Entretiens

Olivier Rolin : son monde dans une bibliothèque

Olivier Rolin : son monde dans une bibliothèque

Dans son précédent ouvrage Extérieur monde, Olivier Rolin s’était donné pour but de construire une sorte d’autoportrait conçu selon une règle unique que l’on pourrait résumer par : je ne suis que ce que j’ai fait, je suis la somme des paysages que j’ai parcourus et des expériences que j’ai vécues, c’est le monde extérieur qui me façonne. Alors quand il se retrouve assigné à résidence par la pandémie, contraint de renoncer à explorer le monde, c’est peu dire que ses repères se brouillent. Quand de surcroît il est sommé de quitter l’appartement où il a passé la moitié de sa vie et où il a conservé ses livres, mais aussi « un prodigieux bric-à-brac » fait de journaux, de lettres, de photos et d’objets hétéroclites qui sont les traces de voyages, de rencontres et de personnes aimées, « les histoires se bousculent, des paysages se déploient, sortis de l’oubli » et il se dit que ce chambardement mérite d’être raconté. Il écrit donc ce livre, Vider les lieux.

Ce livre semble former avec le précédent une sorte de diptyque, puisqu’il y est question des traces que le monde extérieur laisse dans un appartement. Au point qu’on aurait pu l’intituler « Intérieur monde ». Pourrait-on dire que vous y composez la suite de votre autoportrait ?

Oui, effectivement ces deux livres se complètent de la façon que vous dites et j’avais à un moment envisagé ce titre pour le second. Cela dit, le projet autobiographique est très éloigné de moi et la forme des mémoires me semble archaïque et dépassée. Ce que je pratique est une sorte d’autobiographie éclatée, diffractée, dont je serais le centre vide. Il y a dans Extérieur monde cette image d’une jeune Égyptienne sur les fouilles de Sakkarah qui reconstitue un vase à partir de dizaines de fragments, autour d’un centre vide. Je serais moi-même le centre vide du vase.

Vous écrivez : « Je prétends être un écrivain moderne – c’est même la seule modernité que je revendique. » Que voulez-vous dire précisément ?

Moderne ne veut pas forcément dire contemporain et ne fait pas nécessairement référence à la déconstruction systématique dont l’art moderne se revendique le plus souvent. Mais même si certains écrivains le pratiquent encore aujourd’hui, je me sens très éloigné du roman chronologique avec un début, un développement et un dénouement, construit sur une définition balzacienne du personnage. Je me sens infiniment plus proche de Claude Simon qui, dans son discours du Nobel, définit le roman moderne comme un texte fait d’allers-retours, un texte qui revient sur ses pas, qui n’est pas construit de façon linéaire comme un progrès vers un dénouement. Il n’est pas illégitime de faire de soi-même la matière de son œuvre, mais il est suranné de faire de soi le centre de son récit. J’estime que ma personne est constituée par le monde, par les traces que le monde laisse en moi et c’est ça que j’appelle moderne.

Vous retrouvez donc ce cahier comme toutes sortes d’objets, et chacun d’eux est l’occasion d’un retour autobiographique…

Oui, une sorte d’autobiographie sous forme d’éclats prend progressivement forme. Mais c’est une autobiographie avec pas beaucoup d’« auto » – c’est-à-dire pas beaucoup de moi – ni beaucoup de « bio », au sens où il n’y a pas de fil narratif continu, structuré. En réalité, je soumets ces objets à une sorte de « jugement dernier », qui va me permettre de décider si je les garde, les jette, les donne. Il faut donc que l’objet prenne sa défense lui-même et dise : souviens-toi, tu m’as trouvé à tel endroit, j’ai été le témoin de telle chose. L’objet plaide sa cause, met en évidence le lien entre sa vie et la mienne.

À la toute dernière phrase d’Extérieur monde, vous évoquez l’état d’abandon dans lequel vous êtes au moment où vous achevez un livre. Vous n’avez pas la satisfaction d’avoir réussi quelque chose, vous vous dites désemparé.

Oui, parce que pendant tout le temps qu’on l’écrivait, on a vécu entièrement pour ça, l’écriture rendait la vie excitante. Tout d’un coup c’est fini et c’est comme la fin d’une passion. Mais c’est pour ça qu’on recommence, tant qu’on en a la force, pour se laisser étonner, instruire et façonner par le monde.

Vider les lieux d’Olivier Rolin, Gallimard, 2022, 221 p.

Olivier Rolin au Festival :

Rencontre avec Olivier Rolin, présenté par Roula Zoubian, jeudi 27 octobre à 14h (Université libanaise, section 1).

Commémoration de la plaque d’Olivier Rolin, jeudi 27 octobre à 17h (Bibliothèque Nationale).

Un café avec Olivier Rolin, présenté par Charif Majdalani, samedi 29 octobre à 17h45 (Café des Lettres).

Dans son précédent ouvrage Extérieur monde, Olivier Rolin s’était donné pour but de construire une sorte d’autoportrait conçu selon une règle unique que l’on pourrait résumer par : je ne suis que ce que j’ai fait, je suis la somme des paysages que j’ai parcourus et des expériences que j’ai vécues, c’est le monde extérieur qui me façonne. Alors quand il se retrouve...
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