Le régime de Sissi, comme celui de Moubarak avant lui, n’est pas à l’abri de mauvaises surprises. D’autant qu’au fil des ans, la cote de popularité du maréchal a chuté de manière vertigineuse. S’il était convaincant en 2013 en rempart contre l’islamisme des Frères musulmans, son image se fissure progressivement à compter de 2016. Jusqu’aux manifestations anti-Sissi de septembre 2019, qui, d’Alexandrie au Caire, semblent signaler que la flamme révolutionnaire est susceptible de se rallumer à la première occasion.

Pour mémoire

Sissi-Macron : les années passent, les liens restent

Des résistances apparaissent aussi en interne. Parfois au cœur même du pouvoir, comme en 2018, lorsque deux membres de la garde rapprochée d’Abdel Fattah el-Sissi, l’ancien chef d’état-major Sami Anan et le général Ahmad Shafiq, annoncent leur candidature à l’élection présidentielle. Le premier est mis en prison, le second retire sa candidature à la suite de pressions. Mais le précédent est là : le raïs est faillible.

Pour Bahey el-Din Hassan, ce dernier a également commis une « erreur tragique » qui pourrait à terme lui être fatale en faisant voter, en 2019, l’article 200 de la Constitution qui accorde à l’armée une « couverture constitutionnelle », lui confiant notamment le rôle de « défendre les acquis du peuple ». « Sissi pourrait être victime de son propre fait, à l’instar des anciens présidents égyptiens qui ont amendé la Constitution pour consolider leur pouvoir et ont fini par le perdre », écrit le chercheur dans un article publié sur le site Orient XXI en avril 2019. Une brèche a été introduite au cœur du système.

Dans l’immédiat néanmoins, les seules critiques prises au sérieux semblent venir des capitales occidentales, partenaires incontournables dans le secteur de la défense et de la lutte antiterroriste au nom de la sacro-sainte « stabilité ». Sous l’impulsion de l’ancien ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian, architecte d’une relation privilégiée entre les deux pays, Abdel Fattah el-Sissi est reçu en client VIP à Paris depuis 2015. Les quelques tentatives par Emmanuel Macron d’obtenir des garanties sur le plan des libertés fondamentales ne résistent pas à l’irrésistible attrait des juteux contrats d’armement. Même scénario à Washington, premier parrain de l’armée égyptienne, où les démocrates ne semblent pas plus disposés que les républicains à sacrifier l’industrie nationale au nom des droits des Égyptiens. Quand, en janvier 2021, Joe Biden accède à la fonction suprême après avoir fait campagne sur le respect des droits humains, l’ancien « dictateur préféré » de Donald Trump semble avoir du souci à se faire. Avec le temps pourtant, le nouveau locataire de la Maison-Blanche se montre plus conciliant que prévu, sait arrondir les angles lorsque nécessaire et poursuit sans discontinuité la vente d’équipement militaire à destination du Caire. Il n’empêche : Abdel Fattah el-Sissi sait désormais qu’il doit travailler son image.Ce sera chose faite au printemps 2022. Des gestes symboliques sont annoncés dans le cadre d’un « dialogue national » lancé par le président fin avril. Des dizaines de prisonniers sont libérés, certains opposants en exil sont autorisés à rentrer au pays et une poignée de nominations visent à prouver la bonne volonté du régime. Mais pour Lina Attallah comme pour de nombreux observateurs, la stratégie ne représente guère plus qu’une tentative de jeter de la poudre aux yeux. « Un instrument politique afin notamment de rallier certaines voix se revendiquant de l’opposition à un moment où le pays traverse une crise financière et économique majeure », pondère la journaliste.

Abdel Fattah el-Sissi a-t-il conscience qu’une épée de Damoclès est suspendue au-dessus de lui ? « Je crois qu’aucune autorité ne sera plus jamais épargnée par les critiques, et je crois que nos gouvernants le savent très bien », assure Lina Attallah. Car, au-delà de l’échec politique du 25 janvier, Tahrir inaugure une nouvelle ère. « Ya midane, où étais–tu tout ce temps ? » En novembre 2011, la chanteuse Aïda al-Ayouby célèbre la « renaissance » qu’a été le soulèvement de la place Tahrir. « C’est tout notre rapport à l’autorité qui s’est transformé », poursuit la rédactrice en chef de Mada Masr. Car si l’Égypte de Sissi est sur le papier plus répressive que celle des années Moubarak, en pratique, quelque chose d’insaisissable à l’œil nu a bougé au cœur de la société égyptienne. Ce même quelque chose a mis fin à la sacralité du pouvoir. Il a fait qu’à Tahrir, pour la première fois, on parle à la première personne.

Prochain épisode demain : « Faire Dubaï au Caire : la mania urbaine des années Sissi ».

Bibliographie :

M. ALADDIN, « Un chien de rue bien entraîné » (Actes Sud, 2022).

M. HUSSEIN, « Les révoltés du Nil, une autre histoire de l’Égypte moderne» (Grasset, 2018).

A. SOUEIF, « Le Caire : mémoire d’une ville transformée » (Bloomsbury, 2012).

Ahdaf Soueif affirme ne plus rien ressentir. Ou plutôt sentir « une absence de sentiment ». « C’est très étrange, j’avais l’habitude d’éprouver de l’amour pour cet endroit, des vagues d’amour, juste en marchant dans les rues. » En 2011, l’écrivaine s’était dévouée corps et âme à la révolution égyptienne. « J’ai écrit, j’ai parlé....
commentaires (3)

Merci pour cet article détaillé sur un sujet malheureusement peu présent dans la presse française.

F. Oscar

09 h 19, le 04 novembre 2022

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Commentaires (3)

  • Merci pour cet article détaillé sur un sujet malheureusement peu présent dans la presse française.

    F. Oscar

    09 h 19, le 04 novembre 2022

  • Vous êtes vraiment nuls… Ce pays a besoin d’une main de fer pour contre les islamistes bien ancrés dans la société. Ces manifestants ( anarchistes) sont pour la plupart des gauchistes pro palestiniens qui n’acceptent pas la paix avec israel. Les gens NORMAUX qui vaquent à leurs occupations vivent HEUREUX . Faut arrêter de parler de MORSI comme président élu et Sissi élu par magouille. C’est LE CONTRAIRE justement. STOP à la propagande occidentale qui, depuis le début, souhaite voir les islamistes prendre le pouvoir en Égypte . Allez savoir pourquoi. Par bêtise ? Ou tout simplement les islamistes veulent vendre leur pays aux étrangers. Ils avaient déjà commencé à détruire des sites historiques des pharaons sous pretexte « non musulmans et athées ». STOP à la manipulation des pro palestiniens qui veulent ramener l’egypte dans le giron de la guerre.

    LE FRANCOPHONE

    19 h 30, le 03 novembre 2022

  • SANS SISSI L,EGYPTE TOMBERAIT DANS L,ANARCHIE. LEUR PROBLEME C,EST QU,ILS SE MULTIPLIENT COMME DES LAPINS.

    LA LIBRE EXPRESSION

    09 h 47, le 03 novembre 2022

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