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Sport - Éclairage

L’Arabie saoudite, nouvel eldorado de l’e-sport

À coups de milliards de dollars, le royaume saoudien s’impose ces dernières années comme une étape incontournable des grandes compétitions sportives, y compris les plus virtuelles. C’est pourquoi Riyad accueillera l’année prochaine les Global Esports Games, grand-messe annuelle des jeux vidéo.

L’Arabie saoudite, nouvel eldorado de l’e-sport

Deux visiteurs profitant du forum international des jeux d’e-sport, appelé « Next World », ayant ouvert ses portes à Riyad le 7 septembre 2022. Fayez Nureldine/AFP

Écouteurs sur les oreilles et manchons antitranspiration au bout des doigts, de jeunes fans de jeux vidéo de Riyad se livrent une partie. Ils jouent à un populaire jeu de tir dont raffolent depuis plus de dix ans les amateurs de « battle royale », un type de jeu dans lequel le dernier survivant gagne la partie, du nom de jeu PUBG. Mais au lieu de s’affronter par écrans interposés, isolés dans leur chambre ou au fond d’un cybercafé, ils se retrouvent cette fois-ci au milieu d’une immense salle munie de gradins et dont émane une ambiance presque comparable à celle d’un match de football. Les dizaines de spectateurs présents dans cette vaste enceinte située dans la capitale saoudienne ne sont pas juste là pour admirer une simple partie entre adolescents sur un écran géant, ils sont en train de suivre l’évolution d’une véritable compétition, appartenant à une discipline considérée comme « le sport de demain » : l’e-sport.

Le tournoi s’inscrit dans le cadre de Gamers8, un des événements internationaux qui mettent en lumière les ambitions de la riche monarchie pétrolière du Golfe en matière d’e-sport, domaine dans lequel elle espère rivaliser avec les plus grandes puissances mondiales comme la Chine et la Corée du Sud. « Avant, il n’y avait aucun soutien », se souvient Fayçal Ghafiri, un joueur saoudien de 22 ans qui a participé à cette compétition sur PUBG, dont la dotation globale excédait les trois millions de dollars.

« Dieu merci, c’est maintenant le meilleur moment pour moi de jouer (en compétition) et de participer aux tournois », se réjouit-il, ravi que ce qui était autrefois un passe-temps soit devenu pour lui une activité lucrative. Comme sur les autres terrains de sport, le premier exportateur mondial de pétrole brut a, ces dernières années, tiré parti de son immense richesse pour s’affirmer sur la scène des sports électroniques en organisant de grandes conférences et en rachetant des sociétés organisatrices de compétitions importantes.

Un nouveau théâtre du sport(washing) mondial

Au-delà de la nécessité de diversifier son économie, encore très dépendante de la rente pétrolière, le royaume saoudien souhaite s’affirmer comme l’un des principaux promoteurs d’événements sportifs de la planète. En plus de la célèbre course de rallye du « Dakar » et des combats de boxe, le régime a progressivement investi des terrains sur lesquels il avait accumulé beaucoup de retard par rapport à ses voisins du Golfe. Parallèlement à l’obtention de son Grand Prix de formule 1 en 2020, Riyad s’est aussi distingué par l’acquisition du club anglais de Newcastle United, évoluant en Premier League (racheté pour la somme de 333 millions d’euros via son fonds souverain PCP Capital Partners), ou encore par le développement récent d’un circuit de golf : le LCI Golf Tour, dont la concurrence ennuie au plus haut point le traditionnel circuit américain du PGA Tour.

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Tous ces investissements, parmi lesquels l’e-sport a une place de plus en plus importante, s’inscrivent dans le cadre du fameux projet « Vision 2030 » dont le prince héritier Mohammad ben Salmane (MBS) espère monts et merveilles pour redorer l’image de son pays, toujours ternie par les multiples violations des droits humains dont le régime de Riyad s’est rendu coupable ces dernières années. Outre l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, qui avait choqué l’opinion publique mondiale, les exécutions massives (comme celle de 81 condamnés à mort le 12 mars dernier) et le peu de droits accordés aux femmes freinent encore l’arrivée massive d’investisseurs et le développement du secteur touristique espérés par les hautes sphères du royaume.

Mais en dépit de toutes ces critiques à l’encontre du royaume ultraconservateur, le secteur de l’e-sport, en mal de financement à long terme, ne s’est pas privé pour faire affaires avec les Saoudiens, toujours prompts à conquérir de nouvelles plates-bandes.

La Fédération nationale d’e-sport a d’ailleurs été créée en 2017, lorsque MBS est devenu le véritable maître de Riyad, lui-même réputé être un grand amateur du célèbre jeu de tir à la première personne (« FPS » en anglais) Call of Duty. Depuis, le nombre d’équipes d’e-sport est passé de deux à plus d’une centaine dans l’ensemble du pays. De nombreuses études internationales d’experts montrent l’importance croissante du marché saoudien de l’e-sport, dans un pays qui demeure relativement jeune et dont la moitié de la population a moins de 35 ans.

En janvier, le riche fonds souverain du royaume a lancé Savvy Gaming Group, un organisme pour développer le secteur des jeux vidéo qui a racheté pour 1,5 milliard de dollars deux grands acteurs du secteur : ESL, une ligue allemande d’e-Sport, et FACEIT, une plate-forme britannique spécialisée. Dans la foulée, MBS a lancé à la mi-septembre une stratégie nationale qui prévoit la création de quelque 39 000 emplois liés à l’e-sport d’ici à 2030 et la production de plus de 30 jeux dans des studios du pays.

Dans la suite logique de cette « e-stratégie », Ryad sera l’année prochaine l’hôte des Global Esports Games, présentés comme l’événement « phare » des compétitions mondiales de jeux vidéo. « Ce qui est incroyable, c’est que le gouvernement a mis l’e-sport en avant et au centre, alors que beaucoup de pays essaient encore de trouver un positionnement », souligne Chester King, PDG de British E-Sports, la fédération britannique de la discipline. Selon lui, les investissements saoudiens dans ce domaine sont devenus « les plus élevés au monde ».

Une conquête sans résistance ?

Sous la pression des joueurs LGBTQ protestant contre la criminalisation de l’homosexualité en Arabie saoudite, des partenariats prévus entre des acteurs du secteur (Riot Games) et la future ville saoudienne NEOM, en construction au bord de la mer Rouge, ont été annulés.

« L’image de l’Arabie saoudite sera toujours un obstacle pour la communauté de l’e-sport en Occident, malgré les tentatives pour l’améliorer », constate Jason Delestre, chercheur sur la géopolitique de l’e-sport à l’université de Lille.

Mais selon Tobias Scholz, expert à l’Université de Siegen en Allemagne de ce nouveau secteur en vogue, le monde des jeux vidéo a « toujours été un peu plus souple moralement », étant dépourvu de « modèle économique durable ».

« Les (différents) e-sports ont besoin d’argent par rapport au golf et aux autres (sports) », fait-il remarquer. Dans ce contexte, la Fédération internationale d’e-sport se montre particulièrement bienveillante à l’égard de Riyad, refusant de voir dans l’intérêt du royaume une tentative de « blanchir » son image.

« Le blanchiment a pour condition préalable de partir de quelque chose de sale. La culture de l’Arabie saoudite est belle et riche », se défend son président Vlad Marinescu. De son côté, le prince Fayçal ben Sultane, président de la Fédération saoudienne d’e-sport, préfère mettre en avant les jeunes joueurs saoudiens qui lui ont confié n’avoir jamais imaginé voir de tels événements être organisés dans leur pays. « C’est ça le sentiment et l’image que je veux garder », s’est-il félicité.

Si l’intégration récente de l’Arabie saoudite sur la carte de l’e-sport suscite toujours quelques résistances, celles-ci ne semblent pas en mesure de freiner les ardeurs de MBS et de ses lieutenants. Sous la pression, Riot Games, l’organisateur de la ligue d’e-sport européenne, avait annoncé en juillet 2020 son retrait du partenariat conclu avec NEOM, la cité futuriste saoudienne. Un rétropédalage contraint par l’opposition de plusieurs membres du championnat européen qui menaçaient de boycotter l’événement suite aux lois anti-LGBTQ promulguées par le pouvoir saoudien. Mais ces levées de boucliers épisodiques contre cette utilisation de l’e-sport par le royaume, dont les agissements sont souvent contraires aux valeurs que souhaitent véhiculer les acteurs de la discipline, demeurent insuffisantes pour enrayer une machine bien huilée et savamment programmée par le Riyad.

La capitale saoudienne ne compte d’ailleurs pas s’arrêter en si bon chemin. Disposant de l’oreille attentive de Gianni Infantino, MBS a déjà fait savoir au président omnipotent de la FIFA que son royaume se portait candidat à l’accueil de la Coupe du monde de football 2030. Une édition qui pourrait à nouveau se dérouler en hiver, avec la Grèce et l’Égypte, et que la Vision 2030 du prince héritier verrait sans nul doute d’un très bon œil.


Écouteurs sur les oreilles et manchons antitranspiration au bout des doigts, de jeunes fans de jeux vidéo de Riyad se livrent une partie. Ils jouent à un populaire jeu de tir dont raffolent depuis plus de dix ans les amateurs de « battle royale », un type de jeu dans lequel le dernier survivant gagne la partie, du nom de jeu PUBG. Mais au lieu de s’affronter par écrans...

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